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Là où naissent les monstres

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Là où naissent les monstres

Chadden
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MessageSujet: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:24

Héhéhéhéhé. Allez. Soyons fou.

Ce qui suit est le background d'un personnage destiné à Wow. Non non ne partez pas ! Ce n'est finalement qu'un prétexte pour un exercice de style king size, destiné à me faire travailler sur des thèmes qui me tiennent à coeur comme celui du monstre (évidemment) mais aussi celui de la mémoire, du rapport créateur/créature, de la gestation et de la paternité, etc. Tout est semé d'indices pas forcément lisibles lors de la première lecture, d'échos renvoyant de passage à passage qui ne sauteront pas aux yeux du premier coup. Texte à tiroirs en somme, ou du moins cherchant à l'être.

Enfin, surtout, je tiens à avertir : ce qui va suivre est glauque. Très glauque. C'est même le but de l'exercice, au final : réussir à écrire quelque chose de très, très noir en essayant de ne pas (trop) tomber dans le grotesque et/ou le ridicule. Je ne sais pas si c'est probant. Nous verrons.

Le récit est long et pas encore terminé, je posterai donc par "packs" au fur et à mesure.

Bon courage à ceux qui voudront bien me lire Smile



***
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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:25

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~ Corvus Corax - Custodes Sunt Raptores ~
***



« Car l’Homme a besoin de vraies raisons pour aimer ;
quand de simples prétextes lui suffisent pour haïr. »



***


Le premier coup de poignard m’atteint au bas du thorax, quelque part entre deux côtes. Sous le choc, je vacille. Mes mains se tendent en avant, battent brièvement l’air puis s’agrippent à lui qui me fait face, à ses épaules, accrochent convulsivement le tissu noir qui le recouvre tout entier.

Lui. Il est penché sur moi, calme, attentif. Attentionné, même. Je lève les yeux, cherche son regard. Le sien m’étudie. Je suis confus. J’ouvre la bouche pour exprimer ma douleur et ma surprise, mais ne parviens qu’à émettre un petit hoquet étranglé.

Second coup. Cette fois, l’acier a plongé au creux de mon poitrail, si profond que j’ai senti la lame riper contre mes os. La souffrance est magnifique, pure, parfaite. Elle m’emplit tout entier, me submerge. Je tangue. Je serais probablement tombé s’il ne m’avait pas retenu, un bras passé fermement autour de moi. Mon corps se débat d’instinct – un peu – contre l’arme qui le fouille, mais lui ne bronche pas. Je comprends, enfin. J’ai été choisi. Cette constatation est si brutale et si merveilleuse que, malgré la douleur – ou peut-être à cause d’elle – je me mets à sangloter de joie.

Mon corps s’engourdit déjà. Je me vide comme une outre par deux fois percée. Il sourit alors, me serre contre lui comme un père l’aurait fait de son fils, et murmure à mon oreille. « Tout va bien se passer. » Enfin, il pose ses lèvres contre mon front, doucement, délicatement. Ce contact me brûle. Me crucifie. Paralyse tous mes sens, au point que je sens à peine sa lame se lever pour le dernier acte, et tracer un sourire sous la courbe de mon menton.

Désormais privé de soutien, je m’effondre. Tout s’éloigne. L’air que je tente de happer ne parvient pas à mes poumons, mes yeux s’assèchent. Je me noie. Le monde autour paraît bouillir et ondoyer, pour finir par se déliter à mesure que la pénombre me tire vers elle. Je me surprends à penser, confusément, que c’est une chance inespérée que de pouvoir en finir ainsi.


Tout va bien se passer.


Dans la torpeur qui m’emporte, il me semble avoir l’impression d’être saisi et emmené avant que mes dernières attaches au monde vivant ne s’effacent tout à fait, que le gris ne recouvre tout et que ne me vienne, de je ne sais quelle pensée ou souvenir, l’écho lointain et indistinct d’un vagissement, comme le cri d’un petit, petit, tout petit enfant.

Je meurs.



***



Lève-toi.


Je n’ai pas souvenir d’avoir fermé les yeux ; il me faut pourtant les ouvrir à présent. Mes paupières raclent ma cornée comme du silex sur de l’amadou, mes prunelles s’enflamment aussitôt. Je les sens crépiter, grésiller. Mais l’énergie qui les habite n’est pas de feu, non : elle est froide et morte, glacée comme mille enfers, et la voici qui m’investit lentement, glissant dans le reste de mon corps comme de l’éther dans un alambic. Je suis un fer porté à blanc que l’on bat contre l’enclume. On me martèle en-dedans. On me brise et on fracasse en moi tout ce qui est faible, pour ne conserver que le fort. Cela racle mes os. Fait vibrer mes dents. Mes veines elles-mêmes se désagrègent et mes muscles fondent avant de se condenser à nouveau.

Je trouve cependant la force de glisser sur le côté, à moins qu’on ne m’y aide ; je devais avoir été installé en hauteur, sur un quelconque établi sans doute, car je chute alors lourdement au sol. Je suis encore aveugle bien que mes yeux soient ouverts, alors j’explore ce qui m’entoure du bout des ongles, et de la pointe de la langue. Ce qui m’entoure a goût de vieux sang, de pourriture, de rouille. J’entends que cela grouille et s’affaire tout autour de moi.


Lève-toi.


Ma vision se tord, comme mon corps qui sursaute au sol par à-coups. Il me faut du temps pour m’habituer à ce qui palpite en moi. C’est enivrant. C’est comme de naître à nouveau. Naître acier plutôt que glaise. Puissant. Capable. Je suis un outil qui ne demande qu’à être saisi.

Quelque chose de grand et de massif me surplombe. Cliquetis de pattes par centaines. Les plus imposantes font frémir le sol sur lequel je suis prostré.

J’arrive à voir, enfin. Je tourne difficilement la tête, me retrouvant allongé sur le dos, bras en croix. Je suis nu. Au-dessus de moi, la créature attend du haut de toute son énorme masse chitineuse, indolente. Ses mandibules claquent et cliquètent. Des stries et des balafres ornent sa carapace. C’est un Nérubien. Et il est magnifique.

La pince soudainement tendue attrape mon bras et me soulève sans effort, me mettant de force debout avant de m’envoyer vaciller quelques pas plus loin, sans ménagement. Je parviens à rester campé sur mes jambes, et avec reconnaissance, je lui souris. Il est si beau. C’est le serviteur d’un dieu. Du dieu de tous, ici. De mon Dieu.


Va. Travaille. Fais. Vite ! Vite !


Je pivote pour faire face à l’agitation grondante. Le Nérubien ne s’occupe déjà plus de moi ; il y a fort à faire. Devant moi, plusieurs grands amoncellements, de véritables collines de corps, de cadavres et de membres, baignant dans les humeurs et les ichors mêlés. Dans ce fouillis de chair plus ou moins putrescente, des choses et des gens vont et viennent, piochent, découpent, arrachent. Sous leurs pieds comme sous les miens, le sol est de fer, d’os et de sang séché. Le plafond, plongé dans des ténèbres qui me rendent mon regard, est haut comme celui d’une cathédrale. J’ignore totalement où je suis, mais cela n’a aucune importance.

Car je suis avec Lui, avec mon Dieu, et je l’entends gronder ses ordres jusqu’aux oreilles du moindre de ses serviteurs, depuis les majestueux Nérubiens jusqu’aux goules rampantes. Mon Dieu. Le Roi Couronné. L’Ultime Souverain. J’ai hâte, oui, j’ai si hâte de servir.

J’essaie de marcher, comme l’enfant qui fait ses premiers pas balbutiants. Je trébuche et tombe. Je rampe. Mes genoux traînent dans la crème immonde qui macule le sol, mais je persévère. La transformation de mon être, pas encore tout à fait achevée, doit être la cause de ma faiblesse. Il me faut être patient. Patient, et ensuite efficace. Je ne dois pas Le décevoir.


« Debout ! »


L’homme a surgi près de moi et m’assène, en plus de son ordre et en guise d’encouragement, une série de coups de pieds que je sens à peine. Il est beau lui aussi, avec son visage crayeux et les deux traînées noires qui partent de ses yeux pour ruisseler sur ses joues – mais moins beau que le Nérubien, toutefois. Son visage me rappelle vaguement quelque chose. Oui... Un autre visage, lointain, attentionné et attentif – ainsi qu’une langue d’acier fichée dans ma chair.


« Debout, larve ! Je n’ai pas fait tout ce travail pour te voir ramper comme le dernier des décérébrés ! »


A cet instant, je ne l’écoute pas vraiment, tant la métamorphose me fascine. Je suis à la fois larve et cocon. Quelques veines ont décidé de se rebeller contre ce qui me momifie de l’intérieur et sont remontées dans ma gorge, en caillots, puis dans ma bouche. Je les mâche distraitement. Elles ont le goût âpre de la cendre et celui, épais et sucré, de la pourriture. J’ai le souvenir d’un autre goût de sucre, agréable et lénifiant. Saveur de larmes et d'oubli. D'oubli. J’en souris de satisfaction.

Me voyant faire, l’homme claque de la langue contre son palais et plisse les ailes du nez. Je le dégoûte, dirait-on. Il murmure quelque chose à propos d’ « expérience ratée » et recommence à dialoguer avec moi à grands coups de talons. J’ouvre la bouche, calme. J’ai l’intention de lui demander de patienter encore un peu, juste un peu, mais ce n’est qu’un sifflement éteint qui jaillit hors de ma gorge – avant que quelque chose d’autre n’en prenne brutalement possession.


- IL SUFFIT, NÉCROMANT. RETOURNE AU TRAVAIL.


Sa voix ! Sa voix ! La voix de mon Dieu ! Mon Dieu qui me fait l’insigne, l’indescriptible honneur d’emprunter ma bouche pour s’exprimer ! Jamais encore je n’avais ressenti quelque chose d’aussi intense, d’aussi absolu. Le choc subi me fait même me relever, d’un sursaut. Son écho me hante encore ; j’en aurais pleuré de bonheur si je l’avais pu. Je suis baptisé. Je suis accepté. Il est temps de prendre ma place parmi ses milliers d’autres Outils.

Le nécromant, un instant interdit, pince finalement les lèvres, hoche la tête. Je le vois incliner respectueusement le menton avant de se détourner, rejoignant un autre groupe d’hommes en toge noire rassemblés autour d’un établi. Je ne le suis pas : ma place est ailleurs.

Bientôt, mes mains plongent dans la chair molle et frémissante comme le font celles de mes semblables, de mes Frères. Nous trions ce qui est utile de ce qui ne l’est pas, pressés et zélés, si fiers d’oeuvrer à Son grand dessein. Nous ne parlons pas entre nous – c’est inutile. Chacun, ici, sait exactement ce qu’il doit faire.


Je suis si heureux.


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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:26

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~ Arcana - Cathar ~
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Je m’active. Sans repos je trie et je découpe, infatigable. On m’a donné plusieurs couteaux, depuis le hachoir épais jusqu’au stylet fin et précis, fort utile pour trouver la faille entre deux os, et pour sectionner certains ligaments. J’apprends à découper sans abîmer. Ce doit être propre et net si nous voulons en faire quelque chose ensuite – enfin... Pas nous, les Equarrisseurs, mais ceux qui nous suivent dans la grande chaîne de production au service du Roi Unique. Je crois qu’on les appelle Bâtisseurs. Ils sont chargés de fabriquer les abominations et les autres merveilles conçues pour servir Sa gloire sur le champ de bataille.

Pour ce faire, ils ont besoin de matière première et c’est à nous, Equarrisseurs, de la leur trouver, de la leur fournir. Nous pataugeons dans les corps nus de nos ennemis. Du paladin au paysan, de la servante à la princesse, tous emmêlés, tous égaux devant nos griffes et nos couteaux. Ils sont de la viande. J’aime marcher dans cette mer de mains et de visages et me rappeler combien je leur suis infiniment supérieur.

Le travail est rythmé par les allées et venues des chariots : ceux qui déversent de nouveaux cadavres, ceux qui emportent les morceaux de choix par nous désignés. Les goules se chargent de dévorer ce qui n’est pas utile. Pas une erreur, pas un accroc. Mécanique parfaite et inlassable au service de notre Dieu à tous.

Parfois, le nécromancien – celui du premier jour, celui de la lame d’acier dans ma poitrine – revient me voir et me tourner autour en prenant des notes. Il est là, d’ailleurs, sur mon flanc, à palper mes membres tandis que je palpe ceux des cadavres. Je sais qui il est, bien sûr, je me souviens. Il est celui qui m’a offert la mort éternelle. Je lui en suis tellement reconnaissant, tellement ! Un jour, je trouverai le moyen de le remercier, oui. Lui... Il faut que je me rappelle. Son nom est... Son nom est...

- ... Ash – moth – hssss », je siffle, ravi de constater que le Roi Unique, en investissant ma gorge de son écho la fois dernière, m’a permis de retrouver une voix.

Ashmoth. Il s’est arrêté, carnet en main, et me lance un regard étrange, surpris et pénétrant. Puis il se rapproche, saisissant mon poignet levé – je viens de repérer un joli bras qui fera l’affaire, il n’y a plus qu’à trancher net, juste au-dessus de l’épaule pour préserver l’articulation – et mon hachoir reste dressé, en attente.

- C’est bien mon nom. Alors, tu te souviens ? Tu te souviens vraiment ? » me presse le nécromant en tirant d’avantage sur mon poignet pour que je me tourne vers lui – ce que je fais, patient, sans relâcher ni mon hachoir ni le bras convoité.

Pour toute réponse, je hoche la tête et je souris. Je n’ai pas oublié, pas un seul instant. J’ai toujours su qui il était, n’était-ce pas évident ? Les Sectateurs sont toujours si pressés.

- Quel est ton nom, à toi ? » reprend mon interlocuteur, l’oeil presque avide.

Je réfléchis un moment, dodelinant de la tête. C’est vrai qu’il me faudrait un nom, un joli nom, pour faire honneur à mon nouvel état. La voix du Roi Unique, résonnant dans ma tête et dans ma gorge, me revient en mémoire. Je soupire profondément.

- Plain – te », sera ma réponse, lancée de cette voix toute neuve qui est la mienne, rampante et gémissante.

Plainte. Ca me semble bien. Ashmoth cligne des paupières, hoche finalement la tête d’un air concentré et se met à écrire comme un frénétique dans son carnet, s’éloignant, et me lâchant par la même occasion. Je suis soulagé. J’aurais eu du mal à travailler s’il avait continué à me tenir. Où en étais-je ? Ah, oui. Le bras.

D’un geste net et précis, je tranche.

***


Il y a moins de monde. Je me doutais que cela allait arriver, mais tout de même, c’est perturbant. Il y a moins de monde. Ils sont pour la plupart partis dans le fond, j’entends les clameurs d’ici. La pierre malade est en train de donner naissance à de nouvelles gargouilles, et tout le monde veut y assister.

C’est vrai que c’est un spectacle étonnant, je l’admets. Le savoir que nous partageons tous, grâce au lien qui nous unit au Seul Vrai Roi, m’a déjà permis de comprendre les étapes du processus. Comment les liqueurs savantes préparées par certains apothicaires sont capables d’instiller la non-vie même au sein de ce qui n’est jamais né. Baignée dans cette sève, la roche finit par se révolter, se débattre. Puis elle gonfle comme un bubon. Puis elle se met à palpiter sous l’effort de la gestation. Ce sont les ailes en premier qui, généralement, crèvent la paroi. Le cri suit rapidement derrière. Hideux. Sublime. Il n’y a pas beaucoup de cris qui peuvent se mesurer à l’intensité de celui-là. Le hurlement de la roche révoltée n’a pas d’égal.

Je n’ai pas envie d’aller voir. J’aime les corps sur lesquels je travaille et puis, il y a autre chose. C’est confus. Quelque chose que je dois faire. Je lance des regards autour de moi, vers les grands établis des Sectateurs, actuellement désertés, vers les alambics et les fioles et les onguents en pot. C’est étrange. Dérangeant.

Je baisse les yeux vers le tas de matière à mes pieds. J’ai trouvé de très beaux morceaux. Des jambes en bon état. Des bras presque pas tordus. Des mains surtout. Plein de jolies mains qui reposent sur le dos comme des araignées mortes. Il y a même des mains de nourrissons, délicates comme des boutons de fleur. J’ai trouvé quelques torses et une poignée de têtes pas trop abîmées. J’ai bien travaillé.

J’ai bien travaillé, mais ça ne va pas. Ca ne va pas, ça ne va pas. Il faut que je fasse quelque chose. Je scrute l’obscurité. Ils sont là-bas, à s’activer autour du rocher qui palpite et qui gonfle sous la pression des ailes de pierre. Tant pis. J’attrape l’un des chariots, j’y entasse ma viande et je tire le tout vers les établis. Il faut que je le fasse.

La grande table de bois semble à peu près nette, c’est bien. Je dispose ma viande et cherche confusément du fil et des aiguilles. Mes mains fouillent maladroitement dans les bocaux, je fais des choix un peu hasardeux, instinctifs, il me semble que c’est ce que je dois faire – qu’il y a une obscure logique derrière mes actes. Lorsque tout semble en ordre, je caresse délicatement les contours de ma viande, fil et aiguille parés. L’inspiration vient.


L’inspiration vient.

Il pince deux cordes, écoute l’accord, la résonance, et sourit. Le son de l’instrument semble un peu fragile quand il s’élève à la suite de ses caresses, pas encore tout à fait franc, mais déjà clair et juste. Hochant la tête, il recommence. Un – deux, un – deux – trois... La mesure improvisée s’impose doucement d’elle-même, et la mélodie tissée par ses doigts prend de l’assurance.

« Qu’est-ce que ce sera cette fois, dis ? »

Installée à son côté, elle penche la tête sur son épaule, de sorte que ses cheveux lui chatouillent agréablement la gorge. Ca la fait même glousser, malicieuse, avant qu’elle ne relève les yeux dans l’attente d’une réponse.

« Je ne sais pas trop. Quelque chose de simple et de joyeux, je pense. Une ode, ou peut-être une ronde... »

Ode ou ronde attendront ; pour l’instant, il n’a plus envie de composer. Juste de profiter de sa présence, à elle. Il repose son instrument, l’enlace.



Non ! Il faut chasser ces vilaines images. Elles n’ont rien à faire là ! Je secoue énergiquement la tête. Ma gorge râle et gronde. Mes mains se sont déjà animées sans même que je m’en aperçoive, liant et tissant la viande à grande vitesse. Je suis perturbé. Je ne veux pas que cela recommence. Mon Dieu n’aimerait pas, pas du tout. Rien que d’y songer, j’en tremble de frayeur. Et pourtant, bien malgré moi, cela s’impose à nouveau.


Il repose son instrument, l’enlace. Elle se laisse aller dans ses bras en riant comme une jouvencelle, puis prend un air plus grave, et infiniment plus doux.

« J’ai quelque chose d’important à te dire, murmure-t-elle.



Assez !


Tu vas être père. »


Je ne reconnais plus mes doigts. Dans ma frénésie, ils sont devenus les pattes d’une araignée prise de folie. Ils tissent et cousent. Lient et serrent. Ma créature a pris forme maintenant. Elle est puissante, magnifique, hérissée de mains tordues. J’ai injecté des choses dans sa chair froide et à présent, ses yeux vides sont braqués sur moi. Ils sont braqués sur moi. Ils attendent.

Je sens confusément qu’autour de moi, des gens se sont rassemblés. Les gargouilles doivent être nées, tout le monde est de retour. On m’observe. Tant pis. Je ne peux plus m’arrêter, c’est trop tard, je dois mener ça à terme. Ma chose gît sur l’établi, pas tout à fait morte, pas encore non-vivante, et elle me regarde.


Tu vas être père.


Soudain, tout est clair. J’ai une sorte de rire, rauque et très bref, quand je comprends de quelle manière il me faut conclure ma création. Je monte sur l’établi, je me hisse sur la masse de viande cousue, je rampe jusqu’à son front glacé et, me penchant, avec toute ma tendresse, toute ma dévotion, je l’embrasse.

Ma conscience ne revient qu’un peu plus tard. Le premier sursaut de ma créature a été assez puissant pour m’envoyer m’écraser contre une paroi, contre laquelle je gis toujours lorsque je reprends mes esprits. Un peu plus loin, ce que j’ai mis au monde grogne et bave, mis en laisse par quelques Sectateurs dévoués. Ashmoth est un peu plus loin, il me regarde. Il en a même oublié de prendre des notes.

Je me relève en titubant, dans un drôle d’état. Je me sens étrangement rempli d’allégresse. On ne me châtiera pas, j’en ai l’intime conviction. Oubliant l’espèce d’angoisse confuse qui m’étreignait juste un peu plus tôt, tout ce que je parviens à ressentir, en retournant au travail parmi les autres Equarrisseurs, c’est une puissante, immense et absolue fierté.


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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:27

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~ This Morn' Omina - Osain ~
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On m’a changé d’endroit.

Je suis avec les Bâtisseurs à présent. Au début, j’étais un peu désorienté, mais là, c’est bien. Apparemment, mon impulsion de la fois dernière a fait son petit effet, et on a du décider que j’avais plus ma place ici qu’avec les Equarrisseurs. Je me sens très honoré, même si ma mer de membres me manque un peu.

C’est plus calme, ici. Les murs sont creusés en alcôves, et dans chacune réside un atelier. On dispose de tout ce qui est nécessaire. Les tables, les crochets, les chaînes, la corde et le fil, les aiguilles et les poinçons, les tubes nourriciers, les grandes nappes de peau qui servent à enfermer les organes. Au centre, le matériel – celui que je m’attachais à découper auparavant, toute la belle viande – et les cuves, formol, ichors divers, acides, vitriol, biles ou lymphes. Il y a un peu plus de Sectateurs que de non-morts. Ils vont et viennent à grands pas, chassant parfois, avec le revers de leurs robes, la vermine qui court librement. J’aime bien, moi, la vermine. Leurs carapaces sont si belles, et leurs pattes, si douces, si fragiles. J’en ai laissé quelques unes faire des nids dans mes cheveux. Leurs cocons sont très agréables au toucher, j’aimerais pouvoir créer quelque chose avec en l’honneur de mon Dieu.

On m’a appris à tisser et à lier la viande de sorte que mes créatures ne s’affaissent pas en tas informe lorsque la non-vie leur est injectée. Généralement, ce sont plutôt les Sectateurs qui se chargent de cette étape. C’est dommage. Tous ces tubes et tous ces tuyaux, ces membranes fragiles et transparentes gonflées de fluide, ça me fascine. Peut-être que je pourrai aussi, plus tard. Si je fais suffisamment mes preuves.

Enfin, je n’ai pas à me plaindre : j’ai droit à mon atelier rien qu’à moi, et même à des assistants. Des vivants, parce qu’ils comprennent généralement mieux les ordres. Les goules sont pleines d’entrain, mais elles oublient vite quand il y a dans les environs quelque chose à mâcher. Et les geists sont des voleurs.

Parlant de cela, l’un de mes assistants vient de m’apporter quelques morceaux intéressants. Je l’aime bien, lui. Il est joli. La forme de son visage est superbe, et il a des épaules anguleuses à souhait. La physionomie des gens, c’est un peu comme de la musique. Il y a des formes rondes et mélodieuses, et d’autres plus sèches, plus abruptes, et d’autres encore, difformes et dissonantes. Les vivants aiment l’harmonie parce qu’elle les rassure, elle ne les bouscule pas, elle est confortable. Mais la vérité, la vérité de mon Dieu, elle, se cache dans les sons incisifs, ceux qui raclent sous le crâne, stridents, et qui rampent comme la vermine rampe sur ma peau. Pour le comprendre, il faut avoir été éclairé – de la même manière qu’Ashmoth m’a éclairé, moi. De toute façon, bientôt, très bientôt, le monde entier saura. Et ce sera bien. Et ce sera apaisant.

Le Sectateur-assistant me regarde manipuler doucement la viande. Il est un peu craintif, je le sais à cette manie que ses yeux ont d’errer de droite et de gauche sans se poser tout à fait, et surtout, je le sais à l’odeur. Je lui souris pour le rassurer. Il sourit à son tour, mais ne bouge pas. Tant pis. S’il a quelque chose à me dire, il finira bien par parler. La viande, donc. Une petite dizaine de bras, et quelques os. J’attrape un coude, le tords un peu. Les muscles ont déjà fondu, ils craquent, c’est difficile de faire plier la chair. Alors, je force. Sans doute un peu trop. Sous la pression, l’os éclate, perce la chair comme une épine. La viande est inutilisable maintenant.

Je suis déçu. Déçu, déçu, déçu, déçu. Je tourne en rond, je geins. Ca ne va pas. J’attrape un autre bras, sur la peau duquel quelques moisissures ont fait de petites taches jaunes et vertes. C’est joli, on dirait de toutes petites fleurs, mais la viande est trop vieille, là aussi, j’ai beau tenter de la tordre, elle revient en place comme un ressort rouillé. Ca ne va pas, pas du tout, du tout du tout. Ca ne va tellement pas que, d’un geste de colère, je rafle tout le reste de la viande étalée sur la table, et je l’envoie rejoindre la vermine et les débris d’organes qui jonchent le sol.

Je me griffe les tempes. Il faut que je me calme. Mon Dieu ne sera pas content si je ne travaille pas. S’il vient à manquer d’abominations et d’autres bêtes de guerre sur le champ de bataille, ce sera de ma faute, et il sera très en colère. Je gémis. Calme. Calme. Calme. Calme. Calme. Mes yeux fouillent rapidement la pièce. La viande cassée, l’établi, les étagères, les bocaux, la viande cassée, l’assistant, les couteaux, la vermine, la viande cassée, l’assistant, la viande cassée, l’assistant. L’assistant.

Ca y est, je sais. C’est tellement évident que je siffle de joie. Je range doucement le matériel, je fais de la viande morte un petit tas dans un coin, pour les goules et pour la vermine. Je prépare ma table, pour laisser de l’espace. Puis, enfin, je me tourne vers mon Sectateur. Il est toujours là, il n’a pas bougé. Mon petit accès de colère n’a pas l’air de l’avoir découragé.

Je me frotte les mains pour les nettoyer des lambeaux de peau qui adhèrent encore, et je souris. Je lui explique qu’il sera plus simple que je vienne choisir les morceaux avec lui, pour convenir de ceux qui me seront vraiment utiles. Il fronce les sourcils, pas bien convaincu, alors j’ajoute que je parlerai de lui à Ashmoth. Cette fois, il accepte de me suivre.

Nous nous rapprochons du centre, du grand bassin de pierre creusé vers lequel convergent tous les ateliers, et toutes les rigoles de fer qui permettent d’évacuer les fluides inutiles. La viande fait un grand tas enchevêtré, glorieuse. On dirait un bûcher immense, fait de chair tremblante au lieu de bois. Cependant, cette fois, la viande ne m’intéresse pas.

J’attends encore un peu, juste le bon moment. Je l’entends qui respire à mon côté. Le souffle est un peu haché, l’odeur est plus forte que jamais, prodigieuse, excitante. Nous longeons les grandes cuves et les réservoirs. C’est le bon moment, oui. Maintenant.

Je le saisis. Un bref instant, de surprise, ses bras battent l’air. Mais ils s’arrêtent bien vite, s’agrippant plutôt comme des serres aux rebords du réservoir dans lequel je viens de plonger son visage.

Il se débat comme un forcené. Je le maintiens fermement. Ca bouillonne et ça fume. J’entends ses cris bizarrement distordus et déformés par le liquide qu’il fouette de toutes ses forces. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi beau, à part la voix de mon Dieu. Il finit par se taire assez vite toutefois, je pense que c’est parce que sa trachée doit avoir fondu. C’est dommage. La prochaine fois, il faudrait que je fasse en sorte que cela dure plus longtemps.

J’attends que la plupart des soubresauts cessent, et je le redresse alors, tout doucement, pour le regarder. C’est merveilleux. Il est encore plus beau maintenant, tout coloré, tout mélangé. Je suis vraiment très fier de moi.

Sans prendre garde au petit remue-ménage que mon improvisation a déclenché, je traîne ma nouvelle viande vers mon atelier. Je le dénude, pour bien profiter de l’angle magnifique que forment ses épaules. Il sera parfait, oui, parfait. Je pose mes lèvres sur sa bouche fondue, pas encore tout à fait froide, je le remercie, trois ou quatre fois, je crois, et je commence à inciser.

Désormais, il faut que je demande à travailler exclusivement sur du matériel vivant.


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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:27

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~ Flint Glass - R'lyeh la Morte ~
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J’ouvre la main. Je la referme. Je l’ouvre à nouveau. Ca craque. On dirait que je rouille. Comme si j’étais de la viande devenue trop vieille. Comme si mes articulations commençaient à pourrir.

Ce n’est pas bon, ça. Pas bon du tout. Depuis combien de temps cela dure-t-il ? Des mois ? Des semaines ? Des jours ? Oh, peu importe. Je dois trouver le moyen de me réparer. Je dois surtout faire en sorte que ni Ashmoth ni mon Dieu ne s’en aperçoivent. Et s’ils venaient à conclure que je ne leur suis plus utile ? Et s’ils décidaient de me détruire comme on rend à la poussière les goules cassées ?

Ce serait terrible. Je ne veux pas disparaître. Alors, je fais de mon mieux pour offrir toujours de nouvelles créations. Des choses qui rampent ou qui gesticulent, qui mordent ou aspirent. J’enduis leur peau de poison ou bien je glisse des aiguilles dans leurs gencives. Je les invente aveugles, ou je crible d’yeux leur visage. Chaque innovation, chaque nouvelle combinaison est une louange de chair à mon Seigneur. Mon seul regret est de ne pas voir mes inventions à l’oeuvre.

J’ouvre la main. Il y a des stries de sang séché dans ma paume, je les gratte. Je suis debout devant l’établi – vide de viande et vide de chair à façonner. J’attends d’être fourni à nouveau. J’ai demandé pour le matériel vivant, mais on n’a pas accédé à ma requête. Je ne suis qu’un artisan mineur dans Son Grand Oeuvre, après tout. Alors, pas de traitement de faveur. Tant pis.

Tout en patientant, je réfléchis. D’abord à ce que je vais créer, bien sûr, mais aussi à ce qui m’affecte, à ce qui rend mes gestes rigides et à ce qui essouffle la structure de mon corps. J’ai le temps, alors je m’efforce de l’employer à comprendre. En un sens, c’est presque comme s’il me... me manquait quelque chose. Comme si j’étais vide, mais pas tout à fait. Le vide, c’est calme, c’est apaisant ; ce vide-là est habité, il me harcèle et me perturbe, cherche à me rappeler sans cesse sa non-existence. Il se cache et, lors de certains gestes, de certaines visions, surgit pour se rappeler à moi. Comme avec ma toute première créature. Il se fait images et échos. Vieilles voix sous nouvelles voix. Regard autre dans regard familier. Goût de sucre sur le front de mes créations. Ce maudit goût de sucre.

Je secoue la tête. C’est vraiment déplaisant, extrêmement déplaisant, à y réfléchir. Cela fait comme des papillons dans ma tête qui tournoient et tournoient et frappent les parois de mon crâne avec leurs ailes légères, ça chatouille et c’est insaisissable, et finalement non, pas des papillons, plutôt des mites. Oui. Des mites, avec des ailes fines et friables comme les pages d’un livre pourri. Sitôt que je tente de les saisir, elles s’effritent, et je ne capture que des miettes. Ca pourrait finir ainsi, mais les mites sont toujours là.

Un pas, deux pas. Je saisis une fiole puis la repose, avec un grondement de frustration. Ne rien faire, c’est terrible, c’est la pire chose qui pourrait m’arriver en ce moment. Je tourne et je tourne, et je tourne et je dois trouver quelque chose pour m’activer et pour être utile à mon Dieu sinon Son regard va se poser sur moi et ce sera terrible, il verra peut-être que je rouille et il verra les mites et ça ne lui plaira vraiment vraiment pas et moi je ne pourrai plus façonner la viande comme avant et alors Ashmoth arrive et me saisit le bras et voilà qu’il me parle.


- Plainte, qu’il fait, et il doit sentir que je suis nerveux parce qu’il insiste en tirant sur mon poignet, Plainte, un instant, veux-tu ? J’aimerais discuter de quelques petites choses avec toi. »


Je voudrais gronder que je n’ai pas le temps. Que j’ai du travail, que cela ne saurait attendre, mais l’établi vide devant moi démentirait aussitôt. Et cela pourrait enjoindre Ashmoth à se montrer soupçonneux. Et il risquerait de se rendre compte, pour mes mains qui rouillent et pour le sucre et pour les mites aussi. Et ça ne doit pas arriver.

Obéissant, je pivote pour lui faire face. Il sourit. Il a cette lueur étrange dans le regard, quelque chose d’avide, de puissant, que je surprends assez souvent quand il est tourné vers moi, carnet à la main.


- Je dois te poser quelques questions. Dis-moi, Plainte. Est-ce que tu sais ce que tu es ?
- L’un de Ses outils,
que je réponds, avec assurance et ferveur.
- Oui, oui, bien sûr. Il marmonne. Je veux dire, au-delà de ça. Tu as été choisi, tu sais. L’énergie qui te parcourt, que nous t’avons offerte... Que je t’ai offerte, est semblable à celle qui habite les meilleurs de Ses Chevaliers. Tu le sais, n’est-ce pas ? »


Je dodeline de la tête. Oui, je sais. Les Chevaliers, j’en ai vus quelques uns, quand ils descendent inspecter la viande et ce que nous en faisons. J’aurais du être l’un d’entre eux, paraît-il, à porter moi aussi l’une de ces belles armures sombres et à marcher à grands pas métalliques, l’allure guerrière et conquérante, redoutable. Sauf que je n’aurais pas eu, de toute évidence, la force nécessaire. Qu’il est probable que je n’aurais même pas su soulever l’une de leurs grandes épées. Et que cela aurait été du gâchis.


- Il se trouve, continue Ashmoth en me fixant de ses petits yeux brillants – ou en fixant quelque chose au-delà de moi, à travers moi, que l’expérience... Enfin, que nous pensions pouvoir faire de toi un guerrier capable de les surpasser. Nous... je t’ai façonné dans ce but, mais tout n’a pas fonctionné comme prévu. »


Je prends l’air contrit. Je pense que cela lui fera plaisir. Il balaie l’air de la main.


- La non-mort n’a pas fait de toi un guerrier. Elle a fait de toi un créateur. C’était tout à fait imprévu, mais – il retrouve le sourire – cela nous ouvre des perspectives formidables. Tu es une expérience – il passe son doigt sur mon épaule – en constante évolution. Encore en gestation, si j’ose dire. Et même si les résultats sont très différents de ceux que j’espérais, jusqu’ici, tes capacités se montrent tout à fait satisfaisantes. »


Sourire. C’est ça, sourire en écoutant, garder l’air intéressé. Rester calme et docile. Ne pas penser à la rouille, au sucre, aux mites, à l’immense déception d’Ashmoth s’il apprenait. Ne pas montrer à quel point je suis fébrile.



Il fait de son mieux pour oublier qu’il est fébrile. Il tourne et il tourne, il se ronge les ongles, il guette, les yeux écarquillés, le moindre signe, le moindre son. La salle est si vide qu’il a brutalement envie de l’emplir de ses cris.

Tout. Tout sauf cette attente. Tout sauf ce silence.

Mais le cri, le cri attendu, le cri qui surgit enfin, pur, vibrant, perçant, n’est pas le sien.

Il se précipite.

- Qu’est-ce que vous faites ?! Lumière, qu’est-ce que vous lui faites ?! »




Ashmoth a cessé de parler, il me regarde. On dirait qu’il attend quelque chose. Je fais l’effort de ciller, je penche la tête, et j’essaie de toutes mes forces de me rappeler de ce qu’il vient de dire.

Fort heureusement, il m’épargne cette peine.


- Alors ? reprend-il, d’un ton patient et appliqué de professeur répétant sa leçon à un jeune élève. Qui est ton maître ?
- Le Roi Unique,
fais-je en chuintant, satisfait.
- Oui, le Roi Unique. Ses sourcils se froncent légèrement. Notre maître à tous. Mais toi, Plainte ? Qui t’a créé ? Qui est ton maître ?
- Ashmoth, »
je réponds avec un sourire, voyant enfin où il veut en venir.


Ma réponse le comble, apparemment, si j’en crois l’expression presque extatique de son visage. Je le regarde passer sa main sur mon épaule à nouveau, et hocher plusieurs fois la tête.


- C’est bien, Plainte. C’est très bien. Allons maintenant, il y a beaucoup à faire. »


Il n’y a pas de mots assez forts pour exprimer toute l’étendue de mon soulagement à cet instant précis. Car je viens de comprendre quelque chose de fondamental. Je n’ai rien à craindre d’Ashmoth. Je n’aurai jamais rien à craindre de lui. Malgré la rouille, malgré le sucre, et malgré les mites. Parce qu’il ne les verra pas. Il ne les verra jamais. Il ne voit que moi, sa créature, sa chose, sa fierté. Je suis l’accomplissement de son travail, une oeuvre qu’il défendrait face au Roi Unique Lui-même quel que soit le prix que cela pourrait lui coûter.
Ahh, Ashmoth. Il faudra que je te remercie pour cela, aussi.

J’attends toutefois qu’il soit parti, de sa démarche de père bienheureux. Qu’il s’éloigne, rejoigne les autres sectateurs et le moutonnement des artisans. Que je sois de nouveau seul dans mon petit atelier vide. Et à cet instant seulement, je me tourne et je me précipite pour me lover dans un angle. Afin que nul n’aperçoive le flot de sucre qui vient de jaillir brutalement hors de ma bouche.



***


J’ai trouvé une solution temporaire pour combattre le vide. J’ai invité la vermine à s’installer dans ma chair. Elles ont fait des nids dans les deux plaies ouvertes de mon poitrail. Je sens parfois leurs petites pattes courir dans mon ventre ou dans la chair de mes bras, et je suis alors du regard les multiples petites bosselures que font leurs carapaces sous ma peau. Rondes comme des billes, rassurantes. Peut-être même qu’elles finiront par monter dans mon crâne et dévorer les mites.

Quoique. Ce sont peut-être bien des papillons, après tout.


***

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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Lun 20 Déc 2010 - 19:28

***
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~ Iszoloscope - The Unsettled ~
***



***
Mites
***


- Tu vas être père.
- Père... ? (Un temps) Mais de quoi ?
- (Eclat de rire) Gros bêta ! Père de notre enfant. Je suis enceinte.
- Tu... tu es sérieuse ?
- Tu me penses sincèrement capable de plaisanter sur ce genre de chose ?
- (Exclamation étouffée) Oh, mon amour ! C’est formidable. Tu es formidable !
- (Rire) La moitié du mérite te revient, tu sais ! »


***


- Je n’ai vraiment pas le temps, je...
- Mais c’est important ! Accorde-moi une poignée de secondes, s’il te plaît.
- Ecoute. Tu vois ce dossier ? Cela fait trois semaines qu’ils l’attendent, aux Archives. Si je ne boucle pas tout ça rapidement, je vais me faire incendier. Au sens propre.
- (Soupir) Arrête-toi un peu. Tu as besoin de repos. D’ailleurs, comment va Laricie ?
- (Sec) Pas vraiment mieux. C’est stable, mais la fièvre m’inquiète et...
- ... Et elle devrait changer d’air. (Hésitation) Je t’en prie, vieux, fais un peu attention à ce que je te dis ! Vous ne devriez pas rester dans cette campagne...
- Pourquoi pas ? Elle s’y sent bien. C’est chez elle. (Bruit de livres entassés)
- Il se passe des choses pas nettes. Des sortes de rumeurs, on craint même une sorte de guerre civile au...
- Bah ! S’il y a soulèvement, Lordaeron fera ce qu’il faut pour mater tout ça, non ?
- Lordaeron ferme les yeux sur ce qu’il se passe dans ses faubourgs. Ecoute, mon instinct me trahit rarement, tu le sais. Fais-moi confiance. Evitez Lordaeron pendant un moment, le temps que tout ça se tasse. Vous n’aurez qu’à y revenir plus tard ! La campagne de Dalaran est très bien, aussi...
- Hum... (Circonspect) Je lui en parlerai, on réfléchira. J’aimerais juste éviter qu’elle ne bouge trop dans son état.
- Raison de plus pour vous y prendre maintenant. Et lâche cette notice, elle est caduque depuis deux mois. »


***


- Il a bougé !
- Tu es sûre ?
- Oui oui ! (Enthousiaste) Pose ta main. Attends, tu... là !
- Je le sens. (Surpris) Ah !
- (Rire) Il faut qu’on se décide, pour le nom.
- Tu as des idées ?
- Un nom de fleur... Ce serait joli. (Rêveuse) Lys, par exemple ! Il y en a de très beaux près de chez moi.
- Je me souviens, oui... Lys, j’aime bien.
- Tiens, joue-lui quelque chose !
- (Rire) Que je... D’accord, ne bouge pas. Je vais juste... Attends, qu’est-ce que tu fais ?
- C’est rien. Il faut... (Ténue) ... Je ne me sens pas très bien, je crois.
- (Inquiet) Tu devrais rester couchée. Ce n’est vraiment pas raisonn... Oh, mon dieu. Laricie ? Laricie ! »


***


- Vous avez bien fait de venir nous voir aussi vite.
- (Anxieux) Vous allez pouvoir la guérir ? Elle s’en sortira ?
- (Rire attendri, rassurant) Oui oui, ne vous en faites pas. Ce n’est rien que nous ne puissions traiter. Il lui faut juste un environnement calme et isolé, nos prêtres pourront vous héberger tous les deux le temps de la convalescence.
- (Léger soupir) C’était la question que je m’apprêtais à vous poser. Je peux rester près d’elle, alors ?
- Bien sûr. (Sourire) Détendez-vous, maintenant, elle et l’enfant sont hors de danger. Tout va bien se passer. »


***


- J’ai envie de toi.
- Qu’est-ce que tu viens de dire... ?
- Oh, je t’en *prie* ! Viens là. Prends-moi dans tes bras, s’il te plaît.
- Ils disent que tu as besoin de repos. Je ne suis pas certain que...
- Je me fiche du repos ! C’est de *toi* que j’ai besoin ! (Plainte étranglée) Je t’en supplie. Je n’en peux plus, le vide, le silence...
- (Doux) Je sais que c’est difficile. Mais le traitement marche, ta fièvre est retombée, c’est bon signe, non ?
- La fièvre... (Rire nerveux) Oh, assez de ça. J’ai peur, je crève de peur.
- Encore quelques semaines... Plus que quelques semaines. Tout va bien se passer, tu verras.
- Serre-moi. Rassure-moi. C’est tout ce qu’il me faut pour me le prouver...
- Prouver ? Te prouver quoi ?
- ... Que je ne suis pas encore morte. »


***


- Qu’est-ce que vous avez fait... Comment... Qu’est-ce que vous avez fait...
- Calme-toi. Ca va aller, aie simplement confiance. On se charge de tout, tout ira bien, maintenant. Prends ça, s’il te plaît, et oublie. Oublie. »


***


« Tout va bien se passer. »




***



***
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 1:46

Déja tu as réussit l'exploit de me faire tout lire d'une traite immediatement . Habituellement le fait de lire sur mon ordinateur me fatigue et je préfère imprimer les texte . Là j'ai été prise tout de suite et j'ai été tout naturellement jusqu'au bout sans trop m'en rendre compte ... J'ai vraiment pris plaisir à te lire ^^

J'avoue avoir été un peu sceptique lors des premiers paragraphes , à cause l'utilisation d'un point de vue subjectif et d'une narration au présent ( ce sont à mes yeux deux difficultés ) . En fin de tout s'enchaîne bien , tu maîtrise ton personnage ainsi que ce style d'écriture .
En parcourant des écris amateurs sur des forums , j'ai vus beaucoup de gens se casser la figure en essayant d'écrire ainsi, beaucoup pensent qu'écrire à la première personne est plus simple et naturel , personnellement je trouve ça plus compliqué au contraire ... de même , il y a ceux qui essaient de "cacher la misère" derrière la "psycologie" de leur personnage et des non-dit , ce qui n'est fort heureusement pas ton cas , on sent que tu maîtrise ton sujet . Je ne compte plus nonplus ceux qui souhaitent utiliser le présent pour ensuite mélanger les temps et faire des trucs completement illisibles ... donc ça me fait plaisir de voir enfin une personne capable de maîtriser la chose . On se sent proche de l'action et je trouve que ça marche plutot bien au niveau du rythme . On a des éléments suffisants pour situer l'univers , sans pour autant tomber dans des descriptions trop longues qui nous éloigneraient du point de vue du personnage .

Je dois dire qu'à la fin , j'ai resentie une certaine frustration , car en se limitant au point de vue du personnage on se pose pleins de questions qui demeurent sans réponses pour le moment ( peut-être la suite pourra-t-elle nous éclairer ) . C'est assez destabilisant parfois d'ignorer tout du "héros", comme si lui même ne savait pas ce qu'il était ... je le vois plutot comme un humanoïde ; on sait vaguement qu'il possède des cheveux , des mains ... mais que des bestioles se balladent allègrement à l'interieur de lui , et que ça n'a pas l'air de le déranger ...

On sent aussi une certaine complaisance dans la description de la douleur

En bref ; pour le moment je trouve ça assez enthousiasmant , à mes yeux tu as de réelles qualités d'écriture , pouvoir lire de bons textes sur le net est un plaisir qui malheureusement demeure trop rare .

( j'ai horreur de poster des commentaires écris à l'arrachée quand il est question d'un texte que j'ai aprecié , en plus je dis rien d'utile, mais il faut m'excuser il est trois heures du matin ) .

Si tu as un lien vers un site , un forum ou autre , qui permet de voir d'autres travaux , moi ça m'interesse ^^
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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 8:57

Merci KgL Smile Si tu trouves que cela se lit bien, je suis très content ! C'est ma principale angoisse, j'ai souvent peur de ne pas réussir à "accrocher", surtout avec ce genre d'univers qui demande pas mal de gymnastique stylistique. Le fait qu'on n'en sache pas - encore - beaucoup sur le personnage est voulu, j'essaie de dévoiler tout ça par bribes et par petits indices semés ici et là. Et quant à être frustré... Je vais poster le "pack" suivant, tu auras peut-être quelques réponses Wink

Merci encore, les commentaires font toujours plaisir !
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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 9:56

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~ Sophia - March of the New King ~
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C’est la guerre. Ca y est ! C’est la guerre.

Nos préparatifs touchent à leur terme. Tout va aller beaucoup plus vite maintenant. Il va falloir être encore plus efficace. Jamais mon établi ne devra être vide, car nous allons avoir besoin de mobiliser toutes nos ressources pour frapper aussi fort que notre Dieu le veut.

C’est la guerre. Il y a si longtemps que nous l’attendons. Je suis surexcité. Tous les autres aussi. Ils cavalent à droite à gauche. Les chariots ont doublé leurs allées et venues. Les sectateurs ne prennent plus le temps pour entretenir leurs habituels conciliabules, ils sont penchés à travailler sur de nouvelles liqueurs. Les cuves fument. La viande est partout, au point que nous marchons sans cesse dessus. Nous sommes l’Essaim, et l’Essaim est en effervescence.

Quelque chose est descendu des étages supérieurs. Nous l’avons tous senti au même moment, cet air glacé, l’haleine même du Nord. Les plus faibles d’esprit parmi les sectateurs sont tombés à genoux, je les entends gémir. De plaisir.

Cela s’approche. C’est grand, très grand. Cela glisse et flotte. J’entends quelque chose qui ressemble à un cliquetis de chaînes sur de grands pans d’étoffes, avant que le claquement des pattes des Nérubiens ne recouvre tout. Ils lui font une escorte, ou une sorte de haie d’honneur. Et scandent, comme une grande rumeur de clave et de bois creux, son nom entre leurs mandibules. K-k-k’l t’z’d. Cela ricoche, revient en écho, emplit l’espace. C’est prononcé avec respect, avec déférence. Les sectateurs, eux, ne disent rien. Ils préfèrent trembler.

Penché sur ma table de travail, les mains dans des entrailles froides, je n’ose relever la tête de peur d’être pétrifié à sa vue. Même la vermine dans ma chair s’est un instant figée, je la sens frémir de toutes ses antennes, entre fascination et terreur. C’est passé près, très près. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher d’éprouver une sorte de soulagement quand cela s’éloigne enfin.

Et puis, soudain, cela parle.


Le Fléau est la volonté de la terre.


Sa voix. Elle est hideuse. Elle est sublime. Elle est stridente, elle racle, elle crisse.
Elle nous transperce de part en part.


Nous sommes l'inévitable que toute vie contient : la mort.
La mort est liée à toute vie, et la non-vie est liée à toute mort.

L’heure est venue, mes enfants, d’accomplir la volonté du Maître. Qu’aujourd’hui et à jamais tous plient l’échine devant la toute-puissance du Fléau.



***


Tang-clang.

Le bruit de l’acier qui frappe l’acier.

Sans repos, sans relâche. En bas, ils martèlent. Tang-clang. Ils construisent les rouages et les machines, et les grands tombeaux pyramidaux qui seront les hérauts de notre venue.

Tang-clang.

Acier contre acier.

J’ai la vision des combats loin, loin, loin en-dessous. Je sens la terre gémir sous le sang versé. Je la sens répandre dans l’air l’odeur de la mort et de la pourriture, lourde comme un encens. Elle pantèle. Elle agonise. Elle est nôtre à jamais.

J’ai la vision de nos hordes envahissant leurs villes, et d’une mer de rats dans leurs ruelles. Je les sens tenir vaillamment tête, et brandir haut des symboles absurdes ou des espoirs qui n’ont plus de raison. Je sens ce même espoir s’effriter lorsqu’ils voient leurs amis tomber sous nos griffes. Puis se relever.

Tang-clang.

Les portes sont ouvertes. Elles sont grandes ouvertes. Les sectateurs tiennent en laisse des choses qui se débattent. Des choses furieuses. Des choses puissantes. Des choses bientôt soumises pour être lâchées sur nos ennemis.


Nous sommes la fleur malade de votre terre.


J’ai la vision de mes multiples enfants, libérés en offrande sur le monde. De leurs masses de chair tremblante, massive, pesante. De leurs crochets qui raclent le sol.
J’ai la vision de nos cristaux battant comme des coeurs menés dans le secret de leurs lieux sains, et j’entends d’ici leurs cris – lorsqu’ils découvrent à quel point leurs autels sont souillés et profanés. Car rien ne peut nous faire obstacle.
J’ai la vision de grandes ailes mortes étendues dans le ciel.
J’ai la vision d’une autre forteresse suspendue au-dessus du monde, et de ce qui repose dans ses entrailles de fer. De ce qui grandit. De ce qui attend. Bientôt prêt, oui, à l’assaut final, et à la victoire décisive.


J’ai oublié le sucre, j’ai oublié la rouille. J’ai oublié les mites. J’oeuvre au triomphe du Seul Vrai Roi.


Plus rien ne s’oppose à nous désormais.


***
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Chadden
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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 9:57

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~ Elend - Le Fleuve infini des morts ~
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C’est impossible. Cela n’aurait jamais du se produire.


Il n’y a plus de viande. J’ai beau plisser les yeux, scruter les établis, et les cuves et le centre de la grande salle de travail, il n’y a plus de viande nulle part. Tout juste ce grand cercle de sang séché au milieu, et quelques vieux morceaux d’organes que les goules grattent avec frénésie. Mais plus de corps. Plus de membres. Plus de mains et de visages tordus. Plus de viande. Plus de viande nulle part.

Je reste un moment planté dans mon atelier, à attendre, bras le long du corps. D’autres Bâtisseurs comme moi ont fait de même. Nous sommes debout sur nos seuils, nous regardons tous dans la même direction. Comme si nous pouvions évoquer la viande par la simple force de nos esprits. Mais la viande n’arrive pas. Les chariots se sont arrêtés. Tout est figé. Tout est silencieux.

Et puis, soudain, le cri s’élève.

Ce n’est tout d’abord qu’un gémissement, une plainte pathétique comme celle d’un nouveau-né qui ne maîtriserait pas encore tout à fait son souffle. Mais ensuite, le son enfle. Se décuple, jusqu’à devenir hurlement aux proportions démentes. Aucune gorge humaine ne saurait produire un tel cri. J’ai l’impression qu’il s’infiltre dans mon crâne et jusque dans mes os, qu’il les fait vibrer, les fendille. Je me prends la tête à deux mains. Et je me mets à hurler aussi.

Colère. Chagrin. Incompréhension. Rage. Douleur. Détresse. Haine. Toutes ces choses à la fois. Nous avons perdu. Nous avons perdu. Aussi inconcevable que cela puisse paraître, l’assaut est un échec. Et ce qui hurle quelque part dans la forteresse l’exprime avec tant de force, tant de puissance et tant de pureté que nous ne pouvons que mêler notre voix à la sienne.

Les cris n’en finissent pas. Leurs échos sont partout. On croirait que même les murs suintent sous la force des hurlements. La forteresse tremble toute entière, l’Essaim, le bel Essaim organisé, n’est plus que chaos. Tout le monde court en tout sens. Les membres du Culte s’éparpillent, désorientés. Des Nérubiens fous de rage passent leur colère sur ce qui a le malheur de rester à leur portée, piétinant des geists ou démembrant des goules trop lentes pour leur échapper. Des choses se renversent. Une cuve notamment, qui éclate à terre et déverse toute sa bile fumante sur le sol martelé.

Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? Il n’y a plus de viande à tisser, plus rien à quoi je puisse être utile maintenant que nous avons perdu, et je ne sais pas quoi faire, qu’est-ce que je dois faire ? Je tourne et je tourne et je fixe ma planche de travail et il n’y a toujours pas de viande rassurante à inciser et à lier, alors qu’est-ce que je dois faire ? J’ai peur, j’ai très peur, je n’entends même plus mon Dieu dans tout ce chaos. Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’on vienne m’aider ! Qu’on vienne ordonner ! Qu’on arme mon bras ! Qu’on désigne et j’exécuterai, c’est promis ! Mais là, rien. Rien, rien, rien, rien, rien, toujours rien, et je continue à aller et venir sans savoir ce que je dois faire, et si mon coeur battait encore, je crois qu’il aurait éclaté d’angoisse. Je renverse toutes mes étagères, sait-on jamais que la viande se cacherait derrière ! Ou sous cette dalle. Ou derrière cette lampe. Ou dans mon ventre, oui, pourquoi pas. Je plonge les mains dans mon poitrail, fouillant désespérément les vieilles plaies. La vermine s’échappe entre mes doigts, paniquée. Pas de viande. Pas de viande. Pas de viande. Qu’est-ce que je dois faire ?

Je sais. Il y a une personne qui peut encore m’aider. Affolé, je sors de mon alcôve, je bondis, et le voilà qui vient brutalement à moi, surgissant du vacarme et du chaos. Ashmoth. Il se jette dans mes bras. Je l’attrape, je tâtonne, je le serre. Ses mains courent frénétiquement sur mes membres, montent à mon visage. Je le regarde, attendant qu’il ordonne, attendant qu’il rassure, attendant qu’il explique pourquoi mon Dieu ne me parle plus. Il m’étreint. Son regard est anxieux, fixe, concentré. Je sens à peine l’aiguille percer ma peau et la liqueur glacée jaillir, conquérante, dans ce qui me tient lieu de veines, avant que l’obscurité ne me saisisse.

Je sombre.


***


J’ouvre la main. Je la referme. Je l’ouvre à nouveau.

Tout va bien.

Je suis debout devant mon atelier. Non. Devant un atelier. Il y a bien la grande table de travail, avec les chaînes et les courroies, et les étagères qui flanquent les parois, remplies de bocaux et d’ustensiles de travail. Ce n’est cependant pas mon atelier. Je ne reconnais rien.

Je lève la tête. Le plafond est descendu, lui qui demeurait inaccessible autrefois. Et il n’est plus de fer ni d’os mêlé, non, c’est de la pierre, ça, de la pierre dure et froide, acérée comme une dent de silex, irrégulière. Les murs, aussi, sont taillés à même la roche. On dirait le creux d’une caverne. Ca doit être ça. Je suis dans une caverne, et il fait froid. Très, très froid.

En silence, je fais courir mes doigts sur l’arête de l’établi. Il n’y a plus de chaos, tout est paisible. Il n’y a plus de forteresse non plus. J’entends les rumeurs d’autres créatures à travers les murs et ces grands couloirs tordus que je devine derrière moi. On s’affaire. Je perçois le pas lourd des abominations, le grincement des chariots à viande, et le bouillonnement lointain de grandes cuves. Je me sens étrangement soulagé.

Ashmoth est là. Il est assis dans un coin, penché à écrire rapidement sur son habituel carnet.


- Ca va, murmure-t-il sans relever la tête. Tu vas pouvoir continuer à travailler. Son souffle fait de la buée devant lui. L’emplacement a changé, ton rôle reste le même. Je serai là, de toute manière, préposé à ta surveillance. Façonne, ne déçois pas le Seul Vrai Roi. »


Je reste muet, le laissant se lever et sortir. Je préfère ne pas dire que je ne l’entends plus, moi, mon Dieu. Même quand je cherche aux confins de mon esprit, je ne trouve qu’un grand vide. Je l’ai sûrement déçu, ou fâché. Peut-être la rouille, ou les mites, ou...

N’y pense pas. N’y pense pas. Je tâte ma poitrine, la vermine roule sous ma peau, rassurante. Ca va aller. Tout va bien se passer. Je vais avoir de la viande, et je vais faire de si belles choses avec qu’Il me pardonnera sûrement. Et ce sera bien, oui. Ce sera bien. Ce sera apaisant.

Je fais le tour de mon nouveau domaine avec lenteur, dodelinant de la tête, et je ne prête qu’à moitié attention aux deux gens du Culte qui font d’un coup irruption dans l’atelier. Ils traînent de la viande. C’est un jeune homme, encore partiellement couvert d’armure, de neige et de cuir lacéré. Il est taché de sang, mais semble à peu près en état d’être façonné. C’est bien. Je les laisse l’installer sur la table de travail, et l’attacher.

L’attacher... ? Intrigué, je me rapproche alors que les deux assistants s’en vont tout aussi vite, affairés à d’autres tâches. Je me penche sur la viande. Elle me rend mon regard, et me crache au visage.

Quelques instants seulement, j’en reste muet de stupeur. Puis la stupeur se transforme en ravissement. Et alors que la viande me foudroie du regard, je me mets à rire. A rire. A rire encore et encore, au point que le garçon en perd toute défiance, se contentant de rester dès lors immobile dans ses attaches.

Tandis que mon accès de joie retombe peu à peu, je choisis méticuleusement mes outils. Je veux que son premier cri soit le plus beau jamais entendu.



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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 9:57

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Voilà, je suis agacé maintenant.


Je retire délicatement les derniers lambeaux éparpillés dans les étagères, le temps de remettre en place quelques fioles qui ont basculé lors du choc. Heureusement, je prends toujours soin de bien tout reboucher, elles auraient pu se renverser en prime et ça m’aurait encore plus énervé. Je n’aime pas gâcher. N’importe quel lieur de viande a le gâchis en horreur mais je crois que chez moi cela atteint parfois des proportions déraisonnables.

J’englobe l’atelier du regard. C’est déjà mieux, beaucoup mieux. Je fais un petit tas de ce que j’ai pu ramasser, je le dépose sur ma planche de travail puis je m’assois à côté, pour réfléchir. D’abord, un tour du propriétaire. Je fais doucement jouer mes chevilles, mes épaules, mes poignets. Je vérifie et palpe chaque articulation. Ca ne craque pas trop. Et quand ça coince, ça se voit déjà moins. C’est bien. L’agacement retombe.

Mon visage, maintenant. J’y fais courir mes mains, doucement, lentement. Pour suivre l’angle de la mâchoire, le creux de la joue puis le renflement des pommettes, m’arrêter aux tempes, redescendre. Il faut vraiment que ce soit méticuleux. C’est sur le visage que la rouille se perçoit le plus. S’il y a trop de raideur dans ma nuque, ou si mes dents se serrent de trop sous la pression d’une mâchoire crispée, c’est dangereux. Ashmoth pourrait se rendre compte de quelque chose, et ça ne doit pas arriver. C’est pour ça que – en secret – je garde de temps en temps un peu de viande de côté, pour quelques expériences personnelles. Parfois, je fais des découvertes utiles. Parfois, moins. J’observe machinalement mes étagères. Il n’y a plus de lambeaux, ça va.

C’est que j’ai beaucoup, beaucoup réfléchi. Au sujet du sucre, des mites et de la rouille, de tous ces petits détails agaçants qui ne cessent de me rappeler à quel point je suis défectueux. Le rythme de travail est moins effréné que dans la forteresse, il y a moins de monde, alors j’ai le temps de penser. En plus, j’ai souvent droit à de la viande qui gigote encore, c’est agréable de la façonner, c’est plus facile, c’est apaisant, et tellement plus motivant.

J’ai réfléchi, donc ; et j’en suis venu à la conclusion qu’il s’agissait sûrement d’une épreuve envoyée par mon Dieu pour tester les limites de ma loyauté et de ma résistance. Que c’était certainement dans l’attente de mon triomphe qu’Il refusait de me parler. Et que je devais trouver le moyen. Trouver le moyen tout seul. Pour le sucre, ça va, je fais semblant de ne pas le sentir quand j’embrasse le front de mes créations ou quand il cherche à remonter en flux de lymphe dans ma gorge. Pour les mites, c’est un peu plus dur. Il faut que je feigne de ne pas les voir. J’ai compris que plus je tentais de les repousser, plus elles venaient battre d’avantage leurs ailes de poussière contre les parois de mon crâne. Maintenant, je les laisse papillonner – juste à la limite de ma conscience, juste à la frontière de mon champ de vision. Et qu’importent les images, qu’importent les échos, qu’importent les cris tant que je peux touiller ma viande, non ?

Demeure la rouille. Après maintes théories, j’ai fini par retenir une hypothèse qui me paraît somme toute assez crédible – et qui appelle, surtout, une solution réalisable. Lors de ma création, mon sang s’est desséché jusqu’à tomber en poussière, de sorte que mon corps n’est plus irrigué, par rien du tout : je suis tout simplement comme une série d'engrenages en manque d’huile. Tout ce que je dois faire, c’est me remplir. Reste à trouver avec quoi, et c’est bien là le but de mes expériences.

J’ai fait quelques petits essais. L’eau morte ne sert à rien. Les liqueurs primaires dont je remplis mes créatures sont généralement trop corrosives pour ma chair, et en plus elles entrent en conflit avec l’énergie qui m’habite. Le sang, le sang tout simple, c’est bien. Cependant, il sèche trop vite, et m’installer une pompe en guise de faux-coeur serait trop compliqué. J’essaie avec de l’anti-coagulant, et une pointe de formol assez dilué mêlé à l’une des liqueurs de remplissage destinées aux abominations, ce n’est pas mal, sauf que le fluide est encore beaucoup trop instable. Sans doute un problème de dosage. J’aurais du m’en douter, à la manière dont le cobaye couinait et dont la chair de son visage gonflait et se boursouflait, cela m’aurait évité de devoir nettoyer toutes mes étagères. En y repensant, je les regarde à nouveau. Il n’y a plus de lambeaux, ça va. Mais tout de même, c’est de la bonne viande gâchée. Et je n’aime pas gâcher.


Ashmoth passe fréquemment me voir ces temps-ci. Je ne suis pas certain qu’il vienne uniquement parce qu’il le doit. Je dis cela parce qu’il trouve toujours un prétexte stupide pour me tourner autour, qu’il ne fait presque pas attention ni à la viande ni à ce que j’en fais, et surtout parce qu’il me touche. Il adore me toucher. C’est presque devenu une sorte de rituel. Il palpe toujours mon visage en premier, puis ses mains glissent sur les côtés de mon cou, descendent aux épaules, dérivent sur ma poitrine puis jusqu’à l’abdomen, et là il s’arrête et se fait tout à fait rêveur avant de me poser des questions auxquelles je réponds docilement, en souriant et en faisant « Oui, Maître » parce que je sais qu’il aime que je l’appelle Maître, ça le rend heureux, et ça me rend heureux moi aussi car plus Ashmoth est satisfait plus je gagne du temps pour régler ce problème de rouille. Gentil Ashmoth, si bon avec moi. Je dois toujours songer à un moyen de le remercier. Mais ce sera après la rouille et le reste. Oui. Après.

Je chasse cette pensée, me souriant à moi-même. Puis je me penche vers le petit tas de viande sur mon établi. Ca a rudement bien éclaté. Je crois même que cela m’a donné une idée. Je me redresse, je fais craquer mes os, puis je saisis le matériel de tissage et l’une des peaux séchées qui nous servent de sacs à organes. Il faut que je récupère tout le jus encore présent dans la chair, puis que je l’analyse. Si je parviens à retrouver le bon dosage de liquide qui lui a été inoculé avant qu’il n’explose, je devrais réussir à reproduire le même mélange. Et les glandes à venin de mes créatures sont très résistantes. Après un ou deux tests, ça devrait fonctionner.


Je souris encore, songeant que le gâchis n’en sera, peut-être, pas complètement un. Je ne me débrouille pas si mal, finalement.



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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Mar 21 Déc 2010 - 9:58

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Faites-la taire. Faites-la taire. Qu’elle arrête de geindre. Faites-la taire !


Je n’arrive pas à me concentrer. Ses couinements m’horripilent. Qu’ils en finissent ! Je déteste quand la viande geint. C’est tellement mieux quand elle crie. C’est bien, les cris, c’est rassurant. Quand ça se plaint comme ça, à mi-voix, quand ça lance ce genre de protestations étouffées, je n’aime pas, c’est lancinant, ça vous agace les tympans et vous ne pouvez rien faire d’autre qu’écouter, alors le travail traîne et je n’aime pas quand ça traîne.

Elle couine toujours. Je repose sèchement mes outils, redressant le dos. J’en ai assez. La petite porte de mon atelier grince sur ses charnières quand je la repousse, grondant de mécontentement, avant de m’aventurer de quelques pas dans les couloirs de pierre. Je n’ai pas à chercher longtemps. Ils sont là. Deux membres du Culte, je vois leur dos drapé de sombre penché sur ce qui continue de se débattre et de couiner. Ils se sont réfugiés dans un creux de la roche pour ne pas qu’on les dérange. Rien à faire. Ils me dérangent, moi.

J’en attrape un par l’épaule pour le tirer en arrière. Il va pour se dégager, d’un geste brusque, puis ses yeux rencontrent les miens et je le vois se recroqueviller sur lui-même comme une araignée qui pressent le danger. Le second se redresse peu après, pour me faire face. Il a l’expression à la fois gênée et furieuse de ceux que l’on perturbe en pleine faute, mais ne proteste pas plus que le premier.

Puis je l’aperçois. Leur proie.

Poings liés, bâillonnée, le regard brun et fou. Elle se tasse sur elle-même en me voyant, reculant contre la paroi rêche comme si la pierre pouvait l’avaler et la dissimuler pour de bon. Des cheveux mêlés de crasse, autrefois blonds ou châtains, retombent sur son visage. A petits gestes frénétiques, elle tente de ramener à elle les lambeaux de vêtements qui lui restent, et de couvrir, ce faisant, la rondeur impressionnante et explicite de son ventre.

Je me fige.

Les mites se sont affolées sous mon crâne. Elles cognent et cognent et cognent contre mon esprit de toute la force de leurs pattes et de leurs antennes. Je frémis, longuement. On n’entend plus les deux sectateurs derrière moi, ils doivent sentir que quelque chose d’important est en train de se passer. Ils n’ont d’ailleurs aucune réaction lorsque je m’agenouille en douceur face à leur jeune victime.

Je la contemple. Ses yeux sont braqués sur moi. Ils sont braqués sur moi. Les injures grommelées sous le bâillon se sont désormais tues et elle me dévisage en silence, fixement. Elle tremble. Je peux lire la terreur sur son visage, la terreur et la colère, une colère terrible que même la peur ne sait estomper tout à fait. Elle me défie sans un mot, protégeant comme elle le peut ce qui repose dans ses entrailles. Elle est si belle. J’ai l’impression de perdre la raison.

L’évidence s’impose à moi, aveuglante. C’est elle qu’il me faut. Elle est mon épreuve, envoyée par le Roi Couronné Lui-même, l’incarnation de ce contre quoi je dois lutter et triompher. Pour les mites, qui tournoient avec plus de force que jamais, au point de brouiller ma vision en semant des fantômes sur ce que je vois. Et pour la rouille. Oui. Pour la rouille.

J’ordonne aux deux Cultistes de se saisir d’elle et de l’emmener dans mon atelier. Ils hésitent. Je me redresse, me retourne, les regarde. Ils n’hésitent plus.


Tandis qu’ils la traînent et qu’elle se débat, je fais place nette. Où la mettre ? Pas sur ma table de travail, j’ai déjà une créature à finaliser et de toute façon ce ne serait vraiment pas adapté, car je veux la garder vivante. Je réfléchis.

Il me vient finalement une idée. Je repousse prudemment l’une de mes étagères sur le côté de sorte à libérer un pan de muraille humide. Je palpe la pierre. Là. Comme je l’espérais, les anneaux sont restés. Ils sont un peu rouillés – n’y pense pas, n’y pense pas, n’y pense pas – mais devraient tenir et supporter une pression raisonnable. Je me tourne vers les sectateurs qui attendent avec la viande, leur fais signe, leur souris. Ils baissent brièvement les yeux. Je crois que mon sourire a parfois quelque chose d’un peu effrayant.


***


Elle tire. Elle retombe. Elle tire à nouveau. Elle s’effondre à moitié, en sanglotant. Les anneaux tiennent bon. J’ai veillé à ce qu’ils soient assez serrés mais ne coupent pas la circulation dans ses poignets. Elle est si belle, je ne voudrais pas l’abîmer.

Je me tiens debout face à elle, bien qu’elle secoue la tête pour éviter mon regard et qu’elle se torde pour fuir mon contact, faisant cliqueter tous les chaînons de ses liens. Je la dévisage encore, m’émerveillant d’ô combien c’est formidable, elle est formidable et de la netteté avec laquelle la solution s’est présentée à moi. Je pose tout doucement ma paume sur la peau tendue de son ventre. Elle est la Mère, portant une vie à peine germée dans le secret de ses entrailles quand, moi, j’accouche de monstres nés de la chair des morts. Nous sommes pareils, elle et moi. C’est pour cela qu’elle m’attire et m’effraie. C’est pour cela qu’elle est la clé du mal qui m’affecte.

Tout ce temps passé à chercher, alors que le remède à la rouille était tellement évident.


Rêveur, je fais courir ma main sur le globe gonflé de son abdomen, songeant au fluide dans lequel nage son enfant à naître, toute cette eau nourricière porteuse de vie, et songeant avec délice que ce même fluide, bientôt, très bientôt, coulera également dans mes veines.


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MessageSujet: Re: Là où naissent les monstres Jeu 23 Déc 2010 - 3:57

Il y a une chose qui me turlupine juste , au début je ne faisais pas trop attention mais à force de lire ça commence à me titiller ...


Ta narration fait très "jeu de rôle" en fait ; ton personnage parle à la première personne, au présent , comme si il vivait les évenements en même temps qu'il les racontait . En jeu de rôle cela passe bien, mais dans le cas d'un texte plus proche d'une nouvelle , ça me parait un peu incoherent , dans le sens où un texte raconté de manière subjective a généralement un destinataire .

Mes références en ce qui conserne la première personne se situent généralement dans le fantastique "classique" où ce procedé est courrant ... Il y a deux cas de figure en général ; soit le personnage relate les faits à l'écrit (un journal par exemple, une lettre ...) , soit il s'adresse à quelqu'un ( qui n'est pas forcement designé, ça peut être le lecteur) . Mais dans tout les cas le personnage raconte des évenements passés à qulqu'un, d'où une utilisation plutot rare du présent .

Cela m'a semblé étrange à la lecture car j'ai du mal à imaginer que ton personnage puisse raconter les choses et les vivre à la fois, on se demande à qui il s'adresse ; est-ce qu'il parle à quelqu'un ou à lui même ? Est-ce qu'il est si exalté en racontant ses souvenirs qu'il a l'impression de les revivre en même temps ? En gros ; on se demande pourquoi ( et pour qui) il raconte .

De plus , il y a une autre chose qui laisse penser au lecteur qu'il est bien question d'un "souvenir" ; il y a un decalage entre le vocabulaire employé et la situation de ton personnage ( personnellement j'ai du mal à imaginer qu'à ce stade, il soit capable de formuler ainsi un récit . C'est un personnage qui ne vit que pour fabriquer des monstres et qui ne semble pas avoir de culture . Le lecteur pense donc qu'il y a un temps entre le moment où les evenements se déroulent et celui ou l'histoire est racontée . Le personnage a ainsi le temps d'evoluer d'un point de vue intellectuel ) .

Pour le reste , je n'ai pas grand chose à dire ^^ si ce n'est que d'un point de vue scenario, on reste encore dans le brouillard . J'aime beaucoup tes ambiences ^^
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Là où naissent les monstres

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