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Black. [ Histoire complète ]

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Black. [ Histoire complète ]

Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Jeu 17 Déc 2009 - 12:27

Bon, on a encore quelques mois devant nous... What a Face Courage
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Mar 12 Jan 2010 - 21:38

    Yah.

    BOUH. Je vous invite, si vous le souhaitez, à lire ce que j'ai à dire dessus ici, parce que je suis vraiment trop out pour m'attarder, là. Bonne lecture, donc =)
    => note : vu que Georgia est devenu assez gros, vous voulez peut-être que je laisse en police normal histoire que ça soit plus lisible / esthétique ?


    Chapitre 18 : Walkin' on the Edge.



    « Tu veux que je te dise ce qui me dégoûte le plus ?
    - Que l'un de tes meilleurs potes ait essayé de te bouffer ?
    - Naah, outre le fait que l'un de mes meilleurs potes ait essayé de me bouffer.
    - Que l'un de tes meilleurs potes ait essayé de te bouffer tout cru ?
    - Autre, encore.
    - Euh…
    - Allez, Tsu', un peu d'effort, merde.


    L'intéressé se gratta pensivement l'arrière du crâne, laissant l'iris noir de ses yeux se promener dans le vague qui lui faisait face. N'en déplaise au jeune homme, les buissons, troncs squelettiques et autres représentants de la flore locale ne semblaient en aucun cas aptes à lui fournir la réponse qu'il espérait. Et aucune illumination surnaturelle n'avait l'air de vouloir se pointer pour lui prêter main forte. C'est donc avec horreur qu'il se retourna vers Axel, un Axel mortifié à l'idée que son supposé meilleur ami ne soit même pas capable de lire dans ses pensées. Un problème d'ondes, certainement. L'agencement métallique des immeubles et la composition ultra solide du dôme de Nausicaa devaient sans doute occasionner quelques légers problèmes de lambda. Mieux valait opter pour cette hypothèse-là, une incompatibilité télépathique aurait été trop dure à supporter.

    - J'ai dû laisser la D-Gen à l'hôtel…

    Sa voix tressaillit lorsqu'il fit étalage de la dure réalité des faits. L'âme en deuil, le cœur déchiré, il laissa s'écouler un bref instant de silence – histoire d'ajouter un peu plus de dramatique à cette révélation déjà catastrophique – avant de reprendre sur un ton mélancolique :

    - Et dire qu'on avait presque réussi à parvenir au bout de l'Area 51…
    - On aurait pu enfin venir à bout de l'horrible méchant dont on ne connaît toujours pas le nom ! s'effara son comparse qui prenait lui aussi conscience de la gravité de leur situation.
    - Monsieur Z, oui ! Ce salaud nous aura pourri la vie jusqu'au bout, et on lui aura jamais mis la branlée qu'il méritait ! L'enfoiré !!
    - Putain, quel con ! J'en rêvais même la nuit !
    - Et la belle Louise sera à jamais sa prisonnière… merde, on peut pas laisser ça comme ça…
    - Et nous ne lui soutirerons jamais le baiser tant attendu ? Mais quelle ho…
    - Tsu'… je crois que je vais faire une dépression.
    - M'en parle pas… toutes ces longues insomnies qui n'aboutiront à rien…
    - Ces notes foireuses qui n'auront servi qu'à plomber nos moyennes…
    - Tous ces espoirs brisés ! Holy shit, ça ne peut pas se passer ainsi !!
    - Vos gueules à tous les deux, bordel.


    Lapsus.
    Rebootage du système.


    - Ax', tu sais ce qui me dégoûte le plus, moi ?
    - Nan, vas-y…
    - Lisa n'aura même pas réussi à vaincre sa grossièreté maladive. Et ça, c'est dur…
    - Tsu'… grommela la principale concernée.
    - Oui, je sais, je sais, ta gueule, Tsu', soupira-t-il en secouant vaguement la main.
    - Vous parlez comme si on était déjà sortis de ce bocal à la con, leur fit soudainement remarquer Cindy, qui finissait peu à peu par comprendre comment elle devait s'y prendre pour s'immiscer de façon optimale dans leurs conversations.
    - Euh… ouais, répondit Axel avec un haussement d'épaules.
    - C'est pas un peu optimiste ?
    - Peut-être… mais si on est condamnés à crever, autant qu'on finisse notre vie en pensant à un avenir meilleur.
    - On se croirait dans un film, marmonna Tsuhiko.
    - Je dirais même qu'on se croirait dans l'un de ces bouquins d'écrivain de bas-étage aux dialogues démesurément… carrément nuls.
    - Allons, Ax', on a une intrigue haletante, quand même !
    - Perso, j'ai des doutes. Même moi j'ai arrêté de flipper.
    - C'est l'optimisme, remarqua Cindy.
    - Ouais, ouais… pensez-en ce que vous voulez, quand on est sortis de ce trou à bouseux, j'arrête les cours, je publie tout et je roule sur l'or.
    - Tu écris très mal, Tsuhiko, souleva Raya avec une platitude outrageuse sans pour autant se retourner vers lui.
    - Que… quoi ?
    - Hey. Arrêtez de parler, d'accord ? On a eu de la chance de tomber sur personne jusque là et j'aimerais bien que ça continue, si ça ne vous dérange pas, susurra Shane en ralentissant pour arriver à leur niveau.
    - Désolé…
    - Shhhht ! »



    Il était évident que la découverte d'un cul-de-sac à la place de ce qui aurait dû être une jolie voie nauséabonde menant directement au Kingdom Institute avait été un sérieux coup dur. Il y avait eu de longues minutes durant lesquelles ils étaient pour la plupart demeurés immobiles et horrifiés. Il y avait eu un temps de transition. Ils avaient réuni leurs idées. Le plan était trop vieux. Il devait y avoir eu des travaux entre temps. Et évidemment, ils n'auraient en aucun cas pu le prévoir.
    Ils s'étaient faits gruger. Comme des merdes.
    Il avait fallu trouver une autre solution.
    Et puisqu'ils ne pouvaient pas passer par-dessous, ils marcheraient à la surface.

    Ils étaient remontés.

    Ils avaient émergé quelque part entre la Rue de la Croix et le Boulevard des Oranges, en périphérie de la zone centrale de la ville, dans les quartiers populaires. Quartiers populaires qui étaient par ailleurs réservés à une certaine élite de la population Nausicaenne, aussi bien de par leurs jolies petites villas parfaitement entretenues que par leurs loyers aux prix exorbitants. Populaires, oui. Parce que les noms de leurs composants se voulaient reflets de l'image que l'on souhaitait donner de Nausicaa : une ville de tolérance, ouverte à tout, à tous. Ainsi était-il possible de trouver non loin de là une Avenue des Deux Pyramides, une Rue de Babylone, un Boulevard Abraham, Allée de Jérusalem et toute une autre petite ribambelle de lieux à connotations religieuses, scientifiques et culturelles avec elles. Cela n'avait jamais empêché la majorité des citoyens en provenance de pays défavorisés de dormir à même le trottoir. Les épidémies dévastatrices de Ralliah en Roumanie et Moldavie durant les deux années passées n'avaient en rien arrangé les choses, et les nombreux rescapés qui s'étaient rués aux portes de la ville sous-marine dans l'espoir d'y trouver le soutien promis par la nouvelle civilisation n'avaient finalement servi qu'à gonfler les effectifs du clan des SDF. C'est à peine si quelques journalistes et humanitaires chevronnés s'en étaient émus.
    Nausicaa n'avait au final été qu'un simple reflet de la société contemporaine. Un de plus.

    Les maisons, les voies fleuries s'étaient succédées. Dans le silence le plus total, ils avaient finalement laissé derrière eux les restes de la banlieue et les signes d'une vie plus que confortable pour retrouver les reflets d'une existence on ne peut plus banale, confortablement calée dans le petit interstice qui séparait la richesse de la pauvreté. Et, en fait, ce n'était pas plus mal. A toutes ces belles baraques blanches et rutilantes – quoi que joliment désertées par leurs habitantes usuels – ils avaient choisi de préférer la simplicité des immeubles modestes, et les dallages marbrés – parfois tâchés de sang de la façon la plus artistique qui soit – et autres fontaines grecques avaient laissé leur place à ces bons vieux trottoirs crasseux et maculés de chewing-gums qui constituaient le domaine des gens de moyenne et basse classe. Peut-être que toute cette surdose de propreté et de brillance faisait remonter en eux le souvenir désagréable des locaux puant le détergent du Kingdom Institute.
    Ou peut-être, tout simplement, ne voyaient-ils pas le besoin d'en avoir plus qu'il n'en fallait. La force de l'habitude avait dû l'emporter sur le désir compulsif d'acquérir le meilleur.
    Evitant consciencieusement tous les nids potentiels – à savoir qu'ils tâchaient de ne pas s'approcher des vitrines, recoins sombres et autres coins susceptibles de planquer des zombies terrés dans l'ombre et désireux de prendre leur petit-déjeuner -, suivant à la lettre les instructions muettes de leur guide, ils avaient de nouveau changé de milieu et atteint la dernière ligne droite, ou tout du moins, celle qui les mènerait au centre de recherche. Un parc municipal, rien de plus.

    Aménagé peu avant le projet de construction du laboratoire dans le but d'accorder aux résidents proches un endroit calme où prendre du bon temps, remplissant plus d'une centaine d'hectares et proposant de nombreux espaces pique-nique, parcours de santé et autres voies réservées aux adeptes du footing matinal, disposant même d'un étang assez volumineux où évoluaient d'ordinaire cygnes, canards et divers volatiles en tous genre, le Parc Nord avait dès son ouverture connu un grand succès et attiré les foules, qu'ils aient été bambins apprentis footballers ou tourtereaux en quête d'un petit coin où roucouler en paix. Cette popularité lui avait au moins valu un entretien sans faille et lui avait permis de rester excessivement agréable et naturel, à l'inverse de ces nombreux squares bas de gamme dont les balançoires pourrissaient à tous les coins de rue.
    La chance semblait en tout cas de leur côté, car si ce n'est le petit désagrément que constituait la disparition totale de la voie qu'ils souhaitaient emprunter, aucun problème ne semblait prêt à venir se frotter à eux. Pas un seul Ant, pas un seul bruit. C'en était même trop calme, à vrai dire, mais cela ne semblait pas les déranger. Ils espéraient juste que cela dure, et qui sait, peut-être que cette journée serait bien moins difficile que la précédente. Peut-être même qu'elle se terminerait bien.

    « Hey, Shane !

    L'intéressé se stoppa net pour se retourner vers sa sœur qui pressait le pas pour le rejoindre, l'œil hagard.

    - La tribu se demande si il nous reste encore beaucoup de chemin à faire, reprit-elle une fois à son niveau.
    - Ils peuvent pas le demander tout seuls ?


    Elle s'efforça d'ignorer le ton désagréable de sa voix et continua avec calme :

    - Je m'interroge aussi.

    Il la dévisagea, les sourcils froncés, la bouche étrangement tordue en une grimace dont elle n'aurait su dire s'il s'agissait en fait d'un sourire épuisé ou d'un rictus agacé. Elle penchait néanmoins pour la seconde hypothèse, et fut confirmée dans son idée lorsqu'il se décida à lui répondre.

    - Tu bosses là-bas, tu peux pas faire une estimation toi-même ?

    Elle souffla bruyamment, prenant sur elle-même pour construire un barrage en vue d'endiguer l'exaspération sauvage qui affluait en elle.

    - Shane… commença-t-elle.
    - Quoi ? On devrait y être dans moins d'un quart d'heure, sauf désagréments. D'ailleurs, vous feriez mieux d'arrêter de parler, si vous voulez pas qu'on…
    - Shane.
    - Quoi encore ?!
    - Tout de suite, le plus bruyant, c'est toi.
    - Je te signale que c'est parce que tu me parles que je fais du bruit. Je crois qu'on appelle ça la contrainte de réponse à une question posée.
    - Shane ?


    Il leva soudainement les yeux au ciel, se frottant vivement le visage de ses deux mains, avant de la regarder de nouveau. Elle frissonna en prenant conscience de l'état de fatigue dans lequel il semblait se trouver.
    La chevelure hirsute, les traits tirés. De profondes cernes bordaient ses yeux dont la rougeur n'était d'ailleurs pas sans rappeler la lueur enragée qui brillait au fond du regard de ceux qui les menaçaient.
    Il ne devait pas avoir beaucoup dormi.
    Elle s'en voulait.

    - Tu es grognon.
    - J'ai remarqué.
    - Tu es irritable.
    - C'est la même chose.
    - Ce n'est pas la même chose.
    - Mais bien sûr que si c'est pareil !


    Les quelques chuchotements derrière eux s'estompèrent brusquement. Jetant un coup d'œil en arrière, il constata avec ennui que la bande d'adolescents qui les suivait les fixait avec curiosité.
    Au moins, comme ça, ils ne parlaient plus, pensa-t-il amèrement.

    - Tu ne devrais pas te comporter comme ça, fit remarquer sa sœur.
    - Alex'. Ne me fais pas la morale, tu veux ?
    - Je ne te fais pas la morale. Je te signale juste qu'il vaudrait mieux que tu gardes tes sautes d'humeur pour une autre fois.
    - Mes sautes d'humeur ? Putain, Alexandra, on pourrait être partis dans moins de deux heures si tu voulais pas jouer les Wonder-Women et sauver le monde en retournant dans ce putain d'hosto de mes deux.
    - C'est un laboratoire.
    - Arrête-ça, tu sais que ça m'insupporte.
    - Dans ce cas, arrête, toi, de remettre ça sur le tapis.
    - Je n'arrêterai pas.
    - Alors moi non plus.


    Il se passa mollement la main dans les cheveux. Ils étaient ridicules. Mais cela ne changeait rien.

    - Alex'.
    - Oui ?
    - Tu vas tous nous tuer.


    Elle ne répondit pas.

    - Tu vas tous nous tuer, tu m'entends ? Toi, moi, et aussi ces gosses qui nous suivent en pensant qu'on va les sauver. Tout ça pour ta-putain-de-mégalomanie, termina-t-il en prenant soin d'articuler chacune des dernières syllabes de sa phrase quitte à sombrer dans la démesure.

    Elle hésita, longuement. Si longuement qu'elle sentit son esprit s'égarer en chemin, comme il avait bien trop souvent tendance à le faire dans ce genre de situation. Elle se raccrocha tant bien que mal à la terre ferme, et, enfin, elle n'hésita plus.

    - On ne mourra pas. Je veux dire, je ne nous tuerai pas tous.
    - Ah, vraiment, et qu'est-ce qui te fait dire ça ? Tu te recycles en Madame Irma à tes heures perdues ?
    - Non. C'est juste que tu nous protègeras, alors je ne me fais pas de soucis pour ça, décréta-t-elle avec une légère désinvolture dans de la voix. »


    Il la dévisagea de nouveau, différemment, cette fois. Ses yeux étaient toujours plissés, ses sourcils toujours froncés. Mais cette fois-ci, c'était peut-être de l'amusement qui tordait sa bouche en une figure étrangement crispée.
    Bon sang, se dit-il. C'était totalement con.


    « Ca va ? »

    Il y eut un déclic, et le processus de retour à la réalité s'amorça.
    Elle n'avait jamais été capable de rester bien longtemps concentrée sur les choses. Cela s'était manifesté très tôt dans sa jeunesse, et c'était sans doute pour cela que ses résultats scolaires s'étaient bien vite révélés médiocres à peine était-elle entrée dans le primaire. Trop rêveuse, trop absente. Trop occupée à fixer le vide pour y déceler mille merveilles invisibles aux yeux des autres, à penser à autre chose, à ailleurs, à nulle part. Une situation critique n'avait jamais rien pu y faire. C'était un déficit, une particularité qu'il était très facile de considérer comme un bug en provenance de son cerveau. Le premier psy' avait appelé ça un trouble aigu de la concentration. Le deuxième aussi. Le troisième n'en avait pas eu le temps.
    Et puis, si les contrôles de physique n'avaient pas réussi à avoir raison de son inattention maladive, ce n'était pas une situation de mort imminente qui allait changer la donne. Après tout, elle-même ne comprenait pas comment elle avait réussi à accéder à la filière scientifique. Le plus ironique dans tout ça était qu'elle continuait malgré tout d'écraser littéralement tout le reste de sa classe en mathématiques, et gravitait loin au-dessus de leurs têtes au milieu d'une horde de sans-fautes facilement qualifiables de brillants. Ca non plus, elle ne parvenait à le comprendre.

    C'était indéniable, avait un jour affirmé Tsuhiko suite à une nouvelle salve de notes catastrophiques dont elle avait été la seule rescapée. Elle était à moitié autiste sur les bords, mais se tapait des 20 en algèbre, et profitait sournoisement des sur-barèmes concoctés par Darraut pour grappiller quelques 22 ou 23 en résolution de problèmes libres complexes. Y avait quelque chose qui tournait pas rond chez cette fille, et c'était sans doute pour ça qu'il l'aimait bien.
    Et c'était sans doute aussi pour ça que ce même Darraut, sans doute poussé par une jalousie excessive, ne pouvait pas la supporter et tentait de la rembarrer à chaque cours, sans exception.
    Sans jamais y arriver.

    Parce qu'elle, elle avait toujours tout juste. Absolument tout.

    « Youhoouuuu, je t'ai demandé si ça allait ?

    Sa conscience s'écrasa lourdement sur la terre ferme tandis qu'Axel, à côté d'elle, s'évertuait à agiter les bras dans l'espoir d'attirer son attention. Elle battit des paupières, accusant le choc, et finit par lui accorder une réponse :

    - Pourquoi tu me demandes ça ?
    - Hum…


    Le visage de son ami sembla se décomposer durant un bref laps de temps, avant de subir un brusque retour à la normale. Allons, allons. Il la côtoyait depuis pas mal d'années déjà, ce n'était pas une simple déclaration de ce genre qui allait le mettre sur la touche.

    - Pour savoir si tu vas bien.
    - Et pourquoi tu…


    Elle laissa sa phrase en suspens tandis que la partie de son cerveau destinée au raisonnement s'extirpait tant bien que mal des griffes de sa léthargie précédente. Ca ne servait à rien de continuer sur cette voie-là. Après tout, c'était dans la coutume de demander si ça allait… la routine, sans doute, rien de bien concret.

    - Je pense que oui, et toi ?
    - Bah… euh… ouais.
    - D'accord.


    Non, non, il ne se laisserait pas abattre. Il était intimement persuadé qu'il était possible de mener une véritable conversation avec elle, et comptait bien être le premier à réussir cet exploit – quoi qu'il se demandait si cette fourbe d'Elisabeth n'y était pas parvenue avant lui, au vu de tout le temps qu'elles passaient ensemble pendant et en dehors des cours. Tenant bon, il s'arma de son parapluie mental anti-bourrasques, et repartit à l'assaut.

    - Raya ?
    - Oui ?


    Nouveau blanc. Il avait peut-être été un peu con, sur ce coup-là. Il aurait sans doute dû penser à ce qu'il allait dire avant de commencer à parler.
    Il était temps de retomber sur ses pattes. Et heureusement pour lui, l'inspiration divine était visiblement de son côté ce jour-là.

    - Tu comptes faire quoi, quand on sera remontés ?

    Elle tourna entièrement la tête vers lui avant de le fixer avec toute la morosité dont elle était capable. A vrai dire, au-delà de cette apparente lassitude totale, il y avait un mélange de curiosité et d'incompréhension.

    - Pourquoi tu me demandes ça ?
    - Pourquoi tu te demandes toujours pourquoi on te pose des questions ?


    Inconsciemment, elle ne put s'empêcher de se demander comment il avait pu formuler une interrogation pareille.

    - J'en sais rien.
    - Ah ?
    - C'est une habitude.
    - J'avais remarqué.
    - D'accord.


    Il encaissa la première rafale et revint immédiatement à la charge. Il ne la laisserait pas lui mettre des bâtons dans les roues éternellement.

    - Donc ?
    - Donc quoi ?
    - Tu feras quoi ?
    - On est même pas assurés de réussir, je te signale, lui fit-elle remarquer.
    - Oui, ça je le sais, tout le monde me le répète depuis hier. Mais tu feras quoi ?
    - A quoi ça me servirait d'y réfléchir vu que ça n'arrivera peut-être même pas ?
    - A quoi ça te sert de répondre par des questions ?
    - A quoi ça te sert de poser autant de questions ?
    - A quoi ça te sert de ne jamais y répondre ?
    - Tu viens de dire que j'y répondais, avec des questions.
    - Mais ça n'est pas une vraie réponse.
    - Pourquoi pas ?
    - Ah, tu vois, là c'est toi qui en poses !
    - C'est…
    - Ow, ow, ow, on se calme les tourtereaux !


    La voix tonitruante – peut-être un peu trop, car il eut droit à un bombardement visuel en provenance de Shane qui avait brusquement pivoté vers eux, depuis la tête de file – de Tsuhiko résonna dans le silence du parc tandis qu'il s'approchait d'eux par derrière pour les saisir chacun par l'épaule. Les deux interpelés tournèrent d'un même mouvement la tête vers lui. Raya le jaugea sans broncher. Axel, lui, ne prit pas la peine de sombrer dans le mutisme.

    - Tu devrais pas parler aussi fort, Tsu'. A défaut de te faire trucider par le grand monsieur – il désigna leur chef de troupe d'un signe de menton -, tu risques de finir en hachis Parmentier spécial Living-dead, à ce rythme-là.
    - Oh, ne t'y mets pas toi aussi, rouspéta-t-il. Ok, ok, je la ferme, ajouta-t-il devant le regard assassin que lui adressait leur accompagnateur.
    - C'est sérieux, Tsu'.
    - Je n'en doute pas.


    Tout comme je ne doute pas du fait que tu n'aies pas réagi à mon charriage digne des plus grands ornithologues, petit coquin, ajouta-t-il mentalement.

    - Hey ! siffla Elisabeth qui se hâtait à son tour de les rejoindre.
    - Oui Lisa, tu as peur toute seule et tu veux que Super-Tsu' te prenne dans ses bras pour te réconforter en te faisant un gros câlin ?
    - Déconne pas, grinça-t-elle du tac-o-tac en venant se poster quelques pas sur sa gauche. Arrête de faire le con et boucle-la, maintenant.
    - Hey, pourquoi tant d'agressivité ? s'offusqua-t-il en une moue boudeuse.
    - On est arrivés.


    Et à peine eut-elle le temps de terminer sa phrase qu'Alexandra émergeait brusquement au milieu de leur attroupement, la mine renfrognée.

    - Taisez-vous, maintenant. On y est. »

    Ils levèrent la tête au moment même où Rose et Cindy, qui s'étaient légèrement laissées distancer sur la fin, se joignaient de nouveau à eux.

    Ils le reconnurent immédiatement.
    Le bâtiment était en tous points semblable à celui qu'ils avaient visité quelques jours plus tôt. Rien, absolument rien ne laissait penser ce qui avait pu et pouvait encore se tramer dans, et hors de ses murs. L'extérieur était toujours aussi blanc et luisant, le verre continuait de scintiller sous la lumière chatoyante du soleil artificiel de Nausicaa. L'herbe restait verte, tout comme les arbres. Il n'y avait pas une seule trace de sang. Il n'y avait pas un seul signe qui eut pu indiquer qu'un massacre avait pu avoir lieu, ici. Tout était parfait, absolument parfait, trop parfait. Trop éblouissant, trop beau, trop cadré, trop synthétique. Mais cette fois, il n'étaient plus émerveillés à la vue de ce grand édifice érigé à la gloire des scientifiques les plus fous. Non, cette fois, ils n'éprouvaient plus que du dégoût. C'était ici qu'on avait tué Karl.
    Les oiseaux ne chantaient plus. La rumeur de la foule n'existait plus. Il n'y avait plus que le Silence. Et la désagréable sensation que tout ceci était trop calme.

    Shane, étrangement vouté vers l'avant comme si cela avait pu lui prodiguer un camouflage parfait, se retourna vers eux.

    « Bon, chuchota-t-il. On va rester sous le couvert des platanes et contourner le bâtiment pour entrer par derrière. Surtout, aucun bruit. Il nous faut faire très vite, on sait pas ce qui peut traîner dans les parages… ou même dans les locaux. Vous me suivez, et vous ne l'ouvrez sous aucun prétexte… sauf si vous voyez ou entendez quelque chose de suspect. Mais de vraiment suspect. Okay ?
    - D'acc… commença Axel.
    - La ferme, j'ai dit !


    Le jeune homme eut un mouvement de recul, mais ne protesta pas. Il se contenta de détourner le regard pour finalement hocher silencieusement la tête tandis que toutes les attentions se posaient sur lui.

    - Bien… on y va. Je passe devant avec Alexandra. Toi, termina-t-il en désignant Tsuhiko. Tu couvres nos arrières. »

    Celui-ci acquiesça sans un mot, sans pour autant comprendre comment il lui serait possible de les couvrir sans aucune arme à sa disposition. Shane ne lui laissa en rien le temps de réfléchir, et fit soudainement volte-face avant de s'éloigner à pas feutrés, sa sœur à ses côtés. La troupe s'organisa en file indienne et leur emboîta immédiatement le pas. Tsuhiko se posta en fin de groupe, et Axel laissa la gente féminine passer devant lui pour se joindre à son ami.

    La tâche ne s'avéra pas facile. Ce n'était en rien une simple randonnée.
    Tout le monde suivait avec autant d'agilité que possible les meneurs, restant aux aguets. Il était question de parer à toute éventualité, d'être prêt à faire face à n'importe quelle situation. Les deux garçons étaient dans un état de crispation maximale et scrutaient par saccades leur environnement proche. Les coups d'œil oscillaient entre l'arrière et l'avant, la droite, la cour qui menait à l'institut, et là gauche où s'étalaient les bois, devenus bizarrement beaucoup moins accueillants que quelques instants auparavant. Plusieurs fois ils crurent entendre le craquement de brindille fatidique, voir émerger de l'immensité claire l'ombre rapide et folle d'un Ant embusqué. La tension était telle que leur esprit leur jouait des tours. Axel fut sûr de voir un homme en chemise à carreaux émerger rapidement de l'entrée de l'immeuble pour se ruer sans un bruit dans leur direction. Tsuhiko, lui, crut apercevoir le visage blême de Karl qui les observait, l'œil vide, la babine ensanglantée, dissimulé entre deux troncs situés à une dizaine de mètres d'eux. Chaque souche décharnée était devenue un ennemi potentiel. Le moindre souffle de vent dans les feuillages s'était transformé en menace.
    Ils étaient les proies, traquées, qui se savaient cernées et au pied du mur.

    Alexandra avait peur, terriblement peur. Elle n'avait compris que trop tard. C'était peut-être une erreur. Mais pourtant, c'était son devoir.
    Il n'y avait plus que les palpitations irrégulières de son cœur qui tambourinait contre sa poitrine en un vacarme assourdissant, l'écho de sa respiration qui se répercutait dans tout son crâne et l'empêchait d'entendre quoi que ce soit. Elle ne percevait plus que le flux sanguin qui battait à ses tempes, elle n'était plus qu'un pantin désarticulé qui calquait comme il le pouvait ses mouvements sur ceux de son frère. Tout autour d'elle était devenu flou, et seule la carrure imposante de Shane s'imposait à elle.
    Un sentiment de terreur s'était emparé d'elle, et elle sentait ses tripes fondre sous la démesure de l'angoisse.
    Et s'il se faisait contaminer ?
    Cette idée ne lui avait jusque là jamais effleuré l'esprit. C'était bien trop stupide, impossible. Shane ne pouvait pas se faire contaminer.
    Mais si cela arrivait ?
    Que ferait-elle, que feraient-ils ? Elle ne pourrait pas continuer. Elle s'était depuis le début reposée sur lui et s'était débarrassée de toutes ses responsabilités, quitte à lui faire endosser un bagage bien plus lourd, peut-être même trop dur à supporter, même pour lui. Elle avait été lâche et elle ne s'en apercevait que maintenant. Quelle idiote. Quelle gamine. Peut-être que tout cela était vain. Peut-être qu'il avait raison et qu'elle les tuerait tous. Peut-être qu'elle les menait à leur perte, impunément. Peut-être qu'elle allait tuer son frère.
    Et si Shane mourrait ?
    Comment ferait-elle, comment feraient-ils ?
    Et si Shane mourrait, périraient-ils à leur tour ? Serait-elle punie pour son égoïsme ? Elle n'était après tout pas si différente de ceux qu'elle avait tant dénigrés, de ceux qui avaient conçu ce vaccin. Elle était la même. Elle allait causer leur mort. Elle serait la seule et unique responsable d'un génocide miniature, à elle toute seule. Elle aurait anéanti les chances de survie de ces pauvres adolescents malchanceux. Elle aurait mit un terme à la vie de ce frère qu'elle aimait tant.
    Et si Shane y restait ?
    Il prenait bien trop de risques, et tout ça pour elle, à cause d'elle. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Par sa faute. Il passait toujours devant. Par sa faute. Il s'exposait en premier au danger. Par sa faute.Il allait crever.
    Par sa faute.
    Il n'était pas invincible, il était affaibli, il n'était plus que l'ombre de lui-même, il n'était plus qu'humain.
    Par sa faute.

    Et si Shane mourrait ?
    Alors ils mourraient aussi.

    Elle ne parviendrait jamais à les conduire jusqu'au bout, et ils perdraient la course, à deux doigts de l'arrivée. Elle ne pourrait pas le faire sans lui.
    Elle n'était rien, sans lui.

    Ils émergèrent soudainement des sous-bois pour se retrouver totalement à découvert. Déroutée, elle manqua de s'écrouler au sol mais parvint à retrouver son équilibre au dernier moment. Elle n'eut pas le temps de regarder autour d'elle.
    En quelques instants – les plus atroces de toute sa vie, à n'en pas douter -, ils étaient devant la porte.
    Tout était bien là, comme prévu. Le petit entrepôt. L'arrière-boutique, comme ils l'appelaient. Et l'entrée de service, celle dont seul le personnel autorisé possédait la clé. Elle n'était pas passée par là depuis bien longtemps.
    La plaque d'égouts par laquelle ils auraient dû arriver, elle, avait totalement disparu pour ne laisser place qu'à un carré de béton un peu plus frais que le reste du sol. Elle se plaqua contre le mur, haletante, bientôt imitée par le reste de la bande. Shane, lui, restait légèrement décollé de ce dernier, revolver en main, et observait avec assiduité les environs. Reprenant ses esprits, elle se retourna et sortit précipitamment son trousseau de la poche de son pantalon. Grelottante, elle dut s'y reprendre à trois fois avant de parvenir à introduire la clé dans la serrure. Elle donna deux tours sur la droite.
    L'entrée fut ouverte, et tous pénétrèrent à l'intérieur avant de refermer rapidement le tout derrière eux.

    Ils s'écroulèrent d'un seul homme sur le sol, soufflant, crachant et suant, les visages écarlates. Seul leur guide inspecta brièvement les lieux avant de s'accorder un peu de repos. Ils avaient débouché sur une espèce de petite pièce donnant sur une cage d'escaliers, assez semblable à celle de l'hôtel où ils avaient logé, à l'exception près que celle-ci était totalement en intérieur. Comme ils avaient pu l'espérer, il n'y avait pas un chat. Et rien ne semblait trahir la présence de qui que ce soit d'autre qu'eux dans les parages. Epuisé, il se laissa glisser contre le mur pour finalement se retrouver assis à son tour, et inspira profondément, les paupières closes. Bien. Ils étaient arrivés.
    Néanmoins, quelque chose le tracassait, et il sentait qu'il n'était pas près de pouvoir se reposer sur ses deux lauriers. Ils n'avaient croisé personne depuis ce matin. Ce n'était pas normal. Il était un peu plus de dix heures, et aucun Ant n'avait pointé le bout de son nez. Quelque chose clochait, ça ne lui plaisait pas. C'était instinctif. Et ce qui l'inquiétait d'autant plus, c'était que son instinct de flic ne l'avait jusqu'à présent jamais trahi. C'étaient sans doute les fruits de la méthode Jerry.
    Il avait un mauvais pressentiment.
    Ils devaient se dépêcher.


    Il oublia la douleur et se remit immédiatement sur ses pieds. Epousseta brièvement son pantalon et se pencha pour récupérer son arme qui gisait au sol. Les autres levèrent vers lui des regards de surprise, ponctués de quelques toux rauques. Il ne s'en émut pas.

    « Bon, commença-t-il.

    Une rapide inspection des troupes lui indiqua que tous – lui y compris – étaient encore essoufflés. Il passa outre, et pour la deuxième fois en quelques minutes, se détourna d'eux, fit volte-face et prit la direction des premières marches.

    - On y va. »

    Ils n'eurent d'autre choix que de le suivre.
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Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Mer 13 Jan 2010 - 19:11

... <3 J'ai pas grand chose d'autre à dire. De très longues séquences de dialogues, cependant, mais on ne s'y perd pas et il y a assez de narration pour compenser. Bref, j'aime beaucoup, j'aurais aimé que ce soit beaucoup plus long xD

(*Mira la Reine exigeant...*)
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 15 Jan 2010 - 6:28

    Merci 8D

    En ce qui concerne les dialogues, j'essaye d'en mettre un minimum même si c'est pas franchement mon point fort - enfin, les répliques ça va, mais les détails qui vont avec, après les verbes " lâcher ", " confirmer ", " assurer " , " dire " et " soupirer ", on commence à sécher.... Disons que c'est rare dans les bouquins qu'y en ait pas beaucoup, donc je me base là-dessus ^^

    Je ne sais pas quand la suite arrivera. Disons que là, tout de suite, j'ai bien envie de m'y mettre mais je saurais pas vraiment quoi écrire - même si je sais globalement comment ça va se passer - et puis y a toujours cette histoire des deux chapitres qui s'enchaînent vite et où le second est, finalement, moins bien que le premier... bref, on verra. Mais normalement, la fin, soit le dernier chapitre - celui dont je parle souvent j'ai l'impression mais merde, je l'aime mon idée - sera assez long... vu que je devrais être très inspirée pour l'écrire.

    Bref, une réponse peut-être trop longue, mais j'aime pas sortir un simple " merci "...
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 30 Avr 2010 - 20:27

    Et zou, la suite, je ne m'étalerai pas, Raw va commencer.
    Je tiens juste à remercier le jeu Silent Hill 2 qui m'a aidé dans les moments difficiles XD



    Chapitre 19 : Big Kelly is watching you.


    T
    rois cent soixante-douze marches.

    C’était peut-être comme une dernière promenade. Assimilable à l’errance ultime de l’homme le long de la ligne verte. Ce n’était pas une condamnation à proprement parler ; eux avaient de l’espoir. Tout du moins, ils le croyaient.
    Ils ne titubaient pas pieds et poings liés dans l’attente de leur mort prochaine : ils avaient une issue. Et puis, ils étaient ensemble. Ils auraient été les premiers à dire qu’une telle référence était mielleuse à souhait. Ils auraient été les premiers à ironiser. Mais c’était bel et bien dans ces moments-là qu’ils pouvaient comprendre que parfois, la plus ridicule des niaiseries pouvait prendre tout son sens. Là, tandis qu’ils gravissaient encore et encore les échelons, tandis que le béton froid et délavé glissait sous leurs pas et que le son de ces mêmes foulées résonnait autour d’eux, tandis qu’ils sentaient que l’échéance se rapprochait, que cette histoire prendrait bientôt fin, ils savaient que tout cela n’aurait pu arriver s’ils n’avaient pas été unis. Leur chemin se serait stoppé bien plus tôt, aboutissant sur un cul-de-sac ou un précipice surgi d’on ne sait où. Leur petit sentier aurait disparu, soufflé par le premier vent venu, rongé par une érosion prématurée. Chacun avait eu sa place, chacun l’avait encore. Et chacun l’aurait, jusqu’à la fin. C’était un peu comme un pari qu’ils avaient fait inconsciemment. Ils quitteraient cet endroit, tous. Ils atteindraient la ligne d’arrivée.
    Parce que si l’un des anneaux cédait, alors c’était toute la chaîne qui se brisait et qui sombrait dans l’oubli.

    Shane fantasmait sur le plus bourratif des fajitas, bien assaisonné et doré à point. Avec du poulet et des poivrons rouges.
    Alexandra en venait à réfléchir sur la localisation des toilettes les plus proches. Juste au cas où son écœurement progressif aurait fini par atteindre le stade critique de non-retour.
    Cindy avait mal aux pieds, et maudissait ces chaussures hors de prix qui lui déformaient un peu plus les orteils à chaque pas qu’elle faisait.
    Rose s’attelait déjà aux préparatifs de son mariage, et venait tout juste de choisir la couleur des sets de table. Bleus, comme ses yeux.
    Axel se disait qu’un sabre laser n’aurait pas été de refus en de telles circonstances.
    Elisabeth songeait à investir, une fois de retour à la surface, dans une machine à café dernier cri. Avec option chocolat chaud.
    Tsuhiko se demandait quelle aurait été le meilleur moyen de détendre l’atmosphère, et l’idée de la plus foireuse des vannes s’imposait peu à peu sans son esprit.
    Raya, elle, ne pensait pas.
    Et dans un petit coin de leur tête, quatre des adolescents s’interrogeaient sur ce qu’aurait bien pu être la pensée de celui qui manquait à l’appel. Axel pensait choucroute. Elisabeth Kinder. Tsuhiko troisième Reich. Raya, elle, ne savait trop où donner de la tête. Mais elle aurait aimé qu’il soit avec eux.

    Trois cent soixante-douze marches, oui. Trois cent soixante-douze marches qui leur permirent de réunir leurs esprits, à défaut de leurs forces. Trois cent soixante-douze marches qu’ils gravirent en un temps considérablement réduit, intervalle qui leur sembla cependant durer une ou deux petites éternités.


    Il n’y avait pas un bruit pour venir troubler la quiétude des locaux. Au-delà des râles et des souffles rauques, seul le silence régnait, imperturbable, assassin. Ils ne savaient si c’était bon signe ou non. Par mesure de précaution, ils choisirent la voie du pessimisme et optèrent pour l’option la moins agréable à envisager, histoire de ne pas avoir de mauvaises surprises, seulement des bonnes, enfin, peut-être. C’est dans un état de crispation maximale qu’ils finirent de gravir les étages pour enfin déboucher sur une première, et dernière porte. C’était là que menait le passage, et c’était par là qu’ils devraient passer s’ils souhaitaient continuer.
    C’est une fois de plus Shane qui se détacha le premier du groupe et qui alla se poster devant eux, arme au poing. N’accordant pas même un regard à la Secte des Survivants Débutants, il se tourna immédiatement vers sa sœur pour l’interpeler.

    « Bon. Tu sais où tu dois trouver ce que tu cherches ?

    Elle se mordilla fébrilement la lèvre, se faisant violence pour ne pas baisser les yeux. Il le lui avait déjà demandé, deux fois. Elle avait toujours feint de ne pas entendre sa question. Elle avait toujours feint de savoir où aller. Elle en était arrivée à se persuader elle-même qu’une fois à l’intérieur, tout serait démesurément facile. Ce n’était que maintenant qu’elle s’apercevait qu’il n’en serait rien. Elle avait bien quelques idées, mais son instinct, froid et calculateur, lui soufflait allègrement qu’elle était dans le faux. Elle endigua la frayeur fauve qui s’insinuait en elle et maîtrisa le flot de remords et d’appréhension qui y était associé. Elle déglutit, difficilement. Et elle soutint son regard, à la perfection.

    - Oui.
    - Tu mens.


    La saveur salée de la chair meurtrie s’éparpilla un peu partout dans sa gorge tandis que l’étau de ses dents se resserrait sur sa proie. Elle crut sentit un liquide ferreux perler le long de sa langue, mais ne s’en occupa pas. Elle. Détestait. Quand. Il. Faisait. Ca.
    Bon sang de merde, c’était un truc de flic, d’avoir toujours raison ? De tout deviner ? De pouvoir scanner les gens comme de vulgaires merdes sans valeur, sans repentirs, sans pitié ?!

    - Tu verras bien.

    Elle ferma les yeux, reprit longuement son souffle. Puis s’avança lentement et se posta juste à côté de la porte, avant de la désigner d’un signe du menton.

    - Couvre-moi et tu verras bien. »

    Il la dévisagea, sans un mot. Et il s’exécuta sans protester. Comme un clébard à la botte de son enfoiré de maître. Mais un clébard fulminant et rebelle, un clébard prêt à se faire la malle, ou à reprendre les rênes en main. Un clébard sans foi ni loi, aspirant aux plus surprenants des coups d’état.

    Ils se jetèrent quelques regards en coin. Cela ne leur servit pas à grand-chose, mais un simple coup d’œil eut au moins le mérite de leur indiquer qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. Aucun d’entre eux n’intervint dans l’ébauche de règlement de comptes qui se déroula sous leurs yeux. Au fond, ils supposaient que les perturbations s’estomperaient quand l’étape KI serait passée. Ils espéraient juste que cette épreuve ne serait pas trop longue, et surtout, pas trop difficile. Ils espéraient en voir le bout.
    D’un geste habile, l’homme ouvrit la porte et, après avoir brièvement passé sa tête dans l’interstice ainsi mis à sa disposition, se glissa dans l’ouverture pour y disparaître totalement. La femme suivit. Axel se positionna en premier, Tsuhiko en dernier. Le reste s’organisa à la va-vite et tous pénétrèrent dans le nouveau couloir.
    C’était comique, en un sens. Ils s’étaient préparés au pire, avait pris soin de visionner les images les plus horribles, dans leur tête. Ils s’étaient attendus à tomber sur une mer de sang, un antre de l’horreur, quelque chose de dramatique, d’infernal, avec des tâches, des empreintes de mains rougeâtres, peut-être même des lambeaux de peau et des boyaux sur les murs. Ils avaient été dans le faux, cette fois encore.
    Tout était démesurément… blanc. En fait, c’était comme la première fois, c’était comme toujours : c’était clean, c’était chouette, c’était bien, c’était horriblement dérangeant et toujours aussi gênant, ça les indisposait à merveille, ça les éblouissait, ça puait le détergent, ça ne faisait aucun bruit, c’était en gros toujours aussi joliment rebutant. A croire que la déesse de la propreté malsaine avait béni – ou maudit, selon les avis – les locaux du Sacro-saint Kingdom Institute en leur promettant la blancheur éternelle. Sobre, classe, cool, craignant, murmura la conscience de Tsuhiko à l’oreille de son hôte. Terriblement impersonnel et pernicieux, en quelque sorte. Sans doute la résultante de l’obsession carrée qu’avaient certains pour la rigueur et la non-excentricité. C’était très propre, et c’était mort. Et le plus ironique, dans tout ça ? C’était qu’il y avait tout de même une tache, oui, une seule, une toute petite. Là, à moins de deux mètres, devant eux. Une minuscule gouttelette couleur vermeil avait dû heurter le sol. Une simple souillure de forme circulaire, toute rouge, toute parfaite, et pas une éclaboussure pour venir l’encercler. Ce n’était pas normal, c’était bizarre, inquiétant : là, devant eux, une infime trace de sang. Et rien qui n’eut pu les informer sur son histoire dans les alentours. C’était peut-être une blague, pensa Shane. De très mauvais goût.
    Il leva brusquement la tête, et son regard se posa sur un corps disloqué qui le fixait d’un œil fou, là, accroché au plafond et la babine ensanglantée, prêt à lui bondir dessus. Il eut un mouvement de recul, cligna deux fois des yeux. Un troisième battement de paupières et la silhouette s’en était allée, disparue, repartie parmi les chimères de son esprit. Plus de monstre, simplement son imagination. Il voulu ricaner avec amertume face à sa propre paranoïa croissante, mais n’en eut pas le temps. Déjà la silhouette de sa sœur passait outre les règles élémentaires de sécurité et partait devant lui d’une démarche se voulant assurée. Ses mains resserrant leur étreinte sur la crosse de son revolver, il se glissa derrière elle, puis devant. Et lui balança un regard accusateur signifiant clairement que même s’il était sur son territoire à elle, c’était bien lui qui menait les opérations. Elle ne releva pas, et s’engagea à sa suite, les gamins à leurs trousses.
    Ils passèrent quelques portes qu’ils ne regardèrent même pas, et se retrouvèrent finalement au niveau d’un premier embranchement. Sans marquer la moindre hésitation, Alexandra tourna à droite et accéléra le pas. Cindy crut entendre un gémissement étouffé suivi de deux coups sourds, quelque part sur sa droite. Effrayée, elle s’éloigna rapidement de la porte qui se trouvait à proximité et veilla à s’incorporer de la façon la plus homogène qui soit au reste du groupe. Derrière la porte, quelque chose tapa, de nouveau.


    « Hey, on est pas déjà passés par là ? chuchota Rose à l’oreille d’Elisabeth alors qu’ils finissaient de gravir une succession d’escaliers en colimaçons pour déboucher sur un énième couloir garni d’une autre multitude d’accès barrés.

    L’interpelée arqua un sourcil surpris avant d’observer avec un peu plus d’attention le paysage environnant. Il y avait en effet une impression de déjà-vu là-dedans, mais elle avait jusque là supposé que c’était dû à la grande ressemblance qui liait tous les corridors du centre, avec leur effet psychédélique aveuglant digne des plus beaux asiles psychiatriques du cinéma américain et la façon horriblement chiante dont ils avaient été juxtaposés les uns aux autres. Elle secoua fébrilement la tête.

    - Tu trouves, toi ?
    - J’ai l’impression…
    - C’est juste que cette putain de baraque commence à te rendre folle, je pense.
    - Je… oui, tu dois avoir raison. »


    Terrassée par la réplique acerbe de la jeune fille et incapable de répondre quoi que ce soit, elle abandonna tout espoir de conversation – éventuellement rassurante – et se fondit de nouveau dans un mutisme dépité. Elle ne chercha plus à trouver un quelconque sens logique à ce qu’ils étaient en train de faire.


    Ils s’immobilisèrent brusquement. Shane, la posture voutée, écouta avec attention. Il leur en avait intimé l’ordre, d’un geste de la main. Ce n’était peut-être qu’un craquement à la con comme il y en avait parfois. Ce n’était peut-être une fois de plus que le fruit de son imagination. Pourtant, il avait cru entendre. Non. Ce devait être dans sa tête, tout simplement.


    « Oh, fit Axel en s’arrêtant, quelques pas derrière Alexandra.
    - Tu veux vraiment nous amener par là, Alex’ ? interrogea Shane avec une pointe d’appréhension dans la voix. »


    C’était là un contraste de taille, une opposition qui faisait froid dans le dos. Il semblait bien que la limite ultime se trouvait face à eux.
    La porte. Cette même porte qu’ils avaient franchie plusieurs jours auparavant, cette porte qui gardait l’accès de la section la plus importante et sécurisée du laboratoire-industrie, ce monstre de métal qui se faisait le rempart ultime face à la folie humaine. Elle n’était plus pareille. Oh, oui, elle demeurait dans sa composition identique, mais quelque chose était venu s’ajouter à sa panoplie clinquante. Du fluide humain. Rouge.
    Ce n’était pas cette fois-ci une simple trace isolée, non, c’était bien plus osé, bien plus cru, c’était pour ainsi dire gore à souhait, c’était écœurant et chaotique. Ca faisait froid dans le dos.
    Le gris métallique qui la caractérisait était à présent tout juste visible, englouti sous un flot de liquide visqueux dont la couleur tirait sur le marron. Il y avait quelques éclaboussures, mais surtout de longues traînées sombres et par endroits écaillées. Les marques s’étalaient un peu partout sur la porte, et débordaient sur les murs et le sol environnants. Enfin, une jolie trace de main – sans doute celle qu’ils avaient longtemps attendue – ornait la parcelle de cloison qui surmontait le renfoncement de paroi où attendait le digicode. Ils se regardèrent, le teint blême. Aucun d’entre eux n’eut de mal à voir les tremblements qui agitaient tout le corps d’Alexandra par intermittences, quelques pas devant eux. Lentement, très lentement, elle reprit son avancée. Veillant à ne pas effleurer les souillures ne serait-ce que du bout de ses chaussures, elle se coula jusqu’au petit orifice. Tapota le code associé au déblocage des verrous magnétiques d’un doit grelottant. Il y eut un déclic, et l’issue fut dégagée. Après un vague regard autour de lui, Shane décida de se lancer. Il franchit la distance qui l’en séparait en quelques grandes foulées, posa avec dégoût sa main sur la poignée crasseuse, ignora la sensation collante de l’hémoglobine séchée sur sa peau, et poussa le portail.
    La barrière passée, ils changèrent d’univers.
    Le message se voulait clair, comme taillé à la hache à même le mur : ici, on ne rigolait plus. Ici, c’était pour les durs. Ici, on avait choisi une déco se voulant soft et dans l’air du temps, soit reflet du monde actuel. De sa violence. Et de ses vices.
    Combien de types avait-il fallu étriper pour obtenir un tel volume de sang ? Combien avaient été saignés à blanc sans rien pouvoir faire d’autre que hurler à la mort ? C’était une mer rouge qui avait dû prospérer ici. On ne voyait plus le carrelage. C’était à peine si on parvenait à différencier les murs, du sol, du plafond. Un violent vertige assaillit Raya, la faisant tituber jusqu’à la silhouette sombre de Shane, qui observait les marquages tapissant les environs avec la plus grande des attentions. Elle voulut se retenir à lui, mais s’arrêta au dernier moment. Se faisant violence pour ne pas tomber dans toute cette merde, elle recula, précautionneusement, jusqu’à sentir quelque chose, juste dans son dos. Elisabeth.

    « Est-ce que ça va ? susurra-t-elle, le teint tout aussi blême.

    L’intéressée acquiesça faiblement. Bien sûr que non, ça n’allait pas. Ca tournait. Beaucoup trop.

    - Raya ?

    Ses yeux s’arrachèrent rapidement à l’étendue rougeâtre qui s’étalait devant elle pour aller se poser sur une autre masse écarlate. Axel la fixait avec un air inquiet. Elle voulut dire quelque chose. Elle réussit à peine à entrouvrir la bouche. Il s’avança.

    - Ca doit dater d’une bonne dizaine d’heures au moins, déclara Shane en se redressant. Ils n’y sont pas allés de main morte.

    A présent parfaitement redressé, il laissa sa tête rouler de l’une de ses épaules à l’autre dans un craquement sinistre.

    - On dirait que quelqu’un a tenté de s’enfuir, mais a été traîné de force en arrière. Les marques s’atténuent par là bas. Y a des trainées, termina-t-il en désignant la direction dans laquelle ils étaient supposés se rendre.

    Ca avait dû être un joli petit banquet, saignant à souhait.
    Les mains sur les hanches, il bifurqua pour se retrouver face à sa sœur.

    - Bon... c’est ma dernière tentative. Il est clair que quelque chose nous attend, par là-bas. Ca peut être proche de nous, ou non. Mais c’est bien là. Je doute que ça soit mort entre temps. Peut-être même que c’est juste là-bas et que ça nous observe. Auquel cas, les chances pour que j’y passe, étant donné que je suis en tête de file, sont très élevées. Et, sans vouloir paraître présomptueux, je doute que vous puissiez vous en tirer sains et saufs si je clamse au premier embranchement. Tu veux toujours y… »

    Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle le doublait de nouveau et s’éloignait au pas de course. Les jurons fusèrent sans un son.

    Il n’y avait pas un bruit dans les locaux.
    Pas un bruit, sauf le roulement, bien sûr. Le roulement, ils ne parvenaient à dire ce que c’était, enfin, ce que c’était vraiment. Cela faisait d’ailleurs un bon moment que Tsuhiko s’acharnait à l’identifier, sans pour autant y parvenir. Il avait d’abord supposé que c’était la ventilation, partant de l’idée que les bruits bizarres étaient toujours faits par la clim’, mais s’était finalement détourné de cette hypothèse lorsqu’ils étaient passés à proximité de l’une des bouches d’aérations. A cet instant, son esprit volage l’avait projeté dans un nouveau remake de film d’espionnage dernier cri. Il avait envisagé de leur proposer de continuer leur route par là, parce que c’était à l’abri, parce que c’était cool, aussi, mais avait une fois de plus renoncé en supposant que si quelqu’un devait avancer une telle solution, c’était bien Shane, ou Alexandra. Au choix. Laissant derrière lui ses rêves de Spy Kid en herbe, il s’était penché sur l’idée de canalisations rebelles. Parce que quand c’était pas la clim’, c’était le robinet. Lorsqu’ils étaient passés devant des conduits d’eau et qu’il avait compris que le problème ne venait pas de là non plus, il s’était senti légèrement dépité, mais avait persévéré. C’était, dans ce cas, la réfrigération. Il ne savait pas comment, mais c’était là la dernière solution : si c’était pas la clim’, si c’était pas le robinet, eh bien, bon sang, c’était bien sûr le frigo. Tsuhiko ne pouvait prétendre au statut de lumière, mais il était, malgré l’image de gosse distrait qu’il se plaisait à donner de lui, loin d’être con. Enfin, peut-être l’était-il un peu. En tout cas, il savait pertinemment que son raisonnement volait trois pieds en dessous, et que passer en revue tous les éléments de son électroménager personnel capables d’émettre des sons similaires ne relevait pas de la démarche scientifique, mais il s’en contrebalançait bien. De toute façon, il était fermement décidé à passer en section Economique et Sociale, ou au moins, en Littéraire, l’année qui suivrait. Il ne voudrait plus jamais entendre parler de Science et d’autres conneries du genre, c’était sûr et certain. Quitte à récurer des chiottes dans un avenir proche, il ne toucherait plus une seule éprouvette de toute son existence.
    En attendant, un problème se posait. D’accord, c’était le frigo. Mais où était le système de réfrigération, ici ? N’était-ce pas censé être la ventilation, tout simplement ? Il grimaça, comprenant que ses interrogations personnelles devenaient de plus en plus sujettes à la moquerie d’autrui, dans l’optique où ce même autrui soit parvenu à se glisser dans son esprit pour y déloger ses pensées. Continuant malgré tout sur sa lancée, il tendit le cou et scruta les alentours. Il n’y avait rien qui eut pu servir à glacer quoi que ce soit devant lui. Sur ses côtés, de simples murs, des murs blancs. Ne supportant l’idée d’un travail inachevé, Tsuhiko se retourna.
    Et quand Tsuhiko se retourna, il comprit d’où venait le roulement. Et il comprit, aussi, pourquoi ce dernier était de plus en plus présent.

    Une exclamation horrifiée s’extirpa de sa gorge à grands renforts de notes aigües tandis que son égo se carapatait au triple galop, emportant dans sa course tout désir de garder un minimum de crédibilité auprès de l’assistance, et laissant ainsi à sa voix le loisir de partir vers des sommets tout à fait surprenants. S’il avait été extérieur à la scène, et s’il s’était vu, il se serait bien foutu de sa gueule, et aurait par ailleurs appelé ça un joli cri de tapette. Il n’en eut bien entendu pas la possibilité.
    En fait, il n’aurait jamais cru cela possible, disons, en dehors d’un jeu vidéo. C’était assez cliché, oui, c’était risible, mais nom de Dieu, c’était terrifiant. Il ne comprenait pas comment c’était possible – non, c’était impossible, ça ne se pouvait pas, pas dans un monde, dans une société comme la leur, on était dans la vraie vie, pas dans une dimension de pixels à la merci de l’imagination macabre des concepteurs graphiques les plus aliénés -, mais en tout cas, c’était bien là. Ca lui rappelait Resident Evil. Oh, non, décidément, il n’aimait pas ça.
    Il y avait un Ant, derrière eux. Un Ant tout ce qu’il y avait de plus baveux et de sanguinolent, un Ant, bien dégueu, comme seuls les Ant savaient l’être. Et un Ant bien glauke, cette fois-ci. C’était un homme, d’une corpulence respectable, d’un âge respectable lui aussi. On ne pouvait cependant pas en dire autant de ses revenus, ou tout du moins, c’était là l’impression qu’il donnait, avec ses haillons déchirés, ses cheveux en bataille et son ébauche de barbe grisonnante. Bizarrement, il ne faisait aucun bruit. Il ne trainait pas les pieds, ne grognait, ne hoquetait pas. Le roulement venait d’ailleurs. Le roulement, il venait du radiateur. Parce que le Ant avait visiblement été attaché avec des menottes. A un radiateur. Ce que la personne qui l’avait accroché là n’avait pas prévu, c’était que le Ant aurait de la force, beaucoup de force. Le Ant n’avait pas l’air content, et il marchait vite, en plus, en fait, il n’était plus qu’à une dizaine de mètres d’eux. Et le Ant trainait derrière lui un sympathique petit attirail dont les quelques tuyaux raclaient le sol en toute absence de grâce. C’était hilarant. Enfin, presque.
    Le Ant le fixait avec haine.
    Il ne devait pas être très heureux de s’être fait repérer aussi tôt.

    Ils se retournèrent tous d’un seul homme. S’il avait été un peu plus humain, le Ant aurait sans doute ri en voyant leurs visages se décomposer sous le choc. Une nouvelle flopée de grossièretés sortit de la bouche de Shane. Ils n’attendirent pas que ce dernier leur dise de les suivre pour détaler comme des lapins. Furieux, le Ant se mit à courir, lui aussi, et ils comprirent pourquoi il ne l’avait pas fait plus tôt. A présent, les conduites d’acier rebondissaient et heurtaient le sol avec fracas. Toute discrétion s’était envolée. Dans un souci d’optimisme, on pouvait au moins noter que comme ça, ils n’avaient plus besoin de se retourner pour évaluer la distance qui les séparait de leur assaillant. Ils n’avaient qu’à le repérer à l’oreille, et au vu du tintamarre qui grondait derrière eux, aucune difficulté ne se posait de ce côté-là. L’effet chauve-souris était assuré. Ils étaient devenus Batman.

    « MAIS TIREZ-LUI DESSUS BON SANG DE… lança Axel avant de manquer de s’étrangler lorsque le Traqueur décida de pousser un horrible cri de rage.
    - Il ne me reste que… deux balles, haletait Shane, quelques pas devant lui.
    - ON S’EN BRANLE. ELLES VOUS SERVIRONT PLUS A RIEN SI VOUS VOUS FAITES BOUFFER, beugla Tsuhiko qui, lui, s’il avait le visage rouge comme un gros spot lumineux, ne s’étouffait pas avec sa propre salive.
    - Ca serait stupide ! Je risquerai de le louper dans ma précipitation et il aurait le temps de me sauter dessus !!
    - MAIS VOUS ETES PAS CENSE ETRE UN ROI DE LA GACHETTE, LUCKY LUKE ?!!
    - FERMEZ-LA BORDEL DE MERDE ET BOUGEZ-VOUS LE CUL !! coupa Elisabeth avec hargne sans pour autant se départir de la courtoisie qui la caractérisait.
    - MAIS VOUS SAVEZ… OU ON VA ?! couina Cindy avec une difficulté non négligeable – il fallait bien reconnaître que dans ce genre de situation, une poitrine exubérante et des chaussures tendance n’étaient pas le meilleur des équipements, et elle avait déjà manqué de s’étaler au sol une bonne douzaine de fois depuis le début de leur échappée belle. Le sol était glissant.
    - Le Grand Ascenseur n’est plus très loin ! répondit Alexandra, qui menait toujours la danse. Maintenant, arrêtez de parler et suivez-moi, on doit le distancer à tout prix ! »


    Cette idée n’eut pas l’air de plaire à leur ami gluant, car celui-ci hurla tel un homme venu des bois noirs de la contrée de George le Roux, bientôt accompagné par une symphonie magistrale où se mêlaient les sons plus ou moins irritants de la tripotée de canalisations qui lui collait aux basques.
    Ils abdiquèrent, et, priant pour que ce calvaire cesse rapidement, firent de leur mieux pour suivre la cadence imposée par la jeune femme qui, sous ses airs de femelle intellectuelle, jouissait apparemment de capacités physiques hors du commun. Elle filait tel le vent et tailladait la route avec classe. Elle semblait voler, oui. C’était à peine si ses pieds effleuraient le sol, on aurait cru qu’elle glissait dans les airs avec l’aisance et la précision d’une flèche. Le plus frustrant était que les talons de ses sandalettes, qui claquaient au rythme de ses foulées, ne semblaient même pas l’entraver dans ses mouvements. Et comme une fille restait une fille, Elisabeth, Cindy et Rose, dont l’œil observateur n’avait pu que constater un tel détail, se mordirent pensivement la lèvre inférieure. De jalousie.
    Raya, de son côté, continuait de galoper, le regard vide, et l’esprit hermétique à toute pensée extérieure.
    Ils bifurquèrent à gauche, tournèrent à droite, encore une fois, puis repartirent à l’opposé. Les embranchements se succédaient, inlassablement, et leurs poumons manifestaient l’étrange envie de sortit de leur corps afin de prendre un peu l’air, quitte à être dégueulés comme leur petit déjeuner hyper-protéiné, et le sang leur montait à la tête, et leur cœur s’affolait, ne parvenait à suivre, et ils avaient mal, de plus en plus, terriblement mal, et pourtant, c’était l’énergie du désespoir, la force de la peur, évidemment, parce qu’un radiateur fou, il n’y avait rien de plus terrifiant, et ils courraient. Ils coururent, jusqu’au bout.
    Ils déboulèrent dans un long et dernier couloir, un couloir sans portes, cette fois-ci. Au bout les attendaient les deux battants métalliques qui les conduiraient vers les Cieux. Au bout, il y avait l’Ascenseur.

    « ON ACCELERE ! »

    Plus facile à dire qu’à faire, Mademoiselle Blue, songea Rose avec amertume. Ils s’exécutèrent. Le Bipède Fou aussi. Et son orgue portatif, également.
    Et quand Alexandra Blue souhaitait accélérer, le moins que l’on puisse dire, c’était qu’elle accélérait. Carburant à plein régime, elle les distança en un éclair, traça jusqu’à la ligne d’arrivée, jusqu’au mur, avant de s’aplatir violemment contre lui et de presser le bouton d’appel de toutes ses forces. Avec un flegme effarant, les petits chiffres d’or qui ornaient l’écran surplombant les portes s’allumèrent. Ils étaient au sixième étage, soit l’équivalent du rez-de-chaussée, si on s’en tenait au fait que c’était là le niveau le plus bas auquel le dispositif semblait avoir accès. La cabine, elle, se trouvait au dixième.
    Et parce que ce genre d’ascenseur ne pouvait aller vite, et parce qu’il fallait le reconnaître, ils avaient une sacrée poisse, les numéros défilèrent lentement, très lentement, trop lentement. Eux, ils avaient tout leur temps.
    Lorsque Shane arriva au bout, c’était le neuf qui brillait. Il se plaqua, dos aux volets, et dégaina son revolver, le rechargea. Mis l’homme en joue, mais ne tira pas. Il ne lui restait que deux balles.
    Raya, bonne athlète, décrocha le huit. Axel, qui, comme à son habitude, la talonnait de près, eut droit au sept. Les quatre autres rejoignirent la tribu lorsque le six s’alluma, enfin.
    Les portes s’ouvrirent avec désinvolture. Ils s’écrasèrent tous à l’intérieur, se collèrent au fond, se pressant les uns contre les autres comme des citrons dans l’attente d’une bonne limonade faite maison. Alexandra appuya sur un bouton, le Vingt-sept, soit l’étage le plus haut. Il y eut un petit tintement de cloche particulièrement crispant, et le sas métallique entreprit de se fermer de nouveau. Le problème était qu’il n’était pas pressé. Le problème était que c’était trop lent. Le problème était qu’ils n’auraient jamais le temps.
    Ils se serrèrent les uns contre les autres avec horreur, les yeux écarquillés tandis que la Bête terminait de franchir la distance qui la séparait encore d’eux. Si Elle rentrait, alors, c’en serait fini de leur si fantastique aventure.
    Et comme un homme se devait de prendre l’initiative, et puisqu’il était, après tout, celui qui devait assurer leur sécurité, Shane s’avança. Juste assez pour faire rempart de son corps, juste assez peu pour rester à l’intérieur de la cabine. A cet instant, Alexandra Blue eut l’une des plus grosses frayeurs de sa vie, une frayeur qui se manifesta par un coup de sang comme jamais elle n’en avait eu auparavant. Mais le fait était que s’il était un brin tête brûlée sur les bords, Shane Fallow demeurait quelqu’un de mentalement sain, qui, pour rien au monde, n’aurait souhaité mourir de façon trop prématurée. Et encore moins si près du but. Arrivant à son niveau, le Ant bondit. Toutes griffes dehors, ses crocs jaunis par la pourriture dévoilés sous la lueur pâle des néons du Kingdom Institute, son col parsemé de salive et de tâches couleur sanguine, il se jeta sur lui, sur ce fou qui, visiblement aveuglé par son égo, osait penser qu’il pouvait le battre, osait penser qu’il pourrait faire sacrifice de sa vie pour les sauver, eux, osait penser qu’il était capable de le repousser, alors qu’il les voulait tous. Tous, pour lui tout seul.
    Et, puisque c’était lui l’aveugle, puisque c’était lui qui n’y voyait rien, le Ant échoua. Repoussé d’un violent coup de pied en plein thorax, il poussa une sorte de gargouillement gluant et étouffé – quelque chose de particulièrement ragoutant, en somme -, exclamation surprise de celui qui ne savait même plus parler, et se sentit partir en arrière avec violence. Déséquilibré, repoussé par un super kick porté à la perfection, il s’écrasa lourdement sur le sol, sa tête heurtant le dallage avec fracas, ses membres s’agitant dans des convulsions totalement incontrôlées. Furieux comme jamais, il se releva par saccades, prêt à en découdre une bonne fois pour toutes, prêt à se venger, prêt à faire bouffer ses yeux à cette espèce de petit connard qui venait de le ridiculiser, comme une grosse merde.
    Debout, il jeta un regard enragé en direction de l’ascenseur. Ses portes étaient fermées.


    « Je suis désolé.
    - Pardon ?


    Elle arqua un sourcil interrogateur, bientôt imitée par la Communauté des Joyeux Lurons. Un tic nerveux agitant ses paupières, il la fixa avec insistance. Ils n’entendaient plus les carillons de leur ex-agresseur depuis un bon moment – l’insonorisation était de mise dans un établissement jouissant d’une renommée aussi importante que celle du Kingdom Institute – et, en dehors du traditionnel concert de suffocations qui succédait à chacune de leurs courses folles, il n’y avait pas un bruit dans l’habitacle. Il s’éclaircit faiblement la gorge, faisant de son mieux pour calmer le rythme effréné de sa respiration.

    - J’aurais dû l’entendre venir. J’ai été totalement con. Un pauvre incompétent de première. C’est de ma faute s’il nous a surpris. Sans toi… dit-il en désignant Tsuhiko d’un signe du menton. Sans toi, on se serait sans doute tous faits boulotter. Merci.
    - Que… hein ? Euh… de rien, bafouilla l’intéressé qui se redressait tant bien que mal après avoir passé un bon moment plié en deux, ses mains prenant appui sur ses genoux pour lui offrir une vitesse de récupération accrue – ce qui, en pratique, ne s’était pas révélé bien efficace.
    - C’est bon, siffla-t-elle en agitant vaguement la main. Tout le monde est en forme, c’est le principal.
    - Parlez pour vous ! geignit Rose qui s’était affalée contre la paroi vitrée de l’ascenseur. Je suis déjà morte !


    Elle eut un faible sourire en se retournant vers elle.

    - Je suis désolée. Nous devrions bientôt y être.
    - Ah, vraiment ? C’est pas un bobard cette fois-ci ? l’interrogea Axel dont le teint était à présent tout aussi flamboyant que la chevelure.
    - Oui, promis.
    - Mouais…
    - Pourquoi n’en voit-on pas ?


    Ils se turent un instant, puis se retournèrent vers Raya.

    - Pourquoi ne voit-on pas quoi ? demanda Alexandra en s’approchant du plexiglas vers lequel cette dernière était tournée.
    - On ne voit personne. C’est vide, en bas.


    Elle suivit son regard, ses yeux se posant finalement sur l’immensité verte qui s’étalait en contrebas. Leur ascension se faisait lentement – le dispositif avait été conçu pour permettre aux gens de profiter du panorama tout en prenant le temps de bien réfléchir à ce qu’ils allaient faire, une fois en haut, car il n’était après tout pas permis à tout le monde d’accéder aux étages ultime de l’établissement. Le sol devait bien se trouver une vingtaine de mètres sous leurs pieds. Ils voyaient les jardins, d’un côté, et les bois, de l’autre. Et ils voyaient, là, les étages inférieurs, ils voyaient la blancheur, ils voyaient le verre, le hall, ils voyaient tout, et pourtant, ils ne décelaient rien, il n’y avait pas un mouvement, c’était vide, démesurément vide, démesurément plat, démesurément frustrant, et, comme il se le devait, démesurément angoissant. Où étaient-ils ? Etaient-ils nombreux ? Etaient-ils ici ? Ou bien s’étaient-ils regroupés dans un lieu inconnu d’eux ? Levaient-ils une armée ? Evoluaient-ils ? Pensaient-ils ? Complotaient-ils ?

    - Peut-être qu’ils craignent la lumière du jour ? avança distraitement Axel, sans réellement y croire.
    - Non, on en a déjà vu dans les rues hier après-midi, lui rappela Rose qui se contorsionnait à son tour pour observer l’extérieur.
    - En fait…


    Elle hésita. Devait-elle leur parler de telles choses ? Etait-ce correct ? Pourquoi donc toutes ces questions ? Ces gosses en savaient déjà beaucoup. Mais pas forcément assez. Ils avaient le droit de comprendre, c’était la moindre des choses. Maintenant, ils étaient tous embarqués dans le même périple. Il était trop tard. Il ne pouvait plus y avoir de cachoteries.
    Et Shane, qui ne la quittait toujours pas des yeux, finit de la convaincre de lâcher le morceau. Ce n’était pas grand-chose, en fin de compte.

    - Ils la craignent, dit-elle avec fermeté.
    - Oh, vraiment ? Mais pourquoi les a-t-on vus dehors, dans ce cas ? s’enquit Elisabeth.
    - Je ne sais pas. Je suppose que nous le saurons bientôt. Enfin, je l’espère.
    - Vous êtes sûre de vous ?


    Elle hocha la tête.

    - Absolument. Nous avons exposé par inadvertance des échantillons de sang testés au soleil. Il s’est avéré que le… virus muté y résistait mal.
    - Il disparaissait ? demanda Axel.
    - Non, pas tout à fait, enfin, pas au début. Il commençait par s’agiter, énormément. L’annihilation ne survenait que plus tard.
    - Comment se fait-il alors que ces gens dehors ne soient pas morts, ou, au moins, redevenus normaux ?
    - Je ne sais pas… il y a trop de facteurs à prendre en compte, je suppose, répondit-elle. Nous verrons bien.
    - Vous pensez vraiment trouver ce que vous cherchez là-haut ? dit Cindy qui, en jetant un coup d’œil en direction du cadran situé vers le plafond de la cabine, constatait qu’ils arrivaient au vingtième étage.
    - Oui. J’en suis sûre.
    - Si vous le dites…
    - Il pourrait y avoir un problème, remarqua Shane, qui reprenait peu à peu pied.


    S’arrachant à la contemplation des espaces verts arrangés du centre, c’est cette fois-ci sur lui que tous focalisèrent son attention. Tripotant machinalement son ébauche de barbe, il reprit :

    - Nous ne savons pas sur quoi nous risquons de tomber quand les portes de l’ascenseur s’ouvriront. Bientôt, ajouta-t-il en désignant le numéro vingt-trois, qui brillait à présent de mille feux, de son autre main.
    - Vous pensez qu’il pourrait y en avoir dès notre arrivée ? demanda Rose d’une voix chevrotante.
    - Ca… commença-t-il en faisant volte-face lorsque le nombre vingt-cinq s’éteignait derrière lui. Seul l’avenir nous le dira.


    Il leva son arme, prêt à tirer. Il y eut un nouveau son de cloche, et les battants s’ouvrirent.
    Le couloir était grand. Le couloir était beau.
    Le couloir était vide.

    - Venez, déclara Alexandra avant de sortir à découvert. »


    De prime abord, la décoration et l’organisation intérieures du domaine des hautes sphères de la science moderne étaient significativement les mêmes que celles des étages inférieurs. A l’exception près que les murs, ici, donnaient sur l’extérieur, dans le cas de ceux qui constituaient les cloisons externes de la tour tout du moins. C’était donc qualifiable de plus joli. Plus lumineux. Ou, au moins, tout aussi lumineux, mais en moins artificiel. Quoi que dans une situation comme la leur, à plusieurs kilomètres sous le niveau de la mer, ce genre de formulation pouvait sembler un soupçon farfelue.
    Ils avançaient cette fois-ci avec une certaine assurance : de toute évidence, leur meneuse ne semblait pas craindre de se retrouver nez à nez avec un anthropophage notoire, et ce, malgré les appréhensions qui leur avaient noué le ventre, quelques instants plus tôt. S’ils lui avaient demandé pourquoi elle était aussi confiante, elle leur aurait répondu que ces locaux-là n’étaient que très peu fréquentés en temps normal, et qu’il n’y avait aucune raison pour que la donne ait changé, et ce, à cause d’une simple invasion de zombies.
    Et comme une tour, ce n’était pas bien large, ils n’eurent pas à parcourir un chemin trop important avant qu’elle ne s’arrête pour poser sa main sur la poignée d’une porte. Shane voulut s’avancer dans son besoin maladif de passer le premier, mais elle ne lui en laissa pas le temps. Quitte à s’en mordre les doigts après.

    La salle était constituée de deux sous-pièces, séparées l’une de l’autre par une paroi de plexiglas, trouée d’une porte transparente elle aussi bien entendu. Et de l’autre côté, il y avait une seconde issue, qui menait vers un autre endroit. La tâche n’avait donc, de prime abord, rien de bien compliqué. Le problème venait de l’intérieur de la seconde chambre. On y trouvait un bureau – la leur ne comprenait qu’une succession d’étagères ornées de fioles multicolores, du déjà vu, il fallait le reconnaître, mais c’était bien là la vérité -, des dossiers. L’aménagement était sobre et impersonnel. Et on y trouvait aussi un homme, bien vivant, enfin, dans une définition toute relative. Un homme dont la blouse blanche était partiellement déchirée, et plus que partiellement maculée de fluides – rouges, encore. Un homme brun dont l’avant bras était emprunt d’une profonde marque de morsure, un homme d’un bon mètre quatre-vingt cinq – ce qui était respectable quant on se cantonnait à la vision populaire du savant fou -, la crinière en bataille et, pour changer, l’écume aux lèvres. Si le danger n’avait pas été si grand, ils en auraient presque trouvé ça lassant.
    Alexandra passa l’entrée sans réfléchir, et se figea d’horreur lorsqu’elle vit la personne, là-bas, debout, bien raide, qui la fixait d’un air béat. En s’immobilisant, elle bloqua la porte, et le passage. Derrière elle. Elle ne put bouger. Elle était totalement tétanisée.

    « Eric ? » souffla-t-elle d’une voix tremblante, ses lèvres se lançant dans une sorte de flamenco improvisé qui ne facilitait en rien son expression orale.

    Eric – puisque c’était bien lui, Eric de son vrai nom quoi que très mal trouvé Elek Czapski, jeune polonais affreusement talentueux avec qui elle avait coutume de passer des nuits entières à s’arracher les cheveux sur des problèmes biologiques infernaux sous fond de café bien noir, Eric Czapski, plutôt bel homme, et beau parleur, Eric qu’elle appréciait énormément, Eric qui avait réussi à lui faire faire des rêves dont il valait mieux taire la nature bien des fois, Eric, ce collègue qu’elle estimait tant, Eric, qu’elle avait finalement réussi à oublier, le temps de ses folles escapades citadines en terrain hostile, Eric, chercheur de son état – eut un mouvement indéfinissable, semblable à un redressement de tête saccadé, signe, en tout cas, qu’il l’avait entendu, fut parcouru d’une sorte de tic convulsif généralisé. Signe que même dans la folie, il conservait son humour, sa tête pivota lentement sur la droite, sans qu’il ne cesse de la dévisager, un peu comme dans ces films qui faisaient peur et qu’elle n’aimait pas regarder. Elle se trouva tout à coup déchirée de l’intérieur, à la fois terrorisée et atrocement triste, voulant reculer, s’enfuir en chialant comme la faible femme qu’elle était, et pourtant, souhaitant ardemment s’avancer vers lui, même si c’était stupide, même si ce n’était pas rationnel, même si ce n’était pas elle. Enfin, elle. Celle qu’elle supposait, ou voulait, être.
    Bêtement, elle leva une main hésitante, la tendit devant elle. Il était de l’autre côté du plexiglas. Le fait était que la porte était ouverte. Le fait était qu’il pouvait passer. Le fait était qu’il passa.
    Et puisque la rage ne faisait, dans un tel cas, pas état des sentiments, des affinités, il n’y alla pas lentement, pas comme un homme aurait rejoint une amie, voire même plus, non. Il se précipita vers elle comme un beau diable, dans un ronflement inhumain, prêt à faire ce qu’il avait à faire. Prêt à attaquer. Prêt à la réduire à l’état de simple steak inanimé.
    Un autre fait était qu’Eric ignorait qu’un deuxième homme était particulièrement proche de Mlle Blue. Cette dernière n’étant que très peu loquace au sujet de sa vie privée, Eric ne pouvait soupçonner qu’elle avait un grand frère, qui ne partageait certes qu’à moitié son patrimoine génétique mais qui comblait cette lacune par sa façon de toujours intervenir au moment où on ne l’attendait plus. Pour la seconde fois en un laps de temps relativement court, la haute silhouette de Shane se glissa entre elle et l’opposant. L’arme au poing, il refusa de nouveau de tirer et retenta – avec succès, comme quoi, au moins, ces bestioles-là ne se transmettaient pas leurs informations personnelles par la pensée – la technique du coup de pied en plein ventre. L’effet fut immédiat et Eric, plus léger que son confrère expert en chauffage portatif et musical, fut projeté en arrière avant de se heurter au sol avec fracas pour rouler jusqu’à la paroi vitrée. Le malade se releva rapidement tandis que son adversaire s’avançait dans sa direction. Cela sembla le surprendre, car il resta immobile une fraction de seconde de trop, l’idée qu’on puisse aller vers lui plutôt que le fuir devant générer une erreur de syntaxe dans son système d’exploitation virulent. Shane saisit l’occasion et lui envoya de nouveau sa chaussure – un bon quarante-quatre - dessus. Il valdingua plus loin, et il n’eut plus qu’à le suivre et le repousser du pied pour le faire enfin passer de l’autre côté de la barrière. Il ferma précipitamment la porte avant de se tourner vers Alexandra.

    « Comment verrouille-t-on ce truc ?

    Elle ne lui adressa pas même un regard, contemplant d’un air absent celui qui, déjà, se relevait pour venir se frotter avec force au rempart qui le séparait d’eux. Excédé, il réitéra son appel.

    - Alex’ ! Active-toi, bon sang !

    Un regard en direction de l’entrée par laquelle ils étaient passés lui indiqua qu’au moins, du côté du Clan des Jeunes, il n’y avait pas de danger apparent. Tous se pressaient dans l’encadrement de la porte et les plus éloignés se hissaient sur la pointe de leurs pieds dans l’espoir d’y voir quelque chose.
    Alexandra ne bougeait toujours pas.
    C’est Raya qui s’avança, avec un calme absolu.

    - Vous pouvez arrêter de servir de barricade humaine, fit-elle en lui adressant un signe de menton. C’est fermé.
    - Comment le sais-tu ? aboya-t-il férocement.


    Elle lui désigna du bout de l’index un petit voyant lumineux qui luisait quelques décimètres au-dessus de sa tête.

    - La diode rouge est allumée. La verte, non.

    Il leva les yeux, interloqué. Bon sang, mais quel con, maugréa-t-il en son for intérieur, avant, timidement, de s’écarter de la paroi en faisant un pas en arrière.
    Eric saisit l’opportunité qui lui était offerte pour se ruer comme un forcené sur la poignée métallique qui lui était offerte, mais rien ne se passa. Cela dut s’avérer extrêmement frustrant pour lui, car il poussa un rugissement bestial avant de s’acharner vainement sur le pommeau, qui s’actionnait dans le vide. Du sang maculait à présent la vitre.

    - Merci, marmonna Shane en hochant la tête.
    - Mais de rien, répondit-elle avant de faire volte-face pour retourner se confondre dans la masse.
    - Et comment peut-on la rouvrir ?
    - Je suppose qu’il faut entrer un digicode dans l’un des boîtiers qui sont accolés au mur, fit-elle avant de disparaître derrière Elisabeth, qui, elle, observait Alexandra d’un air sceptique.
    - Ah, ouais… Et pour l’autre…


    Il ne prit pas la peine de terminer sa phrase et jeta un coup d’œil vers la seconde issue. Un autre clavier numérique était incrusté à la cloison près de cette dernière. Il jura de nouveau, lamentablement ridiculisé par une simple gamine, mais n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit car Alexandra se décidait enfin à sortir de son mutisme.

    - C’est… Eric ?

    Il la regarda un instant, pour finalement acquiescer. Elle eut un rictus crispé, sans quitter l’homme des yeux.

    - C’est injuste.
    - Je sais, Alex’. Je sais.
    - Mais comment peux-tu me dire que c’est Eric alors que tu n’avais jamais entendu parler de lui auparavant ?


    Il se mordilla pensivement la lèvre, prenant conscience du fait qu’il faudrait bien vite la tirer hors de là avant que sa lucidité ne soit totalement détruite.

    - Tu l’as dit toi-même, Alex’. C’est Eric.
    - Mais… il ne méritait pas ça !
    - Je sais. Mais on n’y peut rien.
    - Pourquoi donc est-ce que… ?
    - Alex’ ?


    Au prix d’un effort surhumain, elle s’arracha à la contemplation de son ancien collègue pour venir darder ses yeux sur lui. Il la prit par les épaules.

    - Viens. On est pressés, et on peut plus rien pour lui, tu le sais bien. Grouillons-nous en espérant qu’il ait oublié comment taper un code numérique.
    - Je…
    - Plus tôt on sera partis, et plus tôt on se retrouvera loin de tout ça. Tu pourras y penser quand on aura quitté Nausicaa, mais pas avant. D’accord ?


    Dans un battement de paupières, elle sembla reprendre – un peu – conscience des choses.

    - Oui.
    - Bien. Maintenant, on y va, et on ne revient pas.
    - Oui.
    - Alors allons-y. »


    Il s’écarta pour la laisser passer. A côté d’eux, le martèlement frénétique avait cessé, et Eric en était revenu à sa stature debout et inerte. Le menton bas, il les fixait avec une intensité dérangeante. Il la fixait elle. Lui adressant un dernier regard, elle frissonna, puis disparut. Bientôt suivie de son frère qui priait de tout cœur pour qu’il ne parvienne à sortir de là où ils l’avaient enfermé.


    « Est-ce que ça va ? demanda Rose lorsqu’il eut refermé la porte derrière eux.
    - On va dire que j’ai connu mieux, marmonna Alexandra en reprenant déjà sa marche d’un pas rapide.
    - Y a-t-il un autre chemin ?
    - Oui, oui. On va faire un petit détour mais ça ne sera pas bien long. J’espère juste… ne pas avoir d’autre mauvaise surprise de ce genre, termina-t-elle d’une voix étranglée.


    Ils la suivirent tous bien docilement. Cette fois-ci, néanmoins, son avance sur eux était bien moins importante que précédemment. Non pas qu’elle avait ralenti l’allure, loin de là. C’était plutôt qu’eux souhaitaient rester autour d’elle.

    - Vous avez fait du taekwondo ? demanda Axel sur un ton admiratif tandis qu’il se rapprochait discrètement de Shane.

    Celui-ci baissa les yeux vers son interlocuteur, le regard amusé.

    - Non.
    - Vraiment ? Un autre sport du genre alors ?
    - Non plus.
    - Sérieux ? Pourtant, j’aurais cru.
    - Tout le monde est capable de frapper quelqu’un. Les vrais sportifs se démerdent bien mieux que moi.
    - Si vous le dites… en attendant, moi, j’ai trouvé ça vachement impressionnant.
    - Dis-moi, le petit lèche-bottes, ton amie est toujours comme ça ? l’interrogea-t-il en désignant Raya du regard.


    Le jeune homme plissa les yeux quelques instants, tâchant tant bien que mal de cerner les propos de son ainé.

    - Qu’est-ce que vous voulez dire ?
    - Elle a toujours réponse à tout ?
    - Raya ? Oh, c’est un peu particulier. Disons que généralement, quand elle veut bien parler, elle ne se trompe jamais. Ou très rarement. Enfin, je crois.


    Il se frotta songeusement le nez.

    - Mais je pense qu’on peut dire que oui.
    - Mhhh… d’accord.
    - Pourquoi vous voulez savoir ça ?
    - Oh, rien, simple curiosité. »



    Cela faisait un bon moment que Cindy se posait des questions – et des questions qui, même elle se devait de l’admettre, était vraiment utiles, pour une fois. Les effectifs de son groupe de survie passant de deux à six, elle s’était demandée, courant derrière ses nouveaux frères de meute, comment elle avait pu en arriver là. A se retrouver unie à cette bande pour laquelle ses sentiments n’étaient que contradiction, à lutter pour sauver sa vie des griffes d’horribles gens dégueulasses pour qui l’hygiène n’était somme toute pas la première des priorités. L’Ascenseur libérateur en vue, elle s’était interrogée sur la véritable signification de l’existence humaine, et sur la façon dont ils pourraient bien se débrouiller pour regagner la côte, dans l’optique où ils n’aient, une fois la surface retrouvée, rien eu sous la main pour retourner sur la terre ferme. Quoi que même s’ils avaient eu un ferry à disposition, ils auraient sans doute peiné à en trouver le mode de pilotage. L’Ascenseur s’avérant hors service, elle s’était lamentée sur son propre sort, maudissant Dieux et Diables, maudissant la Mode, le Monde, se maudissant même elle-même, et, bien entendu, maudissant le Lycée, parce qu’après tout, c’était bien de sa faute, à ce salaud. Lorsqu’elle avait été persuadée d’être suivie, lorsqu’elle avait vu quelqu’un dans le parc, la veille, elle s’était demandée qui cela pouvait bien être, et pourquoi il les observait tous comme ça, d’un air absent. Elle n’avait pas eu le temps de le reconnaître. Trop rapide. Lorsqu’ils avaient entendu les coups de feu, à la Mairie, elle s’était demandée ce qu’elle aurait voulu, pour son enterrement, et s’était par la suite dit que c’était quand même bizarre qu’un zombie sache se servir d’un flingue, parce qu’après tout, selon la volonté du peuple, un zombie, c’était stupide. Lorsqu’elle avait vu ces deux adultes débarquer, ses potentiels sauveurs, elle ne s’était pas posée de question au sujet de leur identité, sachant qu’elle finirait bien par connaître la vérité un jour. Non, elle avait juste obtenu une réponse à l’interrogation ultime de l’humanité, la solution au problème qui titillait le monde depuis l’aube des temps. Quand elle les avait vus débouler, quand elle les avait vus surpris, de tomber sur eux, elle avait su. Elle avait su que Dieu existait. Et elle s’était dit qu’une fois le ciel retrouvé, elle irait bien faire un petit tour du côté de l’Eglise à deux pâtés de maison de chez elle, pour avoir une petite discussion avec le divin, et le remercier, par la même occasion, parce que c’était une fille de bonne foi, dans le fond. Et elle s’était d’ailleurs demandée pourquoi Rose semblait tant hypnotisée par l’homme. Quand ils étaient arrivés au pub, elle s’était demandée comment ils avaient bien pu dégotter un endroit pareil, et plus généralement comment on pouvait bien apprécier de venir fréquenter ce genre de bistrot de façon quotidienne. Quand ils étaient retournés dans les égouts pour la deuxième fois, elle s’était demandée si, après ça, elle serait toujours la même. Quand ils étaient rentrés dans le grand bâtiment de verre, elle s’était sentie boostée comme jamais, avait eu espoir, et avait songé à questionner Shane sur la nature de son travail ici, sous couverture. Quand il y avait eu cette sombre histoire de radiateur, elle s’était dit que ce fameux Dieu avait un sens de l’humour facilement critiquable, et s’était demandée ce qui avait bien pu le conduire là. Quand ce Eric avait bien failli faire capoter tout leur plan, elle s’était demandée quelle relation pouvait bien les lier, Alexandra et lui. Et maintenant, maintenant qu’ils marchaient de nouveau, sans qu’aucun danger n’ait eu l’air de pouvoir venir entraver leur route, elle se demandait comment la chercheuse escomptait trouver des réponses – et accessoirement des échantillons, mais elle était, en sa qualité de jeune adolescente curieuse, plus intéressée par le côté mystérieux de leur escapade en ces lieux -, en sachant que ce genre de chose était supposée être… bien cachée.
    Si la plupart de ses interrogations n’avaient pas encore trouvé les explications qu’elles attendaient, elle ne tarda pas à y voir un peu plus clair. Enfin.


Dernière édition par Shade le Sam 1 Mai 2010 - 6:29, édité 2 fois
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 30 Avr 2010 - 20:28

    Alexandra ralentissait le pas, maintenant. Marchant à ses côtés, ils voyaient bien que son regard fouillait les environs avec une minutie assassine, traînant dans les moindres recoins, s’attardant sur chaque bouton de porte. Elle sembla finalement trouver ce qu’elle cherchait. Elle s’arrêta brusquement, ils en firent de même. Elle se tourna, soudainement, ils en firent de même. Et elle s’avança, avec conviction, vers… une porte. Encore une. Une porte terriblement banale, une porte qui était tout aussi blanche et sobre que les autres, une porte au milieu d’une tripotée d’autres, elles mêmes longeant un couloir, un couloir de plus. Une porte qui n’avait strictement rien d’attirant. Cindy tendit l’oreille, mais ne perçut aucun son. Axel huma l’air, mais sa qualité d’être humain ne l’aidant pas vraiment sur le plan olfactif, il ne détecta aucune odeur suspecte. Plissant les yeux, Raya tâcha de percevoir les ondes qui émanaient de l’endroit, et ne dégotta absolument rien. Discrètement, Elisabeth s’approcha du mur pour l’effleurer du bout du doigt. Aucune consistance particulière. C’était un mur.
    Tsuhiko se dit qu’il valait mieux éviter de lécher la poignée, premièrement, parce que ça n’aurait vraiment pas été propre, deuxièmement, parce qu’on ne savait pas quels microbes pouvaient trainer dans le coin, et troisièmement, parce qu’il préférait que les autres conservent de lui l’image d’un jeune garçon, certes un peu distrait, certes un peu con, mais au moins, totalement sain d’esprit. Et puis, il n’aimait pas le métal, ça avait un goût un peu ferreux qui lui donnait des aigreurs d’estomac. Ca lui rappelait la fois où il s’était éclaté le visage contre l’un des poteaux de la cage de foot qu’il gardait durant un match, lorsqu’il était encore en CM1.
    C’est Shane qui brisa le silence, visiblement tout aussi surpris qu’eux.

    « Euh… tu ne souhaites pas aller au bureau de Ramirez ?

    Elle lui jeta un regard moqueur, un peu comme on aurait regardé un gamin qui se demandait pourquoi les arbres jugeaient nécessaires d’être feuillus.

    - Ca serait trop facile. On n’est pas dans un film, Shane.
    - Moi qui pensais que les morts-vivants n’existaient que là-dedans, je viens de m’en manger une belle dans la gueule, chuchota Elisabeth à l’oreille de Tsuhiko, qui pouffa bêtement, parce que oui, il était un peu distrait, mais surtout, oui, il était vraiment con.
    - Ah… et tu penses vraiment que ce que tu cherches se trouve là-dedans ? répondit son frère sans se départir de son calme.
    - Oui.
    - Et peut-on savoir pourquoi ? La dernière fois que tu es entrée dans une salle, j’ai dû faire dans le remake foireux de Bruce Lee.


    Elle eut un soupir contrit, puis releva la tête vers lui.

    - Le onze novembre, en me trompant par erreur de porte, j’ai constaté que celle-ci en cachait une autre. Avec un digicode. Qui n’était pas le même que celui qui gardait l’accès des autres zones du centre.
    - Sérieusement, tu t’es trompée de porte ?


    Elle eut une moue tellement frustrée qu’il préféra rapidement changer de sujet.

    - Et… c’est ici, parce que tu ne peux pas y entrer ?
    - Shane ?
    - Oui ?
    - Je suis de Grade S. Cela signifie que je fais partie de la caste privée des chercheurs qui ont le droit d’aller et venir comme bon leur semble dans ces locaux. Je peux aller où je veux, quand je veux, de la façon que je veux.


    Et parce qu’une petite dose d’humour n’était décidément jamais de refus dans un moment pareil, Axel ne put s’empêcher d’imaginer la jeune femme se déplacer la nuit, seule et vêtue du plus simple des apparats. En moonwalk. Raya sembla lire dans ses pensées, ou au moins, le connaître depuis suffisamment longtemps pour pouvoir deviner de quelle façon son cerveau réagirait à de tels propos, car il sentit bien vite son coude se planter sournoisement entre ses côtes. Un gémissement derrière eux lui indiqua qu’Elisabeth venait de faire subir le même traitement à leur confrère nippon. Son visage se fendit d’un large sourire.

    - D’accord. D’accord.
    - Ce n’est pas tout.
    - D’accord.
    - Sans comprendre, j’ai demandé à Eric – sa voix tressaillit, puis redevint immédiatement ferme – s’il connaissait l’existence de cette pièce. Il est de Grade S lui aussi. Ca l’a tout autant surpris que moi.
    - D’accord ?
    - Nous sommes allés voir Ramirez.
    - D’acc…
    - Il n’a pas eu l’air très heureux de nous voir lui poser ce genre de question. Il nous a finalement débité un monologue parfaitement ficelé en nous expliquant que c’était le hangar réservé au personnel chargé du nettoyage.
    - Et ?
    - Et personne ne nettoie à cet étage.
    - Comment le sais-tu ?
    - Nous avons vérifié dans le registre.


    Sans comprendre, Rose et Cindy se baissèrent simultanément pour inspecter le sol, et plus particulièrement au niveau de l’angle qui le reliait au mur. Bizarrement, c’était on ne peut plus propre.

    - Tu vas me faire croire que personne ne passe le balai ici ? railla son frère en désignant les alentours d’un geste circulaire de la main.

    Elle secoua la tête.

    - Non.
    - Menteuse.
    - Non.
    - Siii…
    - NON.
    - Mais…
    - Ne cherche pas à comprendre, ça relève du secret d’état. Mais je suis catégorique, conclut-elle en faisant volte-face pour se retrouver de nouveau face à la porte. Ceci n’est pas un placard à balais, ni à détergents. C’est autre chose.
    - Et c’est la seule porte du genre ?
    - Affirmatif. Nous avons vérifié, là encore.
    - D’accord.
    - Et arrête avec ça tu sais très bien que je ne le supporte pas.
    - D’accord.


    Elle soupira derechef, et préféra, pour une fois, ne pas relever. Parce qu’ils ne pouvaient se permettre de se chamailler plus longtemps dans une situation pareille, et parce qu’une bande d’adolescents les observaient bizarrement depuis tout à l’heure. Parce que ça ne l’enchantait pas trop, les discussions fraternelles, devant un public aussi large.

    - Je peux te poser une dernière question ?
    - Vas-y, fit-elle en tournant la tête vers lui.
    - Tu as le code, au moins, maintenant ? »


    Elle pinça les lèvres et lui adressa un dernier coup d’œil affligé, visiblement outrée à l’idée qu’il puisse la penser aussi stupide. Préférant agir, plutôt que de perdre plus de temps en paroles, elle tendit la main vers la poignée. L’actionna, et ouvrit la porte. Ses dires s’avérèrent totalement fondés. Là, une deuxième, la même, en version acier trempé renforcé. Et un digicode. Sûre d’elle, elle tapota habilement sur les chiffres qu’offrait le cadran. Elle entra beaucoup, beaucoup de numéros, beaucoup trop. Une fois son affaire finie, elle attendit, et eux aussi. Deux secondes s’écoulèrent, et il y eut un déclic. Pas de diode, cette fois-ci. Elle sembla indécise, un bref instant, puis s’avança. Appuya de nouveau sur la poignée. Celle-ci ne protesta pas, et la porte s’ouvrit.

    Il faisait sombre, là-dedans. Tout du moins jusqu’à ce qu’ils pénètrent à l’intérieur. A peine Alexandra eut-elle posé un pied dans la pièce que les néons s’allumèrent, et que la vérité s’étala sous leurs yeux, un peu comme cette marée de sang qui croupissait, quelques étages plus bas. Elle avait eu raison, sur toute la ligne.
    Il n’y avait pas de trace de balais, de serpillère, ou de quoi que ce soit qui fut relatif à la propreté – si l’on excluait les traditionnels dispositifs de stérilisation, les hottes, et les boîtes de gants en latex posés sur une petite commode, dans un coin. La pièce était de taille raisonnable, sans pour autant faire dans l’immensité exubérante – il fallait savoir se montrer discret. Les murs étaient tapissés d’étagères, comme à l’accoutumée, mais on sentait bien qu’ici, c’était différent. Il y avait cette grande bibliothèque sur la droite où s’entassaient ouvrages de science et surtout revues en tous genres. Il y avait cette armoire remplie d’erlenmeyers, d’éprouvettes vides. Il y avait cette seconde armoire où n’était entreposée qu’une maigre série de tubes à essais. Les fluides qu’ils contenaient étaient aussi rouges et opaques que le sang. Il y avait cet atroce bocal fermé et rempli d’un liquide orangé dans lequel flottait – ô, comble du dégueulasse – une sorte d’embryon totalement difforme et répugnant, qui semblait contempler les passants sans les voir, sa gueule perpétuellement ouverte dans une expression traduisant ce qui ressemblait à une insoutenable douleur. Ca rappelait à Rose cette vipère que lui avait montré son grand-père, quand elle était toute petite, et qu’elle vadrouillait dans les champs qui entouraient son domaine.
    Il y avait ces coupures de presse, ces articles de journaux, épinglés aux murs comme un trophée qu’on exhibait à bout de bras. De petites cages vides, casées dans un coin, sur la gauche. C’était à peu près tout ce qu’il était possible de reconnaître au milieu de ce capharnaüm parfaitement organisé. Ils pénétrèrent chacun à leur tour dans la chambre, et la porte se referma délicatement derrière eux.

    « Merde alors, souffla Tsuhiko lorsque son regard se posa sur la bestiole dans son flacon. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
    - Tu te rends compte que ta réaction est extrêmement stéréotypée, Tsu’ ? ironisa Axel en se postant à côté de lui. Zut de flûte, what is it ?


    Shane haussa un sourcil surpris à l’ouïe d’un accent aussi mauvais – on aurait cru qu’il hachait chacun de ses mots avec une machette de boucher – et suivit docilement sa sœur, qui s’éloignait en direction des tubes. Des échantillons sanguins.

    - Quelle horreur, marmonna Cindy en les rejoignant. Vous pensez qu’ils auraient pu créer cette… chose ?
    - Alors là, c’est une très bonne question, répondit Tsuhiko en se saisissant du récipient avant de le secouer sans ménagement, laissant la chose qu’il renfermait entrer dans un ballet aquatique des plus grotesques. Il sembla trouver ça assez amusant, puisqu’il redoubla d’efforts dans ses agitations. Vous avez-vu, on dirait qu’il est vivant !
    - C’est gerbant, décréta simplement Raya qui s’était glissée derrière lui et observait avec une fascination certaine le contenant… et, plus précisément, ce qu’il contenait.
    - T’as vu ? Avoue que t’adores ça, en vrai.
    - Arrête de faire le con, mugit Elisabeth avec irritation. Repose-le tout de suite. Laisse ça tranquille.
    - Hey, Lisa-chan, je comprends pour les animaux, mais là, c’est… même pas vivant, et ça l’a sûrement jamais été !
    - Là n’est pas le problème, répondit-elle du tac-o-tac en lui arrachant le bocal des mains pour le reposer violemment à sa place. Ne touche pas ça.
    - Mais…
    - Arrête, Tsu’, siffla Raya en le fusillant du regard.


    Totalement dépité, il abandonna et alla s’accoler à Axel, qui constituait son ultime élément de soutien. Ce dernier lui tapota l’épaule avec résignation, secouant la tête, l’air désolé. Tsuhiko acquiesça. Leur dialogue resta muet.

    - J’aurais jamais pensé qu’on puisse écrire des choses comme ça, dit Rose qui, s’étant saisie de l’un des grimoires entreposés autour d’eux, le feuilletait avec intérêt.
    - T’as trouvé quelque chose d’intéressant ? demanda Elisabeth en se rapprochant.
    - Si on veut… on va dire que c’est un peu… particulier.


    Laissant son index lui servir de marque-page, elle referma le livre et leur désigna le titre. Théories anatomiques. Le nom de l’auteur n’était pas spécifié, pas plus que la date de parution.

    - Eh bien ?
    - Eh bien… ce n’est pas ce à quoi on pourrait s’attendre au premier coup d’œil, dit-elle en ré-ouvrant le bouquin. Les expériences ont révélé qu’un sujet amputé décédait sous un délai relativement court en l’absence de tout traitement. Néanmoins, l’injection d’un virus souche Alba13 ralentissait considérablement la progression de la nécrose. Nous avons établi qu’en plus de sa capacité à atténuer l’infection, le Alba13 inhibait les récepteurs sensitifs cérébraux des sujets et faisait disparaître chez eux toute sensation de douleur – ou, au moins, cette isolation se faisait dans une fourchette allant de 87 à 100%, variant de façon variable selon les cobayes. La contrepartie de cette immunité consistait en une poussée de fièvre fulgurante et les symptômes y étant associés – convulsions, troubles de la conscience, voire quelques éruptions cutanées. Le rapport fait état d’une femme qui, dans un délire prolongé, a fini par tenter de… ronger son poignet jusqu’à l’os ? Mais qu’est-ce que c’est que cette connerie, encore ?


    Une expression profondément dégoûtée sur le visage, Tsuhiko se retourna vers elle.

    - Tu déconnes ?
    - Euh… non, fit-elle en rougissant légèrement. C’est formulé comme ça. C’est… bizarre.
    - Ca fait pas très professionnel, en effet.
    - En fait, c’est bouffé de fautes. Ca a dû être fait par un amateur, enfin, je sais pas, c’est…
    - Bizarre, ouais.
    - Ouais.
    - Eh, dites ?


    Ils se retournèrent vers Axel, qui contemplait fixement le rayonnage à côté de lui.

    - Depuis quand y a des livres sur l’économie dans ce genre d’endroit ?

    Laissant leur lecture sordide là, ils se rapprochèrent du rouquin.

    - Je suppose que c’est la grande machine commerciale du Kingdom Institute qui veut ça, avança Cindy sur sa droite.
    - De vrais tordus, répondit-il.
    - On dirait bien, oui, coupa Alexandra qui, Shane à ses côtés, triait lentement les coupures de presses qu’elle avait déposées sur la table, après les avoir tirées d’un classeur, posé sur une table en fond de pièce.
    - Vraiment ? demanda-t-il en se retournant pour se rapprocher d’eux, bientôt imité par les autres.
    - Oh, oui, vraiment.


    Renonçant définitivement à l’idée de garder le silence, elle se poussa un peu pour le laisser regarder. Il fronça d’abord les sourcils, sans trop comprendre ce qui s’étalait devant lui. C’est lorsque son attention se fixa sur un article bien connu qu’il écarquilla les yeux.

    - Hey, ils parlent des attentats bactériologiques d’il y a trois ans, au Tibet ! s’exclama-t-il en écrasant son doigt sur la coupure. Y a quelques passages d’entourés.
    - Pourquoi ils…
    - Faut croire que c’est leur façon de garder des souvenirs de leurs aventures, intervint Raya avant même que Rose n’ait eu le temps de finir de formuler sa phrase.


    Un silence pesant s’abattit dans la pièce, tandis que les esprits s’éveillaient. Seuls Shane et Axel gardaient un faible sourire au coin des lèvres. Cette fille tapait donc toujours dans le mille ?

    - C’est… exact, constata Alexandra après le petit moment de réflexion qui s’imposait dans ce genre de moment.
    - Vous êtes sérieuse ?
    - Les articles ont fait état de plusieurs composants chimiques retrouvés dans les organismes des personnes décédées, fit-elle en tournant la tête vers Tsuhiko. Nous avions travaillé avec, les mois précédents. Enfin, certains d’entre nous, j’entends, ce genre d’information circule vite autour de la machine à café. On n’avait pas fait le rapport entre les évènements et le boulot, étant donné que ces mêmes composants sont assez courants sur le marché.
    - Et vous avez vraiment fabriqué trois bombes chimiques ici ?
    - Non, siffla-t-elle. C’était supposé être pour la bonne cause. Nous avions fabriqué des vaccins contre… l’Endors ?


    Ses pupilles s’étrécirent tandis qu’elle prenait conscience de l’insoutenable vérité. Fébrilement, elle se baissa en avant, séparant chacune des coupures, les regroupant, les séparant, les classant. C’était un peu comme un puzzle qui s’assemblait sous leurs yeux, sans qu’ils n’aient rien eu à faire. Les pièces, des mots, des phrases, se juxtaposaient les unes aux autres. Le bureau fut bientôt totalement enseveli sous une myriade de morceaux de papiers, plus ou moins jaunis, plus ou moins rongés par le temps. Le plus effrayant était qu’il n’y avait là pas même l’équivalent d’un classeur. Douze autres attendaient sur le côté. Ainsi qu’une bonne trentaine de trieurs, dans une armoire, un peu plus loin.
    Ils regardaient sans comprendre. Mais elle, dans sa tête, tout devenait clair.

    - Il y a trois ans, l’épidémie de Malaria en Chine.
    - La Malaria ? Ils ne lui avaient pas donné un autre nom ? interrogea Raya.
    - Si, fit-elle en secouant la tête. Mais c’était comme ça qu’on l’avait appelé ici, parce que ça y ressemblait fortement, et pour d’autres raisons un peu plus… absurdes.


    Les sourcils froncés, elle hésita à sourire – parce que ça en valait bien la peine, dans le fond -, mais toute envie de revenir sur des évènements passés, heureux qui plus est, lui passa lorsqu’elle tapota l’article concerné du bout du doigt.

    - L’un de nos laboratoires mineurs travaillait depuis longtemps sur une sorte… comment dire… d’insecticide, sans être un insecticide. Quelque chose que l’on aurait pulvérisé sur les zones à risques et qui les aurait assainis.
    - Bon, vous vouliez vacciner les moustiques, quoi.
    - C’est à peu près ça. On était partis du principe qu’il pouvait être plus facile de répandre ces produits en masse afin de purger les insectes plutôt que se lancer dans des campagnes de vaccination qui pouvaient s’avérer difficiles dans les pays les plus sous-développés.


    Ils ne surent quoi répondre. Mais elle n’attendit pas que l’inspiration leur vienne et embraya sur un autre évènement.

    - Il y a cinquante ans, je sais que des travaux avaient été menés sur les formes du charbon… l’anthrax, ajouta-t-elle en voyant les regards éberlués fuser dans sa direction. C’était un sujet qui tenait particulièrement à cœur à l’un des chefs de labo de l’époque – sa femme, qui travaillait dans un système postier, était décédée à cause d’une enveloppe contaminée qui avait été abimée lors de son transport. Son objectif était de trouver un remède définitif à la maladie du charbon. Il a travaillé sur des formes mutées. Du jour au lendemain, on lui a demandé de cesser ses recherches, et il s’est retrouvé au chômage quelques mois plus tard. A ce moment-là, l’Europe subissait une nouvelle vague d’attentats. Avec une forme beaucoup plus évoluée que celles que nous connaissions. Qui avait par ailleurs la capacité de proliférer dans l’organisme… et de se transmettre d’homme à homme. »

    Et ce n’était pas tout. Une vingtaine d’années avant cette date. Une autre épidémie qui avait rasé près des deux tiers de la population Chilienne. Le Side, un magazine oscillant sournoisement entre journal politique et torchon-type de la presse à scandale, avait émis l’hypothèse, de la façon la plus insidieuse qui soit, que cette maladie avait peut-être un rapport avec les récentes frictions ayant opposé les dirigeants Chilien et Bolivien, suite au déversement non autorisé d’une grande quantité de produits corrosifs dans les eaux du Rio Lauca.
    Les attentats simultanés ayant eut lieu à Berlin et Moscou, près d’un siècle en arrière. Près de vingt-cinq mille morts au total. Et dix-sept ans plus tôt. La contamination soudaine des eaux du Lac Michigan, qui avait fait diminuer le nombre d’habitants de la ville de près d’un quart, coup supposément monté par une mafia venue de l’autre côté du Pacifique. L’Australie. La Suède. L’Alaska. L’Afrique du Sud. Cela s’étalait sur toute la surface du globe, et s’infiltrait jusque dans les îles les plus perdues, traitait de faits dont ils n’avaient jamais entendu parler, dont ils n’auraient même pu supposer l’existence – depuis quand l’Ile de Pâques était-elle considérée comme une zone de quarantaine strictement interdite d’accès ?
    C’était partout, dans l’espace. Et dans le temps. Car les incidents remontaient loin, beaucoup plus loin dans le flot des âges.
    Ils vivaient dans un monde plein de dangers, et ce depuis des décennies. Ils le savaient parfaitement, ils avaient appris à vivre avec, c’était devenu une sorte de coutume, ça s’était inscrit dans leurs vies, un peu comme le café du matin, ou la petite partie de squash le vendredi soir, entre amis. Le mal était partout, au même titre que la mort. C’était le lot des sociétés modernes.
    Ils ne s’étaient en revanche pas attendus à l’idée que leurs supposés gardiens de la paix soient eux-mêmes des agents corrompus. Doubles. Voire même triples.
    C’était outrant, choquant, horrifiant. Ils avaient devant eux la personnification ultime de la théorie du grand complot. Ils l’avaient autour d’eux. Ils étaient dedans.

    Et pour quoi, tout ça ? Pour… le fric ?

    « Ca explique pas mal de choses, marmonna Shane en reculant pour prendre appui sur la table derrière lui.
    - Qu’est-ce que vous entendez ? demanda Cindy en se frottant le front d’un geste vigoureux.
    - J’étais ici pour enquêter sur le dirigeant du centre.
    - Carlo Ramirez, souffla Raya.
    - C’est ça, fit-il en hochant la tête. Cela faisait un bon moment qu’on l’avait à l’œil et quelques unes de nos sources privées nous avaient rapporté suffisamment d’informations pour que je sois envoyé ici.
    - Vous étiez seul ?
    - Oui. On ne peut pas dire qu’il soit facile d’intégrer ce centre, et le fait qu’Alexandra ait travaillé ici m’a aidé. C’était une couverture béton.
    - C’est lui qui est à l’origine de tout ça ?
    - Je suppose. Enfin, pour les évènements couvrant les trente dernières années au moins. Le Kingdom Institute dispose d’un système un peu spécial. Il faut le voir comme une grande entreprise familiale.
    - On se transmet la direction de père en fils.
    - Ouais, exactement. A croire que c’est une belle famille de tordus… mais il n’était pas le seul suspect, quoi qu’en tête de liste.
    - Oh ! Les gens sur la photo, hein ? s’exclama Axel, fier de la lueur de génie qui lui avait traversé l’esprit sans réellement savoir pourquoi ça lui était venu à lui, et surtout, aussi vite.
    - La photo ?
    - Mais oui, Gros Tas, Balais dans l’Cul, la Pute ! Et Stéphane cheveux-gras, aussi. Je l’savais !
    - Il veut parler des gens qui étaient sur la photographie dans le Daily Seas, avant-hier. Carlo Ramirez, Johanna Lestat, Emily Surres et Stéphane Longius, signala Raya à qui l’expression perturbée de Shane n’avait pas échappé.


    Un sourire mesquin étira les lèvres d’Alexandra, qui râla, sans pour autant quitter la chronique des horreurs du regard :

    - Une sacrée pute, en effet.

    Son frère leva un sourcil interloqué, mais finit par revenir dans la conversation.

    - C’est… exact. On les soupçonnait d’être le noyau dur du groupe. Ceux qui étaient au cœur des magouilles.
    - Vous entendez quoi, par magouilles ? demanda Tsuhiko.
    - Oh… on avait des informations quant à des liens avec diverses mafias. De Corée du Nord, notamment. C’est ça qui nous a poussés à nous intéresser à cette affaire. Avec la renommée du centre, évidemment.


    Et accessoirement, parce qu’il n’aimait pas, lui, que sa sœur travaille dans un tel endroit, et que c’était ça qui l’avait poussé à fourrer le dossier sous les yeux de son supérieur, un matin d’Avril, deux ans plus tôt. Mais ça, il se dispensa de le préciser.

    - Et que comptez-vous faire, maintenant que vous avez les preuves que vous cherchez ?
    - On va faire d’une pierre deux coups. Il y a des dossiers concernant les commandes, les études et les productions du bâtiment dans cette chemise, fit-il en désignant de la main une pochette cartonnée remplie à craquer et plus qu’usée, posée à ses côtés. J’ai trouvé ça tout à l’heure. On a qu’à emmener quelques articles et le tour sera joué. A croire que ça leur faisait vraiment prendre leur pied, à ces imbéciles, de garder tant de preuves. Comme quoi, ils sont plus cons qu’on le pensait…
    - Ils ne pensaient pas non plus qu’on parviendrait à entrer ici. Ni que de tels évènements se produiraient, dehors… ajouta Alexandra qui s’attelait maintenant à regrouper toutes les papiers qu’elle avait trouvé et à les remettre dans leur classeur.
    - Pas sûr, coupa Tsuhiko sur un ton solennel, poussant tous les regards à se tourner vers lui.
    - Pas sûr ? répéta Shane, une moue perplexe peinte sur le visage.
    - Vous saviez que cette histoire de vaccin contre la Ralliah était bizarre. De toute façon, c’était évident, cette campagne était beaucoup trop précipitée, et il y avait trop de zones de flou autour de ça. Eh bien, peut-être que ce qu’ils souhaitaient, c’était justement ça. Je veux dire, peut-être qu’ils voulaient que Nausicaa se transforme en une espèce de… ville fantôme, condamnée, en quarantaine, inexplorable parce que trop dangereuse.
    - Oh, fit Axel en se postant à ses côtés, la magie de la télépathie inter-adeptes de thrillers délirants commençant à opérer. Et en fait, leur but, c’était justement d’empêcher les gens d’accéder au Kingdom !
    - Ils se savaient suspectés, continua son comparse. Peut-être même qu’ils vous avaient repéré, Shane, enfin, sans vouloir vous offenser, hein, je sais même pas depuis combien de temps vous êtes ici, dit-il en secouant la tête. La Ralliah s’est pointée. Tant mieux.
    - Voire même, ils ont fait se pointer la Ralliah ! renchérit le Rouquin.
    - EXACT MON LOULOU. Ils ont créé la Ralliah – enfin, là, je pars peut-être un peu en couille, mais après tout, rien n’est impossible, faut croire – afin de se blanchir. On a bien dit qu’elle ressemblait anormalement à la rage, mais qu’elle était plus puissante, bien plus évoluée. Vous avez fait des travaux là-dessus, enfin, en dehors des vaccins après la première manifestation infectieuse ?


    Alexandra secoua vaguement la tête.

    - Je ne sais pas… peut-être que je ne travaille pas ici depuis suffisamment longtemps, même si… j’en sais rien.
    - Bon. C’est pas grave, reprit Axel, prêt à prolonger par lui-même les pensées de son ami. On reprend. Ils créent la Ralliah, ou, au moins, ils saisissent l’occasion de son apparition pour se lancer dans la fabrication de vaccins. Ce faisant, ils se débrouillent pour fausser les résultats et faire quelque chose… d’encore pire, quelque chose comme dans les films de zombies les plus cools… trash… enfin, les films, vous voyez quoi.
    - Lestat travaille au bureau des recherches et Surres s’occupe de la validation des tests, entre autres, remarqua Raya qui voyait parfaitement où les deux voulaient en venir, mais refusait de se laisser prendre à leur petit jeu, à la fois par manque de conviction, mais aussi par désir de ne pas leur voler la vedette. Voire d’éviter de se ridiculiser dans l’optique où leur théorie était complètement foireuse.
    - Super ! beugla Tsuhiko dont l’excitation atteignait peu à peu son paroxysme. Donc, ils font le faux vaccin. Objectif…
    - Transformer les gens en cannibales furax ! continua Axel. C’était trop bien rodé pour que des gens s’en échappent – enfin, c’était supposément trop bien rodé. Comme ça, ils se barrent. Et ils embarquent le blé qu’ils ont engrangé avec eux, quitte à recommencer ailleurs, sous couverture, ou je sais pas quoi, enfin, là, je vais peut-être trop loin.
    - Grâce à l’issue de secours ! Impossible de revenir, après. Les gens vont condamner tous les accès à la ville, ou même la détruire, mais ça pourrait tout contaminer… enfin, ça, on sait pas. Mais au moins, ils ont l’immunité, ils sont sûrs qu’on ne découvrira rien, et même si c’est le cas, ils ont le temps de changer d’identité, de disparaître, quelque chose du genre.
    - Ca devenait trop dangereux, fit Axel.
    - Donc on remballe tout, conclut Tsuhiko.


    Tous deux s’échangèrent un regard complice, un grand sourire pendu aux lèvres. Ils hésitèrent à se taper dans la main, mais se dirent que c’en serait peut-être trop. D’autant plus qu’ils avaient peut-être faux. Ils se tournèrent d’un même mouvement vers Shane, attendant le verdict.
    Et ils furent à la fois très surpris et très heureux de voir que s’il semblait éprouver quelques doutes au début de leur long, très long laïus… une expression convaincue figeait à présent ses traits. Il acquiesça, d’un signe de tête.

    - Vous êtes futés, tous les deux.
    - Merci, mon frère, fit le jeune japonais avant de lui tirer une révérence un peu trop exagérée.
    - Nous savons, termina son comparse avant de terminer leur jolie chorégraphie par une petite courbette.
    - Ca paraît un peu tiré par les cheveux, mais c’est vrai que ça peut se tenir, annonça Alexandra. Nous devrions nous dépêcher, maintenant. J’ai pris les échantillons de sang que j’ai trouvé.
    - C’est les bons ? Vous en êtes sûre ? demanda Cindy, le ton angoissé à l’idée de devoir faire demi-tour une fois sur le chemin de la liberté à cause d’une… stupide petite erreur.
    - Affirmatif, répondit l’intéressée. Nous avions un code de couleur spécifique. Les bouchons noirs sur les tubes à essais, c’étaient les tests sur la Ralliah. Ca me fait un lot de trois à ramener là-haut.
    - Dégageons en vitesse, dit Shane en coinçant la chemise noire sous son aisselle. Si vous dites vrai et que des gens souhaitent quitter la ville… sachant qu’il n’y a qu’une seule issue… mieux vaudrait pour nous que nous arrivions avant eux.
    - Euh… quoi ? bégaya Rose en comprenant que l’affaire ne serait peut-être pas si simple qu’ils ne le pensaient à l’origine.
    - Les places sont limitées, et on n’a le droit qu’à un aller simple, répondit-il sur un ton grave.
    - Non mais c’est des conneries, pas vrai ? s’écria Axel avec de grands yeux.
    - J’aimerais bien. On n’avait pas prévu que d’autres personnes ayant connaissance de son existence projettent de l’utiliser. On n’a plus de temps à perdre. En selle, les jeunes.
    - Attendez deux secondes, fit Raya, qui s’était légèrement éloignée d’eux. Regardez ça, deux secondes.


    Ils bifurquèrent dans sa direction, et un gémissement dégoûté s’échappa des lèvres de Rose.
    Elle avait trouvé une grande armoire métallique, qui attendait là, cachée dans un coin. Elle l’avait ouverte. Elle était tombée sur quelque chose qui méritait d’être vu.
    C’était un bocal, là encore. Mais un grand, très grand bocal. Un bocal apte à contenir un homme de grande taille. C’était d’ailleurs là sa fonction.
    Un peu comme l’embryon qui les avait amusés, quelques minutes plus tôt, il y avait un individu qui baignait là dans du liquide verdâtre. Il avait les yeux écarquillés, et la bouche grande ouverte, lui aussi.
    Sa peau était nécrosée. Ses ongles étaient cassés. Ses lèvres enflées. Sa peau, couverte d’éruptions cutanées. Son corps, parsemé de cicatrices, principalement des signes d’infection, oscillait étrangement entre le blanc cadavérique, dans les zones saines, et le noir gangréné, au niveau des articulations, de la jugulaire, des plaies. Il était mort.
    Et il n’était pas sans leur rappeler leurs petits copains qui gambadaient dans les rues.
    Sauf que lui ne gambadait plus. Sauf que lui semblait être là depuis longtemps. A peu près aussi longtemps que la bestiole dans le bocal. Comprendre, très longtemps. Et même si ce n’était qu’une supposition instinctive, chez eux, ils avaient sans doute raison.
    Cette chose était là depuis des lustres.
    Cette chose, c’était la Ralliah.
    Ils étaient éberlués, et ils auraient sans doute pu spéculer à son sujet, rester ébahis. Mais ils devaient faire vite. Mais il y avait autre chose.

    - Excusez-moi ? s’étonna soudainement Tsuhiko en regardant avec lui, les yeux plissés.
    - Que… qu’y a-t-il ? bredouilla Alexandra.
    - Où est Elisabeth ? »


Dernière édition par Shade le Sam 1 Mai 2010 - 6:37, édité 1 fois
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Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 30 Avr 2010 - 22:40

    Ah, super ! Je me disais justement que ça faisait un moment qu'on n'avait plus de nouvelles, je suis contente de pouvoir te relire. Je ne vais pas trop m'étendre sur les style, les fautes, tout ça... Il es 00:36. Bref, juste, j'aime beaucoup, comme d'habitude, la façon dont tu as de mettre du suspense, c'est bien tourné. Et puis, c'est comme depuis le début, impeccablement... 00:39, je peux pas faire fonctionne correctement ma cervelle, désolé, insère le compliment de ton choix.

    Sinon, j'ai pas tout tout compris aux explications ou même ce qu'elles concernaient, mais il me semble que ça aussi, c'est dû au fait qu'il soit plus de minuit, donc je relirais tranquillement demain (tout à l'heure...) pour voir. Et sinon, j'aime, ça m'intéresse vivement, et comment oses-tu t'arrêter à un moment pareil ? >< Bref, c'est super pour peupler mes cauchemars (ou rêves) tout ça, et j'attends encore et à nouveau la suite, en bonne fan fidèle.
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 1 Mai 2010 - 6:21

    Je comprends ^^

    J'espère que la dernière partie ne comporte pas de fautes, je regardais du catch en parallèle... ._.
    Merci beaucoup, en tout cas.

    Je vais voir pour m'activer, mais avec le bac qui approche, ça va être hard... enfin, remarque, je dis ça... bref. En tout cas, il ne reste plus que trois chapitres, le prologue et l'épilogue - je l'ai peut-être déjà dit mais bon...
    Donc tout sera terminé cet été =)

    [ J'aime les fins qui tuent \o/ ]
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 12 Juin 2010 - 10:35

    Moins bien, je crois. En tout cas, on arrive aux deux derniers chapitres... qui n'ont pas intérêt à tarder, je dois absolument tout boucler avant la prochaine rentrée scolaire.


    Chapitre 20 : Chokeslam.


    I
    l aimait bien qu'on le gratte derrière les oreilles, et puis, aussi, sous le menton, un peu.

    Il avait toujours aimé ça. Il avait également toujours supposé que tout le monde ne pouvait qu'adorer être gratté derrière les oreilles, et puis, pourquoi pas, sous le menton. Il ne voyait pas en quoi cela aurait pu ne pas être apprécié. Car après tout, qu'y avait-il de plus agréable que de se faire gratouiller les oreilles, et le menton ?
    Le fait était que s'il aimait que l'on s'occupe de lui de la sorte, il n'avait eu, dans toute sa vie – ah, quelle vie de chien ! -, que très peu de fois l'occasion d'être cajolé, et regrettait avec amertume les moments où son besoin d'affection avait été satisfait. En fait, tout ça, c'était tellement loin qu'il avait lui-même du mal à s'en rappeler. Ce n'étaient plus que des souvenirs confus, un peu comme si on avait versé dans sa mémoire un gros pot d'encre noire, qui avait tout flouté, tout obscurci, tout dégradé. Ca le dérangeait, aussi. Il n'aurait su dire depuis combien de temps il ne s'était pas senti chez lui.
    Mais en ce moment-même, il avait réellement l'impression d'être rentré à la maison. Et s'il savait qu'il n'en était rien, s'il savait que tout cela ne serait à plus que désillusion, sous peu, s'il savait que tout prendrait bientôt fin, il ne pouvait s'empêcher d'apprécier. Et d'espérer, au plus profond de lui, que ce moment durerait, à jamais.
    Il avait été étonnement surpris de voir arriver quelqu'un. A ce stade, il s'était résigné à attendre la mort et à prier pour qu'elle ne mette pas trop longtemps à venir. Il s'était habitué à ne plus voir passer que des ombres rêches et puantes, aux gestes désordonnés, des ombres qui faisaient peur, et pourtant, des ombres plus familières qu'il ne l'aurait cru. Et puis, plus tôt, il avait vu du flou, là-bas, mais du flou différent – du flou qui ne puait pas, du flou dont l'odeur ne lui parvenait pas, dont les effluves âcres n'arrivaient pas à percer la cage de verre. Il s'était d'abord trouvé assez dubitatif suite à cette vision, puis avait supposé que tout cela n'avait été qu'un rêve, un rêve, apporté par cette mort qui le faisait languir. La tête appuyée sur le sol froid de sa cellule, il avait poussé un profond soupir, et de nouveau, il avait écouté la douleur. Car il avait mal, et ce, depuis extrêmement longtemps. Oh, oui, mal, terriblement mal.
    Il se souvenait de sa maison comme d'un petit pavillon en bordure d'un bois, pavillon où il avait pu prospérer avec toute sa famille. Finalement, il n'en avait retenu que très peu de choses, si ce n'est l'image d'un bonheur parfait. Et puis on était venu le chercher – il n'avait pas compris pourquoi, mais dans un premier temps, avait été très, très content que quelqu'un s'intéresse à lui -, et tout avait basculé. A partir de là, son monde n'était devenu que froideur… et souffrance.
    Il avait pu dire au revoir aux longues cavalcades dans la cambrousse… mais avait salué une vie d'oisiveté où l'existence ne se résumait qu'à une sieste prolongée. Chose qui, et il l'avait bien vite appris, n'avait rien d'enviable.
    Cela faisait longtemps qu'il avait mal – mal, partout -, mais il ne comprenait pas pourquoi cela ne s'était pas atténué avec le temps. Dans son idée, des maux perpétuels étaient synonyme de décès. Or, il était toujours là. Il supposait que c'était à cause des manipulations. Oui, c'était bien ça. On l'avait manipulé, une fois, et peu de temps après, il avait commencé à avoir mal. Depuis, ça n'avait pas disparu.
    Ca l'avait rendu fou, au début – et même maintenant, parfois, il se surprenait à hurler à la mort, comme ça, sans raison autre que le besoin d'évacuer tout ce qui le rongeait de l'intérieur-, et il en avait voulu aux gens, à tout le monde. Mais finalement… il s'était lassé de la haine. Et maintenant, l'idée d'un accès de violence, envers qui que ce soit, le laissait de marbre.

    Toujours est-il que finalement, les ombres sans odeur étaient revenues. Enfin, une seule ombre, plus précisément. Une bonne dizaine de minutes – si sa notion du temps était la bonne, et là encore, il en doutait – après le passage d'une ombre puante et bruyante. Et cette ombre sans odeur était rentrée dans la cage de verre. Et cette ombre sans odeur l'avait vu, et il l'avait vue lui aussi. En l'observant, il avait compris qu'elle était comme eux, sans pour autant l'être vraiment. Il l'avait vue, et il s'était immédiatement senti bien, terriblement bien.
    Il l'avait vue tandis qu'elle terminait de parcourir la distance qui la séparait de lui, et il l'avait vue déverrouiller la porte, il l'avait vue l'ouvrir, la porte, et il avait vu ses mains se tendre vers lui, ses mains si douces, et si chaudes, et le saisir, et il avait couiné de douleur comme un tout petit, et il lui avait adressé ce sourire, comme seuls les siens savaient le faire, et il lui avait manifesté sa joie, bien sûr, mais il avait été trop faible pour fêter dignement son arrivée. Alors il s'était laissé attraper, et avait abandonné au flot de bonheur qui l'envahissait tandis qu'elle le collait tendrement contre elle.
    Oh, oui. Il s'était demandé si ce moment n'avait pas été le plus beau de sa vie.

    Il n'aurait su dire combien de temps tout ceci avait duré – avait-il déjà précisé que sa notion du temps ne valait plus grand-chose ? -, mais toujours est-il que cela lui avait paru beaucoup trop court. Il aurait voulu rester avec elle tout ce temps, la sentant bouger, et ouvrir les autres portes, pour laisser tout le monde sortir. Il aurait voulu.
    Mais une faible vibration lui avait fait rouvrir les yeux, et, tous ses sens aux aguets, il avait attendu, écouté. L'écho d'une multitude de pas s'était répercuté dans tout son crâne, d'une façon hautement désagréable qui l'en aurait fait pleurer à chaudes larmes, si seulement il l'avait pu. Il s'en était remis à elle, et, une fois de plus, comme il l'avait déjà fait tant de fois au cours de sa petite histoire bien à lui, il avait attendu.


    « Elisabeth !

    Le ton, sec et outré, de Tsuhiko, lui soutira un faible sourire contrarié. Elle resserra un peu plus son étreinte. Elle ne se retourna pas.

    - ELISABETH.

    Fermant les yeux, elle appuya sa tête contre son petit protégé, humant avec délice la saveur fauve de sa peau. Elle ne se retourna pas.

    - ELI…
    - Repose ce chien tout de suite, Lisa.


    Et son sourire se mua en un rictus crispé tandis que l'étau de ses puissantes mâchoires se refermait sur l'intérieur de sa joue. Axel fit un pas de plus vers elle.

    - Lisa, je suis sérieux.

    Elle eut un profond soupir contrit, et, enfin, daigna faire volte-face pour exposer à leurs yeux autre chose que son dos, autre chose que les longues boucles blondes de sa chevelure. Elle le dévisagea. Son regard avait rarement été aussi calme.

    - Pourquoi ? fit-elle avec un vague haussement d'épaules. Il ne va pas me mordre.
    - Tu n'en sais rien, Lisa.
    - Si, je le sais. Il a l'air d'être sur le point de m'attaquer ? Axe, c'est un Beagle.
    - C'est-un-Beagle-qui-a-la-Ralliah, répondit du tac-o-tac son ami, veillant à séparer chaque syllabe de sa phrase de sorte à obtenir un rendu parfaitement intelligible.
    - Et alors ? Est-ce que ça a l'air de le rendre dangereux ?
    - Ca transforme bien ces types dehors en zombies, y a pas de raison pour que…
    - Tu ne réagirais pas comme ça si c'était ton frère, Axel.
    - Elisabeth… intervint Raya en s'avançant à son tour.


    L'intéressée eut un mouvement de recul, la mine contrariée.

    - Quoi ?! Tu t'y mets toi aussi, Raya ? Je croyais que tu comprenais ça, pourtant !
    - Je comprends tout à fait, répondit son amie en coulant un regard en direction du rouquin, qui, les lèvres pincées et les poings serrés, avait semble-t-il décidé de fixer le sol avec suffisamment d'intensité pour pouvoir le faire fondre sur une longue durée.
    - Mais alors, qu'est-ce que tu… ?
    - Je tente juste de te faire comprendre que ce que tu essaies d'accomplir est vain.


    Elisabeth écarquilla étrangement les yeux, un éclair d'incompréhension zébrant ses deux prunelles. Elle secoua doucement la tête. C'est ce moment que choisit Alexandra pour s'immiscer dans leur conversation.

    - Nous n'avons pas de temps à perdre, fit-elle avec une pointe d'appréhension au fond de la voix. S'il te plaît. Pose doucement ce chien là où tu l'as pris et viens. Il ne t'a pas mordue ?
    - Le poser ?! Mais vous le considérez comme un outil ou quoi ?
    - Je… non, bien sûr, répondit-elle sans se départir de cette intonation ferme qui donnait à toutes ses paroles des allures d'ordres non négociables. Mais il ne t'a pas mordue ?
    - Mais bien sûr que non, j'ai l'air de l'avoir été ?
    - Non… dans ce cas, repose-le, s'il te plaît.
    - Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas le prendre ? Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas emmener les autres animaux avec nous, aussi ?
    - Parce qu'ils ont été vaccinés, eux aussi.
    - Je croyais qu'ils avaient la Ralliah ? Et, de toute façon, c'est pas ce que vous souhaitez ? Ramener des échantillons ? Bon sang, on peut pas les laisser crever ici comme des merdes !
    - On n'a plus de temps à perdre, déclara Shane en marchant vers elle d'un pas décidé.
    - Que… dégagez !


    Resserrant son étreinte sur son paquetage, elle recula jusqu'au mur, derrière elle.
    Et lui, là, toujours contre elle, parce qu'il sentait bien que ça n'allait plus, parce qu'il voulait l'aider, et la protéger, face à toute cette adversité, il laissa échapper un faible grognement. Rien de bien effrayant selon lui, mais au moins, il lui montrait son soutien – enfin, c'était comme ça qu'il le voyait. Cela eut l'air de faire réagir l'assistance, car il sentit l'atmosphère se tendre, et les regards se poser sur lui avec horreur. Ca lui donnait envie de ricaner, mais il choisit de s'abstenir.
    Il n'avait que trop l'habitude d'être vu comme un monstre.


    - AH LACHE-LE LISA IL VA TE BOUFFER, brailla Tsuhiko, le poil hirsute, en sautillant sur place.
    - T'es ridicule, Tsu', souffla-t-elle avec moquerie.
    - Bon, ça suffit.


    Il sentit ses ongles rentrer lentement dans la peau de son cou tandis qu'elle le serrait un peu plus. Il se colla à son tour. Non, ça ne lui faisait pas mal. C'était même plutôt agréable, de voir qu'on se souciait de lui.

    - N'APPROCHEZ PAS ! hurla-t-elle en voyant Shane se diriger vers elle.

    Ce dernier ne cilla pas, et, en quelques grandes enjambées, se retrouva face à elle, les traits de son visage durcis par une expression déterminée.

    - Ne crie pas comme ça, Radiator va t'entendre. Lâche ce chien.
    - Non !
    - Si. Lâche ce chien.
    - Non !
    - Si.
    - Je vous ai dit que non !
    - Et moi je te dis que si, lâcha-t-il en tendant brusquement ses mains vers elle pour agripper l'animal qu'elle continuait de serrer.
    - HAAAAAH LACHEZ-LE BORDEL DE…


    Ta gueule, maugréa-t-il en silence en tirant sans remords sur sa prise, la faisant tanguer dangereusement vers lui.
    Ne sachant trop ce qu'il lui arrivait, il choisit de ne pas réagir. Il n'en avait de toute façon pas la force.
    Elle fit un pas, tentant tant bien que mal de garder son équilibre face à la force destructrice de son assaillant. Hésitant un instant à le mordre pour qu'il arrête de l'enquiquiner, elle préféra se cantonner à la méthode traditionnelle qui consistait à tirer encore plus fort de son côté. Le problème était qu'elle veillait à ne pas brusquer le chien et que cela lui porta tort.
    Car Shane, lui, ne ménageait en rien leur ami. Il ne lui fallut que quelques secondes pour le lui arracher et le porter suffisamment en hauteur pour qu'il soit hors d'atteinte, dans l'immédiat tout du moins.
    Elle pleura sa misérable condition de femme et maudit cette inégalité musculaire qui opposait les sexes. Mais ne prit pas le temps de s'apitoyer longtemps sur son sort et se rua en avant comme une forcenée, les mains tendues bien haut en direction du cobaye, poussant un hurlement rageur.

    - RENDS-LE MOI CONNARD !

    Shane ne réagit pas à ses insultes et s'empressa de reculer pour se mettre à l'abri et mettre une distance respectable entre eux deux, finissant par percuter la table d'opération derrière lui.

    - Alex', aboya-t-il.

    Cette dernière apparut bien vite à ses côtés tandis qu'Elisabeth revenait à la charge, et il s'empressa de lui fourrer son paquetage dans les mains avant de repartir à la rencontre de la jeune fille… et de se saisir brutalement de son bras gauche pour le serrer avec force et ainsi lui soutirer une grimace de douleur.

    - On dégage, fit-il aux autres en leur désignant la porte du menton.

    La petite troupe, qui s'était jusque là contentée d'observer la scène, les bras ballants et le regard effaré, fit l'objet d'un feu croisé de regards hésitants et perdus. Un juron étouffé de Shane – juron qu'ils ne parvinrent à comprendre car il avait cette fois-ci choisi de s'exprimer dans sa langue maternelle, mais ils n'avaient pas besoin d'être bilingues pour comprendre que les éclats anglais qui s'échappaient de sa gorge n'étaient en rien des compliments ou des manifestations de l'amour sans bornes qu'il pouvait leur porter – suffit à les faire s'activer, malgré le dépit que leur inspirait l'opéra qui se jouait sous leurs yeux. Tiraillés entre le désir de voler au secours de leur amie et leur connaissance infaillible de cette triste vérité qu'ils avaient eu à affronter jusque là, ils choisirent de se montrer lucides et abandonnèrent l'idée d'une tentative de rébellion à l'égard de la sphère adulte.
    C'est Raya, qui, la première, quitta les rangs pour se diriger vers la sortie. Elle fit de son mieux pour ignorer les pleurs d'Elisabeth et le cri indigné qui accompagna son départ. Elle ne lui adressa pas un regard, et disparut furtivement derrière la paroi à demi opaque, ne devenant plus qu'un contour flou et sombre. Cinq secondes plus tard, ses amis – plus ou moins – étaient à ses côtés et ne restaient alors plus que les cris déchirants d'Elisabeth, là, derrière.

    - ARRETEZ. JE VOUS AI DIT DE ME LACHER BORDEL !!

    Tsuhiko baissa les yeux tandis que les grognements étouffés de Shane – qui, d'oreille, semblait s'être pris un coup - leur parvenaient depuis l'autre côté.

    - NE ME TOUCHEZ PAS.

    Il continuait de la fixer, mais pour lui, ça n'allait plus. Il avait trouvé d'autres bras bien moins chaleureux et ne comprenait pas. Il ne comprenait pas pourquoi elle était triste. Mais il était sûr d'une chose. Le fait de la voir comme ça lui déchirait le cœur. Il n'avait jamais aimé voir les autres malheureux. Il n'avait jamais aimé être dans l'incapacité de les aider. Il se sentait misérable.
    Et il sentit la froideur glaciale du carrelage se répandre à travers tout son être lorsque son petit corps meurtri retrouva le sol de la Cage.


    - NON, MAIS LAISSEZ-MOI !!

    Les portes étaient ouvertes, mais les animaux restaient à l'intérieur de leurs cellules. Sans prendre la peine de rechercher la raison qui pouvait bien les inciter à ne pas profiter de leur liberté nouvelle pour tenter de se faire la malle, Alexandra recula rapidement après avoir déposé le chien, puis rallia à son tour la porte pour retrouver le reste de leur groupe d'un pas saccadé.

    - LAISSEZ-MOI RESTER AVEC LUI !

    Le tibias encore endolori par le coup de pied qu'il venait de recevoir – et il remerciait le Ciel qu'elle n'ait pas eu l'idée de frapper plus haut -, il tint bon et serra plus fort, lui arrachant un nouveau cri de douleur. Luttant contre les mouvements désordonnés de la jeune fille, il laissa sa main libre fondre de nouveau sur elle – un peu comme un cobra aurait plongé sur sa proie – pour attraper son deuxième poignet et le tordre suffisamment pour la plaquer dos à lui et l'immobiliser. Elle eut l'idée de se débattre encore, et une vive douleur lui traversa l'épaule tandis qu'elle tentait de nouveau de frapper – en vain. Elle sentit avec effroi qu'on la tirait en arrière et elle ne put rien faire. Elle avait trop mal.
    Alors, elle hurla. Elle hurla encore et encore, parce que c'était la seule chose qu'il lui était possible de faire à présent, parce que peut-être que comme ça, le Type au Radiateur aurait la bonne idée de se ramener pour semer la pagaille et la laisser rester, pour être avec Lui, parce que c'était alors tout ce qu'elle désirait. Lui. Eux. Ils n'avaient pas le droit. Ce n'était pas juste. En quel honneur l'aurait-ce été ? Qu'est-ce qui définissait cela ? En quel honneur auraient-ils dû passer… après ? Ils étaient tout aussi vivants qu'eux, bon sang !
    Elle hurla à en perdre haleine, elle hurla jusqu'à ce que ses jambes cèdent sous l'effort, jusqu'à ce que son visage, rougi, soit totalement déformé par cette tristesse et cette rage insondables qui la submergeaient, elle hurla jusqu'à ce que les hoquets cessent, que les sanglots la submergent, jusqu'à s'en étouffer, elle hurla, jusqu'à ce que les larmes ne viennent plus. Elle hurla jusqu'à ne plus pouvoir hurler.
    Et alors, elle se laissa définitivement tomber.

    Et s'il avait pu, il aurait hurlé, tout comme elle.
    Affalé sur le carrelage, trop faible pour que ses pattes soient à même de supporter son propre poids, il ne put que regarder. Il regarda de ses yeux larmoyants qui ne saisissaient pas pourquoi.
    Il les regarda disparaître, totalement, derrière le verre, il regarda jusqu'à ce que sa voix ne lui parvienne plus, et jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle plus qu'un bourdonnement déchirant qui vrombissait à ses oreilles.

    Et lorsqu'il sut qu'elle ne reviendrait plus, il se sentit seul, terriblement seul.
    Encore une fois.
    Il sut, également, qu'il ne lui restait plus qu'à mourir.


    Elisabeth traçait la route, devant eux, la tête basse.
    Elle avait d'abord pensé que son amie choisirait plutôt de se traîner derrière le groupe. Visiblement, la blonde avait opté pour le choix contraire. Elle ne savait pas si c'était là une bonne chose ou non.
    Elisabeth ne se souciait plus des règles.
    Vexée, elle ignorait délibérément les indications de Shane. Elle avait bien cru qu'elle les tuerait, au Kingdom, quand un sombre bruit de raclement leur avait indiqué qu'un homme adepte de la plomberie amateur traînait dans les parages. Heureusement pour eux, ils étaient parvenus à l'esquiver, et, sprintant jusqu'à la sortie, avaient pu quitter le bâtiment sans encombres supplémentaires. Pour ça, ils devaient remercier Alexandra et sa parfaite maîtrise des lieux.
    Elisabeth ne pouvait plus tenir la route.
    Et ça la désespérait, vraiment.

    « T'en fais pas… on sera bientôt sortis de cette galère, susurra Axel à son oreille en venant se poster derrière elle.

    Elle lui adressa un vague signe de la main avant de lever le visage vers lui.

    - J'espère qu'on y arrivera, décréta-t-elle sans grande conviction.
    - Bah, ouais, y a pas de raison. On peut pas être arrivés aussi loin pour clamser comme des merdes. On va dégager d'ici et dans quelques mois, ça nous fera bien marrer.


    Sauf si la Ralliah nous tue une fois de retour là-bas, ajouta-t-il pour lui-même.

    - Tu es bien optimiste.
    - Il faut l'être, Raya.
    - Je ne peux pas l'être. Enfin, pas pour le moment.


    Il eut une grimace, une moue contrariée, l'une de ces mimiques qui lui étaient propres et qui faisaient, sans doute, tout son charme.

    - Moi aussi, je trouve que ça la fout mal pour Lisa, fit-il, toujours à voix basse.
    - C'est dur, pour elle.
    - J'en doute pas.

    - Vous savez si on y est bientôt ?


    Ils cessèrent de se regarder pour se tourner vers Rose, qui rejoignait le duo de tête – soit Shane et sa sœur, Elisabeth exclue -, accompagnée de Cindy – Cindy qui, bizarrement, s'était montrée étrangement compatissante à l'égard de leur amie, un peu plus tôt, mais qui avait bien vite vu ses efforts réduits à néant par la façon brillante qu'avait eu Elisabeth de l'ignorer lorsqu'elle avait tenté de lui adresser la parole, au sortir de l'institut. C'est, pour une fois, Alexandra qui se chargea de répondre :

    - Encore un petit quart d'heure et ce sera bon.
    - Vous êtes sérieuse ? interrogea Cindy, l'air sceptique.


    La jeune femme eut un sourire.

    - Absolument. D'ici peu de temps, nous serons sortis de ce cauchemar.

    - Sauf si on nous a piqué notre vaisseau spatial, remarqua Tsuhiko en se joignant aux deux retardataires.
    - Je croyais qu'il fallait se montrer optimiste ? demanda Raya.
    - Ouais, ouais… grommela-t-il en faisant craquer une à une les articulations de ses phalanges.
    - En tout cas, la dame l'est. Et si la dame est optimiste, moi je le suis aussi, décréta Axel sur un ton solennel, la main sur le cœur. Je me demande ce que ça peut être, leur solution miracle… un autre ascenseur, vous croyez ?
    - Un vaisseau spatial, je te l'ai dit, Axe.
    - Tu crois qu'il a un Chewbacca ?
    - J'espère, j'ai toujours rêvé de parler à un Wookie.
    - Ptêtre bien que c'est le Faucon Millénium, en plus.
    - Faudra essayer les tourelles de tir, s'exclama Tsuhiko avec une pointe d'euphorie dans la voix.
    - Oh oui ! On dégommera des restes de stations pétrolières comme ça !
    - Mouais… t'es sûr que les puits sont à sec ? J'ai pas envie de provoquer une énième marée noire moi.
    - Ils les auraient pas désertés sinon.
    - Ouais mais y avait la crise et…
    - HAAAAH !


    Les yeux écarquillés par la surprise, ils se dévisagèrent quelques instants avant de tourner la tête vers Raya, totalement outrés à l'idée que leur amie ait pu se montrer expressive au point de pousser un hurlement… de fille. Ils battirent des paupières, scrutant avec attention le dos de leur amie, qui, juste devant eux, s'était arrêtée – manquant de les percuter par la même occasion. Sans comprendre, ils se placèrent à ses côtés tandis que Shane, Alexandra, Cindy et Rose se tournaient vers eux. Elisabeth ne les regardait toujours pas, mais s'était également stoppée. Elle fixait un point, à l'horizon. Un point au milieu de cette grande plaine herbeuse qu'ils traversaient depuis une demi-heure déjà. Un point, que Raya désignait à présent d'un doigt tremblant.
    Une tâche, une silhouette humaine, là-bas, qui s'avançait vers eux d'un pas relativement lent. Un homme. Qui, visiblement, les avait vus.

    - Oh mon Dieu, bafouilla Tsuhiko en se collant discrètement à son ami.

    D'un geste précautionneux, Shane se saisit du revolver qui attendait toujours, coincé dans son pantalon. Il arma le canon et attendit.
    L'autre se rapprochait.
    L'autre leur disait quelque chose, bizarrement.
    L'autre, ils le reconnurent lorsqu'il ne fut plus qu'à une trentaine de mètres d'eux.

    - C'est Darraut ?! articula Axel sans cesser de fixer l'homme qui se rapprochait peu à peu d'eux.

    Car c'était bien lui.
    Méconnaissable sous certains abords – ses airs proprets envolés au profit d'une chemise totalement ruinée et d'une masse capillaire plus ébouriffée qu'un champ de bataille -, Claude Darraut, féru de mathématiques mais avant tout professeur dont la médiocrité n'avait d'égal que la qualité navrante de son sens de l'humour, jadis grand adepte du Kingdom Institute, aujourd'hui réduit à l'état de dommage collatéral engendré par les expériences de ce même labo, Claude Darraut, qui traînait sa carcasse jusqu'à eux.
    Claude Darraut n'était pas en très bon état. A le voir de loin, comme ça, on pouvait le supposer extrêmement fatigué. On pouvait également supposer qu'il en avait vu des vertes et des pas mûres, et qu'il avait dû traverser bien des péripéties pour arriver jusque là. Mais il était une chose qu'il était impossible de deviner, à une telle distance. Cette chose, c'était qu'il souffrait, atrocement.
    Car Claude Darraut avait mal, terriblement mal.

    Merveille de la génétique moderne, le Ant X était un virus qui savait s'adapter, prendre les mesures qui s'imposaient, le Ant X était évolutif. Le Ant X était puissant.
    Au rythme des lambeaux de chair arrachés, le Ant X avait appris que la meilleure des solutions n'était sans doute pas d'agir dans la précipitation – courir en hurlant n'était pas la plus discrète des approches. L'Homme au radiateur avait expérimenté la traque silencieuse, et, problèmes de chauffe-eau mis à part, avait pu constater que la technique s'avérait payante. La prise de conscience se faisait plus ou moins rapidement selon les individus, et l'avancement de leur infection. Néanmoins, à l'heure qu'il était, la totalité de la population Ant de la cité de Nausicaa devait avoir compris que pour tuer, il fallait éviter de se faire repérer, directement. Il fallait se faire caméléon. Il fallait jouer la comédie.
    Ce n'était pas facile, quand on avait le corps agité de tics nerveux et incontrôlables. Mais ça demeurait faisable, avec de l'entraînement.
    De l'entraînement, Claude Darraut en avait. Et Claude leur en voulait beaucoup, beaucoup, beaucoup. Beaucoup trop.
    Et ça, Shane l'avait vu.

    - Elisabeth ! Recule tout de suite !!

    La jeune fille l'ignora avec brio – domaine dans lequel elle excellait, visiblement – et ne broncha pas. Claude Darraut n'était plus qu'à une dizaine de mètres d'elle, et, déjà, les spasmes qui agitaient ses membres se faisaient plus puissants. Il ne tenait plus. Il voulait se jeter sur elle, et lui faire mal, mal, comme lui il avait mal.

    - Putain de…

    Le reste se perdit en une nouvelle salve d'injures à l'américaine, et c'est pile à ce moment-là que Claude Darraut bondit.

    Elle ne se décida à reculer que lorsqu'il fut complètement sur elle. Il fallait croire que son instinct de survie reprenait le dessus, et elle se trouva sacrément stupide – gamine, puérile, et tout le reste – d'avoir agi de façon aussi inconsidérée. Ne prenant même pas la peine de jurer, elle tendit ses mains en avant et esquiva habilement les crocs jaunis par la pourriture de son professeur de mathématiques pour le saisir à la gorge, ses jambes ne tardant pas à ployer sous leurs deux poids combinés. Elle s'affala en arrière, écrasée, suffoquant sous le souffle brûlant de son assaillant, mais tint bon, et veilla à laisser une distance correcte – soit de la longueur de ses bras – entre les mâchoires gluantes de Mr. Darraut et son propre corps. Plissant les yeux de dégoût, elle serra les dents tandis que les doigts tuméfiés du malade se refermaient avec force sur ses épaules. Ses oreilles sifflaient et sa vue se brouillait. Elle aurait pu lâcher prise. Mais s'il y avait bien une chose qu'elle ne pouvait tolérer, c'était que ce sale type puisse avoir sa peau.
    Elle n'entendit pas les exclamations – tantôt suraigües, tantôt étranglées – de ses compagnons derrière elle. Elle n'entendit pas le bruit des pas de Shane qui se faisait plus présent à mesure que celui-ci les rejoignait. Elle ne l'attendit pas pour riposter.

    - Dégage, connard ! grommela-t-elle en repliant brusquement ses jambes contre son torse. »

    Elle eut pour toute réponse droit au dépôt d'un joli filet de bave sur sa joue, et, dans un haut-le-cœur, elle frappa.
    Le principe était simple : sans être une experte en arts martiaux, elle savait qu'on nommait ça la Planchette Japonaise, et que c'était dans l'ensemble assez pratique pour se défaire d'un individu particulièrement collant. C'était là une technique qu'elle n'avait jusqu'alors jamais exécuté : mais heureusement pour elle, Elisabeth Leroy était douée, et le coup fit mouche, se révéla même diablement efficace. Lorsqu'elle déplia ses jambes avec une brutalité sans nom, Claude Darraut gargouilla quelque chose d'incompréhensible, et disparut totalement de son champ de vision.
    Elle n'eut pas le temps de se redresser que Shane lui était passé devant, l'arme au poing.
    Il y eut un nouveau grondement rageur, et puis, une détonation sourde.
    Ne resta plus que le bruit d'un corps qui s'affale dans l'herbe, et le silence de mort qui succédait aux coups de feu.

    Claude Darraut était mort. Mort, tout ce qu'il y avait de plus mort.
    Il fallait supposer que ce genre de chose aurait bien fini par arriver, un jour. Même si le décès n'avait pas été aussi prématuré, tout le monde devait bien faire un trait sur son existence, à un moment ou à un autre. Quoi qu'aient pu en dire les ambitions de certains.
    Car des ambitions, il en avait eu. Sans doute un peu trop.
    Claude Darraut avait voulu être chercheur. Plus précisément, Claude Darraut, dans sa jeunesse, avait toujours aspiré à devenir l'un des plus grands mathématiciens de son époque, l'une de ces personnes qui ne vivaient que par et pour les équations, et toutes ces choses incompréhensibles que se réservaient les élites. Le fait était que n'en déplaise au jeune Claude et à ses géniteurs, il n'avait jamais eu suffisamment de ressource pour accéder au statut suprême de scientifique loufoque et socialement arriéré.
    Les Darraut avaient pourtant tout fait pour amener leur fils sur le haut des podiums : les cours particuliers avaient fusé, au même titre que les calculatrices hors de prix. Assommant leur fils de travail, ils avaient sans cesse entretenu chez le jeune Claude ce désir qu'avaient les battants de réussir. Mais Claude n'avait jamais été un battant. Et c'était après une scolarité parsemée de bizutages et de notes médiocres qu'il avait finalement réussi à accéder au rang de prof. Prof de maths.
    Parce que même si les mathématiques avaient toujours été sa passion, il n'avait jamais réussi à parvenir au-delà du niveau bac.
    Et c'était particulièrement triste.
    Aussi triste que la façon qu'avait Tsuhiko se pousser sa tête du bout du pied, juste pour voir si il était bel et bien mort, cette fois-ci.

    « C'est dégueulasse, fit-il après une longue minute contemplative.
    - Le touche pas, Tsu', on sait jamais, fit Axel, à côté de lui.
    - Pourquoi, tu crois qu'il mord toujours ?
    - Je préfère me méfier de ce crevard. Ca va, Lisa ?


    L'intéressée hocha faiblement la tête, le regard vague. Il en fit de même, satisfait de voir que le contact parvenait à être rétabli.

    - Il ne t'a pas…
    - Non, il ne m'a pas mordue, fit-elle sans qu'Alexandra ait eu le temps de terminer sa phrase.


    Et, instinctivement, elle se frotta la joue, de peur que quelques résidus de salive contaminée s'y soient encore trouvés.

    - Vous le connaissiez ? interrogea Shane en remettant son arme dans son pantalon.
    - C'était notre prof de maths, fit Rose en observant le cadavre d'un air dégoûté.
    - Oh.
    - Une ordure, s'empressa-t-elle d'ajouter.


    Il eut un maigre sourire.

    - Je vois. Bon. On ne va pas s'éterniser ici, on a déjà fait suffisamment de bruit. J'ai plus qu'une balle en réserve, et j'aimerais la garder. On bouge. »

    Ils acquiescèrent en silence, et le suivirent docilement.


    Le temps semblait s'accélérer, à présent.
    C'était plutôt surprenant de prime abord : ils avaient supposé que les dernières minutes seraient les plus longues, parce que la fin était proche, parce qu'ils avaient longtemps attendu ce moment. Il n'en était rien. Ils appréhendaient l'instant final avec angoisse, et n'avaient aucun mal à sentir que leurs tripes se nouaient sous l'effet de la peur. La peur, oui. La peur de constater, une fois devant la ligne d'arrivée, que tous leurs efforts avaient été vains. Après tout, peut-être qu'il y avait un piège, peut-être qu'ils se feraient bouffer comme de vulgaires biscuits apéritif. Peut-être qu'il y avait cet équivalent du Boss de Fin, là-bas, qui se tapissait dans l'ombre et guettait leur venue. Parce que lui savait, et pas eux. Parce que lui était prêt, et pas eux.
    Parce que lui avait tout son temps pour voir venir le combat final et préparer ses mouvements, ajuster son arsenal, poser ses collets. Et pas eux.
    Ils étaient pourtant confiants, et avaient peur que cela leur porte préjudice, par la suite. Ils savaient qu'il leur fallait garder la tête froide, et pourtant, à l'idée de s'extirper enfin de cet enfer, ils se sentaient pousser des ailes. Ils n'y pouvaient rien. Ils étaient terrifiés… et à la fois surexcités. Il fallait croire que pour une fois, cette possible entité supérieure régisseuse du monde daignait bien vouloir leur accorder un petit extra. Car ils n'eurent pas à attendre bien longtemps avant de voir se profiler au loin l'ombre de ce qui serait, ils l'espéraient, leur salut.

    C'était une sorte de petit bunker qui émergeait de deux touffes d'arbres, au milieu de ce plat verdoyant et monotone qui les entourait. A une dizaine de mètres seulement de la paroi transparente du mur protecteur de la ville. L'ensemble était modeste : c'était du béton sale coulé de façon grossière, sans précautions particulières, de toute apparence. Quelques lettres de peinture rouge s'écaillaient sous l'usure du temps, là, sur la portion de mur qui leur faisait face. On ne pouvait lire ce qui était inscrit.
    Il n'y avait bien entendu pas de fenêtre. Pas de tourelle. L'entrée n'était gardée que par une simple porte rongée par la rouille. Une porte épaisse. Une porte lourde.
    Non, ça n'avait rien de bien folichon, ça manquait vraiment de gueule, ils étaient carrément déçus, et sur le coup, ils se demandèrent si on ne s'était pas foutu d'eux, et si c'était bel et bien ça, cette chose, qui devait les sauver.

    « C'est ce truc décrépis qui va nous aider ? s'enquit Tsuhiko d'un air perplexe.
    - C'est pas un ascenseur, en tout cas, remarqua Axel.
    - Je t'ai déjà dit que c'était un vaisseau spatial, Axe, t'as la mémoire qui flanche.
    - C'est exact, fit Alexandra après un instant déglutition difficile.
    - De quoi ? On va vraiment monter dans un vaisseau spatial ?! s'exalta Tsuhiko, dont les yeux s'emplissaient peu à peu d'une myriade de petites étoiles lumineuses.
    - Non, fit-elle en secouant la tête. Mais c'est bien grâce à ça que nous allons quitter Nausicaa.
    - Ah, et comment ?


    Elle eut un moment d'hésitation, puis haussa les épaules avec malice.

    - Vous verrez bien.
    - Vous êtes fourbe ! s'exclama le jeune homme d'une voix offusquée.
    - Je sais, oui, sourit-elle.
    - Je suis sûr que vous savez même pas, en fait !
    - Ne me prends pas pour une conne, mon petit. Bon, bouclez-la, on entre.


    C'est le signal qu'attendait Shane, qui appuya sur l'épaisse poignée de la porte. Au fruit d'un certain effort, cette dernière céda pour leur laisser la voie libre, ses gonds ne manquant pas d'émettre un grincement particulièrement crispant à mesure que l'ouverture se créait.

    - Oh.

    Comme ils pouvaient s'y attendre au vu de la taille relativement réduite du bâtiment, l'issue donnait sur un escalier plutôt raide. Et c'était tout noir, en bas.

    - Plus un bruit, maintenant, ordonna Shane avant de s'engouffrer sans la moindre hésitation dans les ténèbres, son revolver de nouveau sorti. »

    Ils se jetèrent des coups d'œil anxieux, puis finirent par prendre sa suite. Alexandra attendit qu'ils soient tous passés pour tirer la porte derrière eux. Le renouvellement de la complainte stridente du métal qui souffre lui laissa penser que leur arrivée n'était absolument pas discrète, et qu'en conséquence, ils feraient mieux de prier pour être les premiers à pénétrer dans les locaux souterrains. Au moins, pensa-t-elle, ils sauraient si quelqu'un entrait après eux, comme ça.
    Elle hésita à laisser la porte entrouverte, juste au cas où ils aient dû partir rapidement. Elle finit par abandonner cette idée, et condamna définitivement l'entrée, se disant que de toute façon, si un problème se posait, reculer ne leur aurait plus servi à rien.
    Et elle rattrapa le groupe, qui tâtonnait dans le noir, un peu plus bas.

    « Putain, on y voit que dalle, grommela Tsuhiko en s'accrochant frénétiquement au premier t-shirt venu. Axe, c'est toi ?
    - Non, ça c'est moi, répondit Raya qui effleurait le mur du bout des doigts.
    - Ah, merde, excuse. Axe, t'es où ?
    - Euh… là.
    - Là ? fit le jeune japonais en faisant des gestes circulaires avec ses deux bras, pour finalement abattre l'une de ses mains dans un visage inconnu.
    - Aaah putain, c'était moi ça, râla Elisabeth en agrippant son poignet.
    - Oh… excuse, toi aussi. Axe ?
    - LA, répondit son ami en tendant la main droit devant lui pour se saisir de ce qui aurait dû être son bras.
    - C'est Rose, ça, soupira l'adolescente, qu'il venait d'attraper.
    - Meeerde… Tsu', t'es où ?
    - Je crois qu'il est là, avança Cindy, qui touchait elle aussi quelqu'un de sa main droite.
    - Ca, c'est moi, fit Alexandra. Enfin, mon épaule, plus précisément.
    - Euh… désolée.
    - Y a pas de mal.
    - PUTAIN T'ES OU AXEL ?!
    - Gueule pas comme ça, Tsu' !
    - Tu gueules aussi, Elisabeth !
    - Mais… aïeuh !
    - Zut… Rose ?
    - Non, Cindy !
    - FAIT CHIER.
    - Vous devriez…
    - Arrêter de faire autant de bruit, intervint Shane sur un ton froid. Ca devrait bientôt s'allumer.
    - Désolée… marmonna Cindy.
    - Pourquoi, s'allumer ?
    - Il n'y avait pas d'interrupteur à l'entrée et je doute qu'ils aient été cons au point d'oublier de mettre quelque chose qui s'y… apparente.


    A peine eut-il le temps de terminer sa phrase que de vieilles lampes à sodium, fixées au plafond, s'allumèrent pour leur éclairer la voie et diffuser sur eux une lumière jaune et grelottante. Les traînées de poussières se soulevèrent avec flegme, et il y eut quelques toussotements.

    - Des détecteurs de mouvement, je suppose, fit-il sans se retourner.
    - Classe.
    - La ferme. »


    Non, Shane n'avait plus envie de parler, ou d'écouter parler. Shane était extrêmement tendu. Et cela se voyait. Cela se sentait. Et cela suffit à leur faire comprendre qu'à partir de maintenant, le silence était de rigueur.

    Le tunnel était relativement long. C'était à vrai dire une véritable infinité de marches collantes et humides qui s'étalait à leurs pieds, et l'humidité croissante, à mesure qu'ils s'enfonçaient dans les boyaux du monde, n'allait pas sans leur rappeler leurs petites excursions dans les égouts, les jours précédents. L'avantage était qu'ici, au moins, l'odeur était supportable. C'était toujours ça de pris.
    C'est après deux bonnes minutes de descente – deux minutes qui leur parurent par ailleurs affreusement longues – qu'ils touchèrent au but. L'objet de tous leurs espoirs arrivant enfin à portée de main, ils s'arrêtèrent devant une nouvelle porte. La même. A l'exception près que celle-ci était recouverte d'une fine pellicule d'eau, au même titre que les murs qui les encerclaient.
    Se plaquant contre le métal, glacial et sombre, Shane exerça de nouveau une pression sur la poignée qui lui était offerte, débloquant une fois de plus – et sans un bruit, cette fois-ci – le passage. Glissant sa tête dans l'interstice dégagé, il scruta les environs avec une attention toute particulière, se demandant ce que Jerry aurait fait, dans une situation pareille. Mais comme il ne voyait rien de suspect et comme il supposait qu'il en aurait été de même pour Jerry, il choisit d'entrer. Sans réfléchir, ils le suivirent d'un seul homme.

    Ils n'eurent pas le temps d'admirer le paysage, une fois de l'autre côté.
    Car Shane était debout et immobile, là, devant eux. Ils ne voyaient pourtant rien. Non, il n'y avait rien. Et pourtant, ils sentaient qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas, chez leur guide.
    Ce quelque chose, c'était que l'homme, lui-même, avait l'impression que ça clochait. Et qu'il se sentait particulièrement stupide et faible, à présent. Faible, parce qu'il savait que bientôt, l'hésitation n'aurait plus lieu d'être. Faible, parce qu'en dépit de ce qu'il avait pu croire, quelques secondes auparavant, en s'engouffrant presque tête baissée dans cette dernière pièce, son Instinct lui disait que ça n'allait pas. Que ça ne pouvait pas aller bien.
    Et en sa qualité d'agent expérimenté, il savait que son Instinct ne pouvait jamais le tromper.
    En sa qualité d'homme de terrain chevronné, une fois de plus, il avait parfaitement raison.

    Comme venue d'ailleurs, une voix, qui leur était inconnue à tous, ou presque, résonna dans les locaux, se répercutant au travers des murs, déchirant leurs oreilles sans aucun ménagement, pour leur soutirer un horrible frisson d'angoisse. Une voix d'homme. Une voix qui ne leur disait rien qui vaille.

    « Bonjour, Alexandra. »

    Et Carlo Ramirez apparut, débarqué tout droit du royaume de l'ombre, quittant sa cachette trop parfaite, là, dans cette vilaine, toute petite alcôve que Shane n'avait pas vue.
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Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 12 Juin 2010 - 15:43

    J'ai tout particulièrement apprécié cette partie là, pourtant. Différent, un peu, de ce que tu as fait jusqu'ici, surtout le début, mais pas moins bien, selon moi. Puis j'ai aussi sentit une bouffée d'affection pour Elizabeth soudaine, Dieu sait pourquoi... Je l'aimais déjà bien, cette petite, dès le début. Bref,

    C'est marrant, le début de ton chapitre m'a fait un peu penser aux bouquins de Stephen King, pour le style. Ou alors c'est moi qui ait lu trop de Stephen King ces derniers temps. Enfin, j'ai beaucoup aimé cette partie, c'est dommage de voir la fin arriver. Ou pas, j'ai une faim de loup, ça ne me dérangerait pas de dévorer quelques pages de plus xD

    Bref, j'ai pas de conseil à donner, si toutefois tu en attendais. Je continue juste de suivre fidèlement (C'est la preuve que j'aime ! xD). Je pense que je vais finir par faire imprimer tout ça, mais ça fait beaucoup de pages, faut voir...
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 12 Juin 2010 - 16:35

    Merci !
    Si ça te plaît, c'est l'essentiel ^^

    Disons que j'ai l'impression que ça fait " bâclé " parce que ça fait... ce que j'appelle l'effet Star Wars. En gros, paf, t'es dans un lieu où il se passe quelque chose, le truc se passe, et paf, tu passes directement à l'autre lieu, pas de transition particulière.
    J'essaye de développer un peu mais bon, quand tu marches dans l'herbe... je vais pas décrire les arbres un par un ._.
    Mais ça me laisse une impression d'inachevé.

    J'aime beaucoup Stephen King, bon, je lis pas beaucoup et j'ai pas feuilleté un de ses bouquins depuis plus d'un an mais c'en est peut-être inconsciemment inspiré ^^
    J'essaye surtout de pas sombrer dans le RP quand j'écris ça, faut que ça reste du genre " bouquin " et que ça dérive pas trop.

    BREF. La suite devrait arriver vite. On laissera quand même le bac passer d'abord ^^

    De mon côté, ça fait 182 pages... j'en ai une demi en plus en haut avec les trucs dont je dois me rappeler.
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Dim 4 Juil 2010 - 15:37

    Réalisé beaucoup plus rapidement et vite que prévu, mais pas bâclé, au contraire, je suis très contente de moi ^_^
    Voir mon dA si envie d'en savoir plus, la flemme de me répéter xD

    C'est donc l'avant-dernier chapitre ! J'ai eu une grosse bouffée de motivation et d'inspiration. La prochaine sera la dernière, et ça sera accompagné d'un Prologue - histoire de faire durer le suspense jusqu'au bout, mes éventuels lecteurs, okay, j'en vois plus qu'une pourront le lire avant d'attaquer la der des der - et d'un Epilogue qui déchirera sa race trop grave lol.
    Bref.

    Je touche vraiment au but, là \o/
    Et j'avais vraiment hâte de l'écrire, la fin de ce chapitre, je l'avais prévue depuis un bail et j'étais vraiment impatiente d'en arriver là.


    Chapitre 21 : Je suis…


    C
    arlo Ramirez n’avait jamais aimé les contretemps.

    Il avait toujours supposé que cette répulsion chronique qu’il éprouvait à l’égard des petites surprises de la vie trouvait ses origines dans l’enfance médiocre qu’il avait vécue dans le Queens, à New York. Issu d’un milieu plus que modeste, fruit malencontreux d’un adultère qui traînait trop en longueur, fils d’une alcoolique n’ayant jamais été capable de gérer sa vie de façon convenable, le jeune Carlo avait ainsi grandi dans l’ombre d’un cul de bouteille vide, sans jamais connaître la moindre figure paternelle – Mr. Punsola, mari acariâtre dont la stérilité avait été diagnostiquée aux alentours de ses vingt-sept ans, n’avait en effet que très peu apprécié de découvrir qu’un sombre inconnu avait osé mettre sa partenaire de vie en cloque et avait bien vite mis les voiles, trop blessé dans son amour propre pour accepter d’élever le vil petit bâtard sous son toit -, sans jamais effleurer, ne serait-ce que du bout des doigts, cette chose si attirante que l’on nommait stabilité.
    C’était ainsi qu’il avait passé le soir de son septième anniversaire coincé dans une petite salle d’étude puant la sueur et la craie bas de gamme, dans l’attente désespérée d’une génitrice qui avait tout simplement oublié qu’au-delà du douzième verre, elle avait un peu tendance à perdre connaissance. C’était ainsi que le matin de son entrée au lycée, il était arrivé trop tard et avait vu les hautes grilles de l’établissement se refermer devant lui car cette même mère avait, quelques minutes plus tôt, décidé de régurgiter tout son repas sur leur canapé. C’était ainsi qu’il avait également perdu son premier job d’été pour cause de retards successifs, parce que le patron aimait la ponctualité, parce que sa mère, elle, aimait l’arracher à son sommeil au beau milieu de la nuit en hurlant qu’il avait caché ses bouteilles, qu’il l’avait fait exprès, qu’il n’était qu’un foutu petit con, un fils indigne, un ingrat, une enflure, et que les nuits blanches étaient épuisantes, à la longue, pour lui. C’était ainsi qu’il avait vécu les dix-sept premières années de sa vie dans une solitude stérile et sombre. Parce que sa mère faisait fuir ses amis. Parce que les filles trouvaient qu’il puait le whisky. Et puis, la clope, aussi.
    Parce qu’il n’était pas assez bien pour elles, avec ses cheveux en bataille et ses allures dépareillées.

    Mais heureusement pour lui, Carlo Ramirez est, et avait toujours été, un battant.
    En ça, il était le portrait craché de Mr. Punsola Senior, et c’était tout à fait surprenant.
    Hargneux, fort comme un bœuf et féroce comme un requin, Carlo avait toujours su s’adapter au plus vite. Et les aléas de la vie lui permirent bien vite de devenir un jeune homme totalement indépendant. C’était en cela que son existence avait été une totale réussite.
    Bosseur et téméraire, Carlo avait toujours obtenu des résultats corrects à l’école – sans pour autant faire dans l’excellence, il était parvenu à se hisser en tête de classe, ce qui, en parallèle, n’était à vrai dire pas bien difficile au vu de l’abominable réputation, totalement fondée, du collège où il se rendait. Ambitieux et chanceux, il s’était par la suite vu offrir l’accès à des établissements prestigieux, parce qu’il fallait équilibrer la balance et atteindre les quotas, parce qu’il était le plus potable d’entre tous. Manipulateur et prédateur, Carlo avait bien vite gravi les sommets, se nouant aux bonnes personnes, au bon moment, étendant peu à peu son réseau de contacts à travers le monde, à travers les domaines. Imposant et effrayant, il s’était finalement tourné vers une filière en expansion permanente, une filière qui avait de la gueule, et, surtout, une filière qui pouvait rapporter gros.
    Exemple parfait du self-made-man, Carlo Ramirez avait, sa trentième année de vie tout juste révolue, choisi de s’immiscer avec force dans le rayon de la Science. Il s’était alors fait un nom. Il n’avait pas été aidé. Il l’avait fait tout seul. Oh, oui, tout seul, comme un grand. Et c’était là sa plus grande fierté.

    A trente-et-un ans, Carlo Ramirez avait vu sa mère, pour la dernière fois de sa vie. Elle n’avait pas bougé lorsqu’il avait fait irruption dans le salon pour lui annoncer qu’il partait, dès le lendemain, pour de lointaines contrées européennes. Elle s’était contentée de lui jeter un regard vitreux et confus, la lèvre pendante, le cheveu gras et l’habit ruisselant de tâches. Vautrée sur son canapé, sa télé crépitant au rythme de l’orage qui battait son plein au-dessus de leur modeste baraque, elle n’avait fait que le dévisager. Il avait alors su que c’en était fini de tout ça, et qu’il ne lui servirait plus à rien de revenir dans ce maudit Queens.
    Il avait alors su qu’elle n’était plus sa mère. Peut-être même ne l’avait-elle jamais été.


    Non, Carlo Ramirez n’avait jamais aimé les contretemps. Parce qu’ils faisaient remonter en lui de sales souvenirs qui avait le don de l’agacer, parce qu’ils n’étaient en aucun cas prévisibles, parce qu’ils n’apportaient que des malheurs, parce qu’ils n’entraient jamais dans ses plans, même s’il s’évertuait à les prévoir à l’avance, parce que justement, il ne prévoyait jamais juste, parce que les contretemps, ce n’était pas bon pour le business, parce que ça l’incitait toujours à faire des choses compromettantes, parce que de toute façon, personne, ah ça non, personne ne pouvait aimer les contretemps.
    Seulement, le fait était que les contretemps avaient toujours jalonné les sentiers sinueux de sa vie, et qu’il finissait par être accoutumé à leur présence. Seulement, le fait était que Carlo Ramirez savait leur faire face.
    Seulement, le fait était qu’en conséquence, Carlo Ramirez savait s’adapter à tous les imprévus.

    « Ramirez…

    Les maigres poings de la jeune femme se resserrèrent avec colère, et elle sentit une discrète vague de douleur submerger ses mains tandis que ses ongles s’enfonçaient dans la peau de ses paumes.

    - Toujours aussi jolie, malgré les circonstances.

    Cette fois-ci, la douleur perdit en discrétion et ce fut au tour de ses mâchoires d’en pâtir. Une succession de tremblements agitaient ses épaules.
    Elle était folle de rage.
    Et ce sale petit sourire lubrique qu’il affichait en la dévisageant ne faisait rien pour la calmer.

    - Vous comptez vous faire la malle ? interrogea-t-elle en faisant de son mieux pour garder son sang-froid, voire éviter de se jeter sur lui toutes griffes à l’air comme une harpie enragée.
    - Et toujours perspicace, ajouta-t-il en jetant un regard derrière lui.


    L’espace était de taille moyenne : ils n’étaient pas à l’étroit, mais on ne pouvait pas pour autant dire que les locaux étaient vastes. C’était correct, suffisamment espacé pour qu’ils ne suffoquent pas, pas assez pour satisfaire les adeptes de la grandeur. Sur leur droite, casé dans un angle, un petit box aux parois vitrées semblait abriter une console de commandes ; l’ensemble n’était pas sans leur rappeler la cellule réservée au maniement du Grand Ascenseur à laquelle ils s’étaient heurtés en tentant de prendre la fuite. L’exception était qu’ici, les boutons étaient bien plus nombreux, bien moins gros, et bien moins rouges. Les murs étaient partiellement couverts de crasse et continuaient de laisser suinter l’eau : l’ensemble n’avait semble-t-il pas été nettoyé – l’avait-il jamais été ? – depuis un bon moment, mais demeurait suffisamment isolé et peu fréquenté pour rester dans un état de propreté convenable – mais là encore, tout était relatif. A l’opposé du box, il leur était possible de distinguer, sous le halo pâle des néons, deux grandes portes blindées. Une issue.
    Mais le plus intéressant se trouvait au centre.
    Car au centre, il y avait un vaisseau.
    Pas un vaisseau spatial, comme l’aurait tant souhaité Tsuhiko. Mais un authentique petit navire destiné aux explorations sous-marines comme ils n’en avaient vu que dans les films. Ses dimensions avoisinaient les huit mètres sur trois, sa coque couleur bronze luisait sous la lumière artificielle, son écoutille, sur le toit, était bien visible, la seule petite déception venait du fait qu’il ne disposait semblait-il pas d’un hublot afin d’admirer le paysage de l’intérieur : en résumé, c’était là la carcasse salvatrice qui s’exposait sous leurs yeux. Elle se dandinait de façon aguicheuse sous leurs mirettes ébahies : eux, ils la dévoraient du regard. Elle avait du charme, sous ses dehors vieillots et sa carlingue branlante.
    Elle leur faisait peur, mais ils n’avaient pas le choix, ils devaient lui faire confiance.

    - C’est bien dommage que notre collaboration s’arrête ici, conclut l’homme en levant brusquement sa main droite.

    Sa main droite, qui tenait fermement un revolver.
    C’est ce moment-là que choisit Shane pour agir : il n’avait plus le choix, cela faisait par ailleurs un bon moment que son être était le lieu d’une terrible bataille, bataille qui opposait d’une part son instinct fraternel, meurtri et terriblement irrité, et d’une autre part son Instinct, celui du flic, celui du mec de terrain, celui du type méticuleux qui savait se contrôler et agir intelligemment, attendre le moment opportun, comme il l’avait déjà fait tant de fois dans des instants critiques.
    Le problème était que le Frère souhaitait arracher les yeux de l’homme à qui il faisait face afin de les lui faire déguster à la hâte – lui tirer dessus aurait également été envisageable, mais nettement moins amusant -, et que le Flic, lui, souhaitait observer, se contenir, et se tapir dans l’ombre dans l’attente de l’Instant.
    Homme intègre, Shane Fallow avait finalement délaissé sa famille pour son boulot, et choisi de prendre son mal en patience quitte à en perdre son humanité. Car s’il n’avait pas vu l’arme de Ramirez, soigneusement dissimulée derrière son dos, il l’avait senti, parce que c’était son job, il était fait pour ça.
    Il avait également pressenti la suite des évènements, et cela lui avait fortement déplu, car il avait compris qu’il n’y aurait alors plus grand-chose à faire. Mais parce que Jerry leur avait répété mille et une fois que dans ce genre de cas, fallait pas être une tapette, il choisit de tenter le tout pour le tout et de se lancer à corps perdu dans un jeu de vitesse pour lequel il partait perdant à l’avance.
    A son tour, il leva son arme, déjà chargée, et visa Ramirez. Comme il s’y était attendu, c’est lui qui fut visé, et non sa sœur – c’était lui qui avait le flingue, après tout. Et comme il s’y était attendu, il n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit.

    La détonation se répercuta partout dans la salle, puissante, assourdissante.

    Shane se sentit partir en arrière sous l’impact. Son arme s’échoua au sol en même temps que lui, tandis qu’il échappait une exclamation mêlant surprise, souffrance et nouveaux jurons. Il heurta violemment le dallage tandis qu’une douleur sourde lui lacérait le bras tout entier. Sa main valide plaquée sur son épaule droite, qui, déjà, ruisselait de sang, il entendit avec effroi sa sœur l’appeler, la vit se retourner vers lui.

    - NE BOUGE PAS !

    Les deux hommes avaient crié en même temps, sur la même intonation. C’était un ordre strict. Alexandra, face à lui, les yeux écarquillés, se figea instantanément.

    - Ne bouge pas, répéta-t-il sur le ton de la supplique, dans un anglais haletant.

    Appuyant comme il le pouvait sur la plaie, il jeta un regard derrière lui et constata qu’aucune gouttelette sombre ne parsemait le sol – subsidiairement, que tous les jeunes étaient encore en vie, et qu’ils le dévisageaient d’un air plus que grave. La balle n’avait donc pas traversé son corps et avait dû se figer quelque part sous sa clavicule. Merde, ajouta-t-il en son for intérieur.
    Ca le brûlait affreusement et il constatait que c’était toujours aussi désagréable de se faire flinguer – ça n’était juste là arrivé qu’une seule fois, et déjà, il avait su qu’il n’apprécierait jamais ce genre d’expérience. Ca lui filait une atroce envie de gerber. Il avait l’impression que son estomac risquait à tout moment de se retourner pour lui faire dégueuler son maigre repas sans la moindre compassion, partout, par terre. Ses oreilles bourdonnaient encore à cause du bruit du coup de feu et il éprouvait d’énormes difficultés à réfléchir, dans la mesure où toute la partie droite de son torse lui donnait l’impression de se désagréger peu à peu.
    La tête lui tournait au même titre qu’une intense vague d’adrénaline noyait son cerveau sous ses hordes de pulsions et de pensées confuses. Son Instinct se carapatait déjà au loin sans demander son reste. Ils étaient dans une belle merde.

    - Ca, c’est fait, siffla Ramirez en se rapprochant, son arme toujours pointée sur lui, contournant précautionneusement Alexandra qui convulsait presque de rage.

    Surveillant de prêt son opposant, il éloigna négligemment son revolver d’un habile coup de pied, puis recula de nouveau.

    - Cela faisait un bon moment déjà que j’avais envie de te coller mon poing dans la gueule… ce n’est pas encore fait mais je peux t’assurer que ça soulage, continua-t-il avant de couler un regard gourmand en direction de sa sœur.
    - Espèce de sale petit fils de pute…
    - La ferme, ordonna-t-il en faisant mine d’appuyer sur la gâchette.
    - Arrête de la regarder comme ça.
    - Eh, quoi ? Tu te permets de me donner des ordres, dans ta position ? Tu es décidément un sacré con.
    - Connard.
    - Tu n’es donc bon qu’à m’insulter ?
    - Enfl…
    - Vous allez arrêter de vous vanner, tous les deux ?!


    Axel en avait marre, terriblement marre.
    Premièrement, cela faisait un bon moment déjà que sa vessie menaçait d’exploser. Il avait pourtant pris ses précautions avant de partir, mais cela n’avait visiblement pas suffi. La sensation de gêne s’était à présent muée en une douleur qu’il peinait à ignorer, et l’avait mis d’une humeur plus que maussade, même s’il s’était jusque là évertué à le dissimuler. Deuxièmement, la tension qui avait peu à peu envahi leur petite assemblée au cours de cette journée avait terminé de réduire au silence son sens de l’humour d’ordinaire si éclatant. Il avait perdu l’envie de rire, et la petite mésaventure avec Elisabeth, en début de matinée, n’avait en rien arrangé son problème. Troisièmement, alors même qu’ils étaient arrivés à leur but, un nouvel obstacle s’était présenté à eux, en la personne de Carlo Ramirez, ce gros type moche avec son sourire dégueulasse qui lui sortait par les yeux, et ce, même s’il venait tout juste de le rencontrer. Quatrièmement, parce que Shane, cet homme qu’il avait pris pour modèle et qu’il admirait tant, venait de se faire tirer dessus, comme un débutant. Encore heureux qu’il n’ait pas été tué, mais le fait de voir de nouvelles effusions de sang – surtout quand celles-ci touchaient directement leur leader – ne pouvait que lui déplaire. Cinquièmement, parce qu’à partir du moment où ce fameux Shane s’était fait toucher, c’était en anglais – même pire, dans un baragouinage américain totalement incompréhensible pour leurs pauvres petites oreilles d’européens – que s’était poursuivie la conversation. Il avait ainsi pu constater que ses sept années d’anglais lui étaient totalement inutiles. Et que si cela continuait ainsi, ils n’auraient, à défaut de leur liberté, jamais l’occasion de comprendre ce qui avait causé tous ces troubles, à Nausicaa. Et ça, il le refusait catégoriquement. En sa qualité de jeune homme avide de manigances et de mystères, il ne pouvait le tolérer.
    Malgré sa colère, il eut l’irrésistible envie de se faire tout petit lorsque tous les regards se tournèrent vers lui. Aussi bien celui, totalement outré, de Shane, que ceux, plus surpris, des deux autres adultes. C’était avec un mélange d’admiration et de crainte que ses amis, eux, l’observaient.
    Il se dit soudain qu’il ne serait jamais capable de se retenir à ce train-là et que si les évènements perduraient, il se ferait dessus, et ce serait pour lui la honte du siècle. Néanmoins, il tâcha de ne pas se démonter, et reprit, d’une voix d’abord tremblante, puis plus ferme :

    - On ne comprend absolument rien à ce que vous dites. Et on est là, nous aussi.

    Un raclement de gorge sur sa gauche lui indiqua qu’Elisabeth n’avait aucunement envie d’être mêlée à cette histoire. Rose, elle, ne put contenir plus longtemps le gémissement qui s’était arraché à sa gorge à l’instant même où son bien aimé avait été blessé.

    - Qu’est-ce que tu as dit ? articula lentement Ramirez, le canon de son arme ne cessant malgré tout de fixer Shane d’un air plus que menaçant.
    - J’ai dit que ça serait gentil de pas nous oublier. Et te la joue pas comme ça, gros porc, tu fais pitié.


    Coup de coude assassin dans ses côtes. Il comprit qu’il en avait peut-être un peu trop fait et ses traits se déformèrent une grimace de douleur. Il avait l’impression que ça lui remontait jusque dans la gorge. N’y avait-il pas de toilettes dans les environs ?!

    - Qu’est-ce que c’est que ces gamins qui vous accompagnent ?! aboya Ramirez à l’adresse d’Alexandra, comme s’il se rendait à peine compte de leur présence – ce qui ne fit rien pour calmer Axel dont l’énervement croissait de façon exponentielle.
    - Je… Ce sont… commença Alexandra.
    - Ca ne te regarde pas, décréta Shane avec un flegme alarmant, son jean à présent maculé de tâches plus ou moins noires, dans un rendu parfaitement dégoûtant.


    La bouche de son interlocuteur se tordit en une expression de colère assez peu esthétique tandis qu’il le fusillait du regard. Un sourire béat se ficha sur celle de Shane, qui semblait très satisfait de voir l’individu mis dans un tel état de fureur.
    Et face à toute cette concurrence mâle, Elisabeth ne put que soupirer d’exaspération.

    - Vous comptez tous nous buter ou au moins partir sans nous, hein ? demanda Tsuhiko en s’avançant pour venir se poster auprès de son compagnon.

    L’autre le dévisagea étrangement avant de hocher la tête. Il semblait tout à coup désemparé que l’on puisse se comporter ainsi en une telle situation. Et ça, les deux adolescents l’avaient bien compris. Alors quitte à y laisser notre peau, autant tenter le tout pour le tout, pensèrent-ils simultanément. Et puis, si on pouvait passer pour des héros par la même occasion…

    - Quels imbéciles… souffla Alexandra, trop bas pour être entendue – de toute façon, l’attention de Ramirez semblait trop accaparée par les deux jeunes pour qu’il ne fasse attention à elle.
    - Bon. Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Axel.
    - Pardon ?
    - Vous êtes le grand patron, non ? continua Tsuhiko. Vous devez bien être au courant. On a vu votre zombie en bocal au Kingdom.


    Les sourcils froncés, Shane les observait d’un air songeur. A quoi cela rimait-il ? Qu’essayaient-ils de faire ? Comment pouvait-on se soucier de choses pareilles dans un instant aussi critique ?! A moins que… ?
    Il eut un faible sursaut tandis qu’un éclair de lucidité traversait son esprit embrumé par la souffrance.
    Ils essayaient de gagner du temps.
    Il ne pouvait être sûr de rien, mais c’était bel et bien l’impression qu’ils lui donnaient. Ils brodaient sur du rien, n’hésitaient pas à aller trop loin afin de le pousser dans ses derniers retranchements. Ils voulaient le déstabiliser, détourner son attention, ou, au moins, prolonger le suspense dans l’espoir qu’une solution soit… trouvée ?
    C’était totalement stupide, pensa-t-il. Ils étaient véritablement des cons finis. Mais ils avaient du cran. Et savaient prendre des initiatives, même les plus folles. Il les aimait bien.
    Un coup d’œil en direction de Ramirez lui indiqua que cette idée ne semblait absolument pas lui effleurer l’esprit. Alexandra restait immobile, totalement perdue. Mais pourtant, au fond de lui, il se disait qu’il y avait peut-être encore un espoir… le problème était qu’il ne voyait pas comment ils auraient pu se sortir de là.
    S’ils s’en remettaient à lui qui ne pouvait pas bouger sous peine de se transformer en passoire sanguinolente, ils risquaient d’être déçus.

    - Vous devez être idiots… c’est donc à ça que vous pensez ? fit l’homme avec un rictus crispé.
    - Bah… ouais.
    - Vous n’avez pas peur de mourir ? Petites tapettes, vous vous faites dessus…
    - Et vous, vous détournez le sujet, intervint Axel qui n’appréciait pas qu’on parle ainsi de problèmes urinaires en un moment pareil.
    - Vous ne savez pas, en fait ? demanda Raya sur un ton accusateur.


    Tsuhiko et lui arquèrent un sourcil surpris en constatant que leur amie se prenait au jeu – avait-elle compris ou… ?

    - Pour qui est-ce que vous me prenez ? Fermez-la ! s’énerva-t-il en secouant le bras qui tenait son arme.

    Il perdait pied.
    Non.
    Il se ressaisit.

    - Vous voulez vraiment savoir ? fit-il en se redressant brusquement. Eh bien, je vais vous le dire.

    Cindy déglutit difficilement, comprenant qu’il reprenait le dessus. Rose se serra un peu plus contre elle. A présent, même elle s’était totalement focalisée sur le Grand Patron, s’étant résignée à quitter des yeux son beau chevalier noir et sa cape souillée par l’adversité.

    - Après tout, je peux bien vous accorder ça, grinça-t-il avec malice.

    Et voilà que ce connard se prenait pour un saint, songea Elisabeth.

    - Vous parlez du Ant dans la chambre douze, c’est ça ?
    - On n’a pas vu de numéro, répondit Tsuhiko en supposant qu’il en revenait au fameux zombie en conserve.
    - Eh bien, vous devriez avoir compris, non ?
    - Compris quoi ?
    - Vous n’avez pas vu les revues ? Je vois pourtant que vous avez ramené des souvenirs avec vous, fit-il en désignant Alexandra et sa chemise en carton.
    - Développe, intima Shane dans un grommellement sourd.


    Ramirez eut une moue agacée.
    Voilà que ces imbéciles lui faisaient perdre son temps. Il supposait que ces vautours tenaient trop à la vie pour accepter de mourir aussi vite, qu’ils s’évertuaient ainsi à prolonger leur vécu, au maximum, quitte à ne grappiller que quelques minutes. Des minutes d’angoisse. Il n’y avait selon lui rien d’enviable à ça.
    Et il n’y avait, toujours selon lui, pas d’autre explication possible à leur soudain besoin de poser autant de questions. Mais il n’avait rien à craindre. Leur seul atout était à présent neutralisé et lui avait une arme. Eux n’étaient que des gosses. Elle, qu’une faible femme.
    Et puis… il avait toujours été un peu orgueilleux. Et son égo n’aurait pu qu’apprécier d’être flatté par la narration de ses exploits. De sa réussite.
    Il y aurait au moins, en ce bas monde, quelques personnes autres que lui pour admirer le succès de son opération.

    - Que savez-vous, exactement ? Ou plutôt, que pensez-vous ?
    - Euh… nous ? interrogea Axel d’un air dubitatif.
    - On pense que tes copains et toi êtes impliqués dans pas mal de truc qui ne sont pas forcément récents, soupira Shane.
    - Continue.
    - On en conclut que ton cher papa était aussi pourri que toi.


    La langue de Ramirez passa lentement sur ses dents tandis que son regard se perdait dans des recoins qu’ils ne pouvaient voir.

    Oh, oui, Carlo Ramirez avait toujours eu de la chance.
    Longtemps nommé Carlo Punsola, il était âgé de trente-cinq ans lorsqu’un beau matin d’hiver, une lettre cachetée du logo caractéristique du Kingdom Institute avait atterri sur son bureau, au milieu du courrier journalier que l’une de ses innombrables secrétaires avait coutume de lui amener, une fois son café avalé.
    Ce jour-là, Carlo Ramirez avait fait une fantastique découverte. Il avait appris qu’en plus d’avoir un don certain pour la pression psychologique et la débrouillardise, il était un sacré petit veinard.
    La femme de Javier Ramirez, alors propriétaire de la gigantesque firme estampillée KI, était morte, peu de temps après son soixante-douzième anniversaire. Le couple n’avait jamais eu d’enfant.
    Mais Javier avait eu une aventure.
    Et Javier avait besoin d’un descendant.
    Parce qu’au Kingdom Institute, ça se faisait comme ça.

    Une histoire d’amour portée par la fougue de la jeunesse, débarquée au détour d’une étroite ruelle au beau milieu du Queens, après un grand repas d’affaires, un peu moins de trente-six ans auparavant. Une femme mariée, un peu paumée, qu’il avait pourtant chéri passionnément. Durant un temps. Une femme à qui il avait fait un gosse, sans le vouloir. Un gosse qui avait mis fin à leur folle aventure. Parce que tous deux portaient déjà des alliances, à l’époque, des alliances qui ne les liaient pas sur le plan du légal. Parce qu’il ne fallait pas que ça se sache. Parce qu’il tenait à son image de marque. Parce qu’on ne pouvait ainsi salir le nom des Ramirez.
    Javier Ramirez avait toujours été un homme distant, discret, renfermé, loin des flashs de la foule. Un homme de l’ombre. Il lui avait donc été facile – après quelques courbettes et tirages de ficelles – pour lui de dévoiler l’existence d’un enfant, d’un héritier. Un héritier caché, mais pas un bâtard, non, un fils légitime dont la naissance avait été dissimulée à la presse – en vue d’une enfance tranquille, d’un anonymat total, d’une jeunesse paisible. Sa femme morte, il n’y aurait plus eu personne pour nier les faits.
    Du jour au lendemain, Carlo Punsola, alors déjà patron d’un laboratoire de taille moyenne localisé à Berlin, en Allemagne, entra dans la lumière des feux de projecteurs et devint Carlo Ramirez, l’élu, l’unique homme apte à prendre en main l’établissement de renommée internationale créé par ses ancêtres. Ayant un certain sens du mensonge, il n’eut aucun mal à faire paraître la supercherie plus vraie que nature. Car après tout, il était le digne fils de son père.
    Il apprit bien vite à agir comme lui, afin de maximiser les profits.

    - Ce n’est pas très gentil d’offenser ainsi sa mémoire, remarqua-t-il en dodelinant de la tête.
    - Est-ce vrai ? interrogea Alexandra.
    - Oui.
    - Et c’est tout ce que ça vous inspire ? demanda Cindy avec dégoût.
    - Je suppose qu’on n’évolue pas dans la même catégorie, vous et moi, répondit-il. Mais je vous passerai l’éternelle rengaine du Grand Méchant Incompris.
    - Mais vous…
    - Et pour le vaccin ? demanda Elisabeth.
    - Ah, ça…


    Il leva quelques instants les yeux au plafond, semblant chercher une façon simple d’ordonner ses idées afin d’arriver à une explication cohérente et facile d’accès pour tous. Mais rien n’était écrit dans la crasse. Il ne tarda cependant pas à revenir sur terre avec eux, après avoir, au préalable, jeté un regard d’avertissement à Shane qui, pendant ce temps, avait fait mine de se redresser.
    Celui-ci comprit le message et abandonna, pour l’instant tout du moins, l’idée de se mettre debout, ou bien d’intervenir. Il se sentait faible, et il détestait ça.

    - Nous n’avions pas prévu d’en arriver là, initialement.
    - En arriver où ? demanda Tsuhiko.
    - Je risque d’avoir du mal à parler en étant interrompu toutes les deux secondes, gronda-t-il avec férocité.


    Le jeune homme se recroquevilla légèrement sur lui-même avant d’acquiescer d’un petit signe de tête.

    - Nausicaa a toujours été un havre de paix pour nous, commença-t-il sans pour autant préciser qui était exactement le nous auquel il faisait allusion. Cela fait plusieurs générations que le Kingdom Institute y a été bâti : c’est un endroit stable et maîtrisable, où l’on n’a pas à craindre d’éventuelles intrusions de la part d’organisations extrémistes ayant une dent contre l’avancée scientifique ou de concurrents avides de nous voler nos idées.

    Il marqua une brève pause avant de reprendre :

    - Ou, en tout cas, c’était le cas jusqu’à l’année dernière.
    - Que voulez-vous dire ?
    - Elle s’appelait Sofia Pallas.
    - Qui est-ce ?
    - Qui était-ce, nuança-t-il en se pourléchant les babines comme un fauve repu. Sofia Pallas était une simple employée. Elle se chargeait… de l’entretien des espaces verts.
    - Ils ont publié un article dessus dans le Seas, fit Alexandra. Ils disaient qu’elle avait accidentellement chuté de l’une des passerelles du hall d’entrée.
    - On peut dire ça comme ça, répondit-il avec un haussement d’épaules. Cette femme était une vraie plaie.
    - Qu’a-t-elle fait ?
    - Madame était matinale, et avait pour habitude de tailler les haies aux alentours de trois heures du matin. C’est en tout cas ce qu’elle nous a dit. Nous l’avons attrapée en plein milieu de la nuit dans nos locaux. Elle tentait de s’enfuir. Elle avait avec elle des documents… confidentiels.
    - Où l’avez-vous retrouvée ? demanda Shane dont la voix se faisait de plus en plus faible.
    - Au sortir de notre Ascenseur principal. Elle disait qu’elle cherchait une… cisaille. La sienne s’était cassée et elle souhaitait en obtenir une nouvelle. Elle avait donc décidé de chercher au plus profond de l’établissement, mais n’a pas su nous dire comment les papiers qu’elle transportait s’étaient retrouvés dans son sac.
    - Comment a-t-elle pu se rendre jusque là si elle n’était que de grade mineur ? demanda Alexandra.
    - Rien ne l’expliquait. C’était là une chose impossible si l’on n’avait pas les codes adéquats. Néanmoins, nous avons trouvé, ce soir-là, une faille dans notre système informatique. Apparemment, quelqu’un avait réussi à glisser une erreur dans notre programme de sécurité et avait libéré l’accès à des zones bien ciblées de l’établissement. Un pur hasard, nous a-t-elle dit. Nos experts pensent que cela avait dû être un travail de longue haleine, qui avait du prendre un bon moment, uniquement réalisable par quelqu’un de très bien formé. Elle avait effacé toutes ses traces. En allant à son appartement, nous avons découvert qu’elle avait fait ses valises et réservé une place dans le ferry de cinq heures. Cette petite salope avait presque réussi à tous nous rouler.
    - Et vous l’avez tué, déduisit Alexandra.
    - Disons plutôt que dans sa promenade nocturne en quête d’outils, elle a malencontreusement dérapé et a durement chuté d’une hauteur un peu trop élevée pour conserver une chance de survivre.
    - Et où est le rapport avec la Ralliah ?
    - Nous avons vérifié les documents. Il en manquait.
    - Elle n’était pas seule ?
    - Les caméras de surveillance avaient été court-circuitées pour le laps de temps où elle s’était introduite dans le Haut Secteur. Nous n’avons jamais pu le déterminer, même en contrôlant toutes les sorties de la ville sur les semaines qui suivirent. Mais à présent que nos… petites affaires – un nouveau sourire étira ses babines de carnassier – risquaient d’être dévoilées, il nous fallait trouver un moyen de nous blanchir. Brûler tous les documents des chambres douze et treize n’aurait pas suffi.
    - Attendez… y en a une autre ? Une autre chambre ?


    Il jeta un regard satisfait en direction de Rose puis éluda la question, jugeant que la réponse était trop évidente pour qu’il ne gaspille sa salive à la formuler.

    - C’est ainsi que nous avons créé la Ralliah.

    Un souffle rauque et chaud, un souffle brûlant.

    - Alors c’est bien vous qui en êtes à l’origine ? continua Raya.
    - Exactement, fit-il. Nous avons tout planifié.
    - Cette épidémie était voulue ? s’offensa Tsuhiko.
    - Il le fallait bien, pour marquer le coup.
    - Mais vous n’étiez pas obligés de tuer tous ces gens !
    - C’était un moyen de focaliser toutes les attentions sur la maladie et son remède afin de retarder le moment où nos secrets auraient été dévoilés. Et puis, rien ne nous dit que le petit voleur n’y a pas succombé avant d’avoir été en position de menacer notre entreprise.
    - C’est pour ça qu’on la compare autant à la rage ? reprit Raya.
    - Disons que nous nous en sommes inspirés, sourit-il.
    - Vous avez fait exprès de fabriquer de faux vaccins ?


    Le poil hirsute, l’écume aux lèvres.

    - C’était là le parfait moyen de condamner l’accès au centre.
    - Pourquoi ne pas le détruire ? fit Axel.
    - On ne pouvait être sûrs. Et puis, ça n’aurait pas été discret… nous avons une réputation à tenir, une erreur venant de notre personnel conduisant à une explosion, ou quelque chose de ce genre, aurait été malvenue.
    - Vous comptez tout recommencer, alors ?
    - Bien évidemment. Repartir sur de nouvelles bases, c’est quelque chose que la vie nous impose souvent de faire.


    L’œil alerte.

    - Vous souhaitiez condamner l’accès à la ville en la peuplant d’horribles monstres, souffla Alexandra qui comprenait que leur hypothèse, d’abord farfelue, était entièrement vérifiée.
    - Oh, oui, très, très maligne… ronronna-t-il avec délice.
    - Et où sont vos collègues ? demanda Elisabeth.
    - Emilie Surres, Johanna Lestat, ajouta Raya.
    - Je n’avais plus besoin d’elles. C’était courir un risque.
    - Alors vous les avez contaminées, comme Longius ?
    - Je n’ai pas eu à le faire. Il s’est occupé d’elles, de ce que je sais.


    Tous ses sens aux aguets.

    Un silence pesant s’installa dans la salle tandis que tous assimilaient la nouvelle. Cindy finit par déglutir, non sans mal.

    - Vous êtes pire que ces créatures.
    - Moi ?


    Il eut un rire crispé.

    - Pire qu’elles vous dites ? Non, moi, je suis…

    Je suis un monstre assoiffé de souffrance.

    - Je suis un homme d’affaires ! s’exclama-t-il avec fierté.

    Et il recula d’un pas sur un claquement de langue.

    - Vous n’avez pas été très discrets, tout à l’heure. C’était vraiment intelligent d’installer une porte aussi bruyante. J’aurais été pris par surprise, si je ne vous avais pas entendus arriver.

    Il se fit négligemment craquer la nuque, resserrant l’étau de sa main sur la crosse de son arme.

    Je suis un monstre qui a tout oublié.

    - Que… qu’est-ce que vous allez faire ? s'écria Rose d’une voix terrifiée, s’agrippant totalement au bras de son amie pour ne plus le lâcher.
    - Devine, petite.
    - Mais…
    - Vous avez eu ce que vous vouliez. Maintenant, vous pourrez crever en connaissant la vérité. Vous êtes sacrément chanceux, dans le fond. Dommage que vous ne vous en aperceviez pas.


    Je suis un monstre qui ne peut pardonner.

    - Ramirez ! aboya Shane avec hargne, se remettant sur ses pieds, non sans tituber.
    - Tout doux, mon mignon, fit l’intéressé avant de se tourner vers sa sœur. Ce fut un plaisir, comme toujours, ma chère. »


    Il recula encore un peu, se postant finalement au milieu d’un espace assez dégagé. Le néon au-dessus de sa tête grésilla faiblement tandis qu’il se délectait du tableau dramatique qui se peignait sous ses yeux.

    Je suis un monstre taillé pour la Bataille.

    Il était trop éloigné pour qu’ils puissent tenter quoi que ce soit.
    Mais une intervention était toujours possible, pensa Shane qui déportait légèrement vers lui. S’il se jetait dessus, quitte à se prendre une ou deux balles supplémentaires – de toute façon, au point où ils en étaient, ça ne ferait pas grande différence -, il pourrait avoir une chance de le neutraliser, ou au moins de le déstabiliser suffisamment pour que les autres puissent prendre le relai.En admettant qu’ils bougent.

    Le doigt hâlé de Carlo Ramirez se colla sournoisement à la gâchette tandis qu’il terminait de profiter de ce sentiment de toute puissance qui s’insinuait en lui à mesure que les secondes passaient. Il avait toujours été bon tireur.
    Il pointa immédiatement son arme entre les deux yeux de Shane.

    Je suis un monstre et je sais.


    Il avait suivi, longtemps, longtemps. Et Il avait attendu, longtemps, longtemps.
    Se terrant parmi les plantes et les feuilles, tapi entre deux recoins d’asphalte, plaqué contre le bitume, Il avait guetté, longtemps, longtemps.
    Il avait pisté, longtemps, longtemps. Il avait attendu devant le bâtiment, il avait écouté, parce qu’il savait écouter, parce qu’il écoutait bien, parce qu’il excellait dans ce domaine, à présent.

    Je sais que ne suis plus qu’une Machine.

    Il ne les avait pas suivis dans le grand Endroit Blanc. Il avait l’étrange sentiment de connaître ce lieu. Ce sentiment Lui avait dit qu’il ne fallait en aucun cas se rendre dans ce bâtiment. Lui avait dit qu’Il n’avait qu’à attendre. Lui avait dit qu’ils reviendraient.
    Avait eu raison.

    Je suis une Machine qui excelle à la Traque.

    Lorsqu’ils étaient ressortis, Il les avait de nouveau suivi, discrètement, discrètement. Longtemps, Il avait marché, trotté, le dos arqué, pour se dissimuler, car il était un Chasseur, l’un de ceux qui poursuivent, l’un de ceux qui ont Mal.
    Lorsqu’ils en avaient croisé un Autre, Il avait hésité à broncher, mais y avait renoncé, parce qu’Il savait qu’il Lui fallait attendre, au plus profond de Lui.

    Je suis une Machine qui ne peut que tuer.

    Et quand ils étaient entrés dans le grand Dôme Gris, Il avait patienté, encore, encore. Plus tard, Il s’était approché, lentement, lentement.
    Et avait poussé la lourde porte bruyante à l’instant même où une vive détonation se répercutait En Dessous. Etait passé inaperçu, parce qu’Il était chanceux, peut-être, parce qu’Il avait l’Instinct, sûrement.

    Je suis une Machine qui ne se plie pas aux règles.

    Non, Carlo Ramirez n’avait jamais aimé les contretemps. Et là, tout lui semblait parfait. Il avait tout prévu, tout anticipé, et il était le Maître, le Maître Incontesté. S’il y avait d’ordinaire toujours un Gentil pour sauver les héros dans l’Instant Critique, il savait que là, ce Gentil ne viendrait pas.
    Car le Gentil était mort, comme tous les autres. Il n’y avait plus de Gentil. Il n’y avait plus que lui, eux, et puis, la liberté.
    Le fait était que si Carlo avait eu de la chance, dans la vie, il restait assez poissard, sur le plan des petits aléas qu’elle pouvait lui présenter.
    Carlo n’avait pas envisagé une trame, un peu particulière, pour son petit scénario si parfait.
    Car s’il n’y avait plus de Gentil, il restait un Méchant.

    Je suis une Machine qui n’exauce pas les vœux.

    Descendu le long du grand Serpent de Marches, Il avait tendu l’oreille, et écouté, oh, oui, parce qu’il savait écouter.
    Vif, intelligent, Il s’était de nouveau fondu dans l’ombre et, laissant Son seul œil observer la scène par l’interstice offert par la Dernière Porte, Il avait attendu, encore, encore.
    Il avait attendu l’Instant.

    Je suis une Machine qui ne peut pas aimer.

    Lorsque le Gros Bonhomme Sombre avait reculé, Il avait su, parce qu’Il savait. Il avait su que l’Instant était venu.

    Et, de surcroît…

    Et tel le fauve blessé qu’Il était, Il avait bondi, s’était arraché aux ténèbres, tous crocs dehors, l’écume aux lèvres.

    … Je suis une Machine qui n’a pas froid aux yeux.

    C’est lorsque Carlo Ramirez fut sur le point d’abattre sa cible qu’Il sortit de sa cachette.

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Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Mer 7 Juil 2010 - 8:34

    Encore une fois, c'est pas gentil de s'arrêter en plein dans l'action Mais cette fois-ci je t'en veux moins, je crois que je sais qui va les interrompre, ou pas. Enfin.

    Sinon, a part le gros pavé de dialogue qui m'a fait un peu peur (mais qui finalement, n'était pas si mal tourné, je m'y suis retrouvé sans trop de mal), c'est toujours aussi agréable à lire. J'ai hâte de voir le prochain chapitre, ou pas en fait, ça me désolé d'arriver à la fin. N'empêche, je suis curieuse de voir ce qui va leur arriver à ces pauvres gamins Sympathique, au passage, la mise en forme à la fin =D

    Sinon, je comprend tout à fait pour l'effet "Star wars". J'ai rien remarqué, en tout cas, lors de ma lecture du chapitre précédent, mais je vois ce que tu veux dire...

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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Mer 7 Juil 2010 - 17:24

    Merci ! Contente que ça te plaise ^^

    C'est vrai que jk'ai l'impression qu'il n'est pas dur de deviner l'identité du mystérieux Il.
    La fin rockera, j'en fais la promesse è_é
    Normalement, je devrais pas tarder à m'y mettre.
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 7:10

    Note : je suis actuellement en train d'arranger les premiers chapitres et j'ai trouvé une énorme incohérence dedans au sujet de l'histoire d'Axel. Je suis actuellement en train de corriger ça, donc J'AI VU xD ]

    Bon... eh bien, ça y est, c'est la dernière.
    A vrai dire je l'ai terminé et uploadé sur mon dA hier, mais pour l'upload, il était plus de minuit et demie, je partageais ma chambre, tout le monde dormait, j'étais explosée... donc j'ai attendu ce matin pour poster mais je doute que ça fasse grande différence.
    So... c'est le grand final ^^

    J'espère que les quelques personnes qui me lisent auront pris autant de plaisir à suivre cette histoire que moi j'en ai eu à l'écrire. C'est marrant de constater que j'ai bien évolué depuis le début, et il suffit de voir la longueur croissante des chapitres pour se dire que... je vais en chier quand je relirais tout pour arranger †
    A ce propos, maintenant, la prochaine étape, c'est justement cette relecture et correction. Après, faudra le faire lire à mon père - ze ultimate critique - voire tenter de le faire éditer si possible... bon, je me fais pas trop d'idées hein ^^
    Si ça se fait pas - y a beaucoup de chances pour ça - j'uploaderai la version corrigée, je ne sais quand, sans doute que j'éditerai. Mais la perspective de me taper de nouveaux balisages - très chiant de mettre les dialogues en gras - m'enchante pas trop.
    J'aime raconter ma vie - si ça se trouve, personne lit ces petits paragraphes que je poste avant mes chapitres XD - et surtout faire patienter mes lecteurs. OH MON DIEU QUEL SUSPENSE INTENABLE... !!

    Bon allez, j'arrête ^^
    Les critiques sont les bienvenues, autant que les offrandes à ma divine personne - ou à celle de mon roi de chien, au choix.
    Mais pour prolonger un tout petit peu l'attente, comme annoncé... le Prologue 8D
    [ Quand j'ai commencé à écrire Black, soit en seconde, je pense que je savais même pas - ou très vaguement - ce que c'était XD ]
    Il est pas long, ça ira. Je le mets aussi en première page... c'est sa place en même temps.

    Allez... enjoy, comme on dit.

    †††

      Prologue.


    A
    ujourd'hui, il faisait beau – comme toujours. Aujourd'hui, c'était sous un soleil de pixels et de plomb que le monde d'en bas grouillait.
    A l'ombre des néons et des lumières, la fourmilière s'activait.
    Il y avait les travailleurs qui passaient en file indienne, attachée-caisse en main, se frayant un chemin au milieu de la masse, fendant la foule avec habileté.
    Il y avait les promeneurs qui traînaient la patte entre deux allées, mus par un but indistinct que sans doute eux seuls connaissaient.
    Il y avait les mères de famille, les nounous, avec leurs gamins. Il y avait les vieux qui circulaient avec paresse dans un concert de craquements d'os, leur casquette sur la tête, leur avenir derrière eux. Il y avait les débauchés, qui quémandaient à manger, leur pancarte à la main. Eux, personne ne les voyait.
    Oui, il y avait du monde.
    Et il y avait, au milieu de tout cela, un Gros Bonhomme Sombre.
    Tout de noir vêtu, il longeait les murs, frôlait de peu les gouttières – ne les touchait jamais. Se coulant dans les rues, félin, il filait contre le vent. Ignorant le crissement de pneus qui accompagna un ralentissement brutal – et les injures qui l'accompagnaient -, il coupa soudainement peuple et route, passa de l'autre côté.
    A partir de là, l'espace fut dégagé.
    Il accéléra sur le parking. Les voitures se succédèrent.
    Il monta les marches, mains dans les poches.
    Sur son passage, les hautes portes de verre s'ouvrirent sur un concert de mélodies et de cris, un flot de paroles. Les haut-parleurs crachaient leurs promesses au visage de qui voulait les entendre – personne ne les écoutait. Alors, dépassant un caddie bourré de sachets de papier et sa femme de compagnie, il s'engouffra dans le centre commercial.
    Sa cigarette jetée, il disparut.

    A l'entrée du haut bâtiment de ciment et d'acier, une vieille mégère, tractes en main, arpentait la zone, tentait vainement d'attirer l'attention, se débattait dans l'indifférence la plus totale, et annonçait, de sa voix éraillée par les âges, que bientôt, eh bien, tout ceci prendrait fin.


Dernière édition par Shade le Sam 24 Juil 2010 - 11:05, édité 1 fois
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 7:12


    Chapitre 22 : Antagonismes, Méduses, Insectes, Saucisses.


    I
    l était le Loup.

    Il était le Loup qui attaquait sans relâche, Il était le Loup, qui se repaissait de la chair.
    L'échine hérissée, les babines retroussées, une myriade d'étoiles assassines mouchetant son regard de braises et de flammes, Il bondit et traversa la distance qui le séparait de sa proie à la vitesse de l'éclair. Tel une flèche parfaitement décochée, Il atteignit sa cible, et s'effondra sur elle dans un hurlement sauvage.
    Et Il ne vit plus que le sang.

    Il sentit une balle brûlante lui effleurer la joue, mais ne dévia pas. Car Il n'avait pas peur. Car Il était le Loup.
    Il était le Loup, qui faisait plier les jambes de sa victime sous son poids.
    Et Il ne se fia pas aux cris de l'autre, et Il les ignora – avec brio -, tout comme Il ignora les autres, autour d'eux, car Il ne souhaitait être distrait. Car Il n'y avait plus que le sang qui comptait.
    Et tandis qu'une nouvelle décharge frôlait de peu son flanc, puis son front, tandis que l'autre beuglait, beuglait, beuglait, Il le frappait, et Il lui mordait son bras libre, celui qui tentait vainement de le repousser, celui qui n'avait pas l'Arme, et Il enfonçait ses mains dans sa peau, griffait, et Il entrait dans son ventre, pour en extirper les viscères encore fumantes et palpitantes de douleur, et Il continuait, encore, encore, et Il continuait, sans s'arrêter. Tandis qu'un liquide sombre et bouillant lui couvrait peu à peu les ongles et la gueule, tandis que la gorge rougie de l'autre s'évertuait à cracher de désespoir, Il ne ressentait absolument aucune pitié, et Il frappait.
    Habile et fier de sa force nouvellement acquise, Il le griffa jusqu'au sang, et plus profondément, encore ; Il enfonça un peu plus ses dents dans la peau, sentant sous son émail poindre l'os fragile, et Il mordit de nouveau.
    Sous le martèlement incessant et la pluie de coups, Carlo Ramirez, terrifié, à moitié mort, perdu, vida son chargeur. Mais pas une fois, il ne toucha son assaillant. C'est à partir du moment où son revolver fut vide qu'il tenta de lui donner des coups de crosse : en une seconde à peine, la mâchoire sanguinolente de l'opposant se détourna pour se refermer sur son poignet et le briser en un claquement sec. Cette fois encore, il hurla à n'en plus pouvoir, et vit, dans un brouillard sombre, la coque noire et luisante de son dernier moyen de défense heurter le sol, juste à côté de lui.
    Alors, Carlo Ramirez n'eut plus, pour lui, que la douleur qu'on lui infligeait.

    Et Il lui faisait mal, car c'était bien là tout ce qu'Il voulait, s'Il ne se trompait pas – parce que tout était un peu confus, dans sa tête. Tout était fou.
    Il voulait lui faire mal, oui, mal, comme Lui avait mal.
    Car en cet instant, et ce, depuis plus d'une journée entière de calvaire, Karl Rider avait mal, terriblement mal.
    Selon lui, ce n'était qu'un juste retour des choses.

    C'est pour ça qu'une fois qu'il eut senti l'autre faiblir, Karl décida, un peu à contrecœur, qu'il était temps d'en finir. Et il savait parfaitement comment s'y prendre.
    Affalé sur le Gros Bonhomme Sombre, il se redressa de toute sa hauteur, contemplant, durant un tout petit instant, cette splendide œuvre qui s'étalait sous lui. Il laissa son regard embué par la colère courir le long des tripes rougeoyantes qui reposaient sur la pierre moite et les bribes de tissu humide, remonta, jusqu'au ventre entaillé, jusqu'au cou, bruni par de profondes marques de morsure. Ses yeux se posèrent finalement sur la Face.
    Ce n'était plus qu'une masse ronde dont les traits déformés étaient engloutis sous une mer de fluides et de poils. D'un geste précautionneux, presque doux, un grand sourire de contentement étirant ses lèvres jusqu'à ses oreilles, il repoussa une mèche de cheveux collés par d'épais caillots noirs du visage de l'homme. Celui-ci semblait calme, à présent, et même le rythme affolé de sa respiration avait cessé de soulever sa poitrine par à-coups irréguliers. Ils se dévisagèrent, un bref moment. L'autre ne semblait comprendre. Il était trop stupide. Il ne pouvait saisir toute l'ampleur de la chose.
    C'était pourtant magnifique.

    Et puisque ça l'irritait, un peu, beaucoup, qu'on puisse ne pas percevoir toute la beauté de son art, il jugea qu'il était temps d'en terminer. Car il sentait l'emprise du sang s'estomper peu à peu. Il ne pouvait supporter l'idée de ne plus la sentir.
    Il laissa sa tête rouler en arrière, et sa nuque craqua. Puis, il se pencha. Délicatement, il approcha ses deux mains de la figure de l'homme qui continuait de le dévisager. Il apposa ses pouces sur les paupières tremblantes, tandis que le reste de ses doigts venait s'agripper derrière les oreilles qui dépassaient sous l'épais fouillis de sa chevelure. Il prit une profonde inspiration, laissant avec délice monter en lui la sensation grisante qui se couplait aux meurtres. Sa langue passa lentement sur ses incisives.
    Et, avec une violence sans nom, il appuya.
    Il appuya, et l'homme se remit à hurler de plus belle, il appuya, et, bon dieu, il prit son pied comme jamais.
    Il enfonça ses doigts dans les orbites, profondément. Il sentit que l'homme se débattait sous lui, et le calma d'un bon coup de genou dans l'entrejambe. Il se délecta des hurlements et de la marée d'hémoglobine qui ne tarda pas à s'échapper des yeux – ou au moins, de leur emplacement originel – du Senõr Ramirez, il resserra son étreinte, encore, jusqu'à ce que l'homme cesse de s'agiter, jusqu'à ce qu'il sente la vie le quitter, jusqu'à ce qu'il voie le spectre de la mort figer son visage, et ce, à jamais. Et puisque ce n'était pas assez, puisqu'il en voulait toujours plus, il se saisit de sa tête, et la cogna brusquement contre le sol, et répéta l'opération jusqu'à ce que ça craque et que ça saigne encore.
    Encore, encore, et encore.
    Il sentait le Mal en lui qui gloussait de plaisir face à ce spectacle captivant.


    Axel en était arrivé à un stade où il doutait de tout.
    C'était horriblement agaçant.

    Il était pourtant habitué aux choses crispantes.
    A l'instar d'un certain Carlo Ramirez – mais ça, il ne pouvait le savoir -, il était né d'une aventure, d'un soir, cette fois. Une histoire d'adolescents. N'ayant jamais connu son père biologique, il avait passé les cinq premières années de sa vie seul avec celle qui l'avait enfanté, menant une existence plus que modeste, la regardant, sans comprendre, se battre pour un simple loyer, à chaque fin de mois. Mangeant des conserves un peu dépassées, parfois, se contentant de sachets de pâtes, souvent. L'irritation avait débuté lorsqu'il avait pu constater, à quatre ans, et en regardant depuis la fenêtre de son petit appartement des gamins essayer leurs nouvelles trottinettes toutes rutilantes, que le Père Noël semblait enclin à donner plus à certaines personnes, sans qu'il ne sache pourquoi – n'avait-il pas été sage, ou bien, l'avait-il été moins qu'eux ?
    Heureusement pour lui, ce sentiment s'était vite estompé. Petit futé, Axel avait rapidement compris qu'à défaut d'avoir les biens matériels les plus hauts de gamme, il était parfaitement apte à se contenter de ce que la vie lui offrait, et que l'amour que lui portait sa mère valait bien plus que n'importe quelle console de jeux portable.
    Et c'est lorsqu'il eut à peine fêté son cinquième anniversaire que cette même mère rencontra quelqu'un. Quelqu'un de bien.
    C'est ainsi que ses six bougies tout juste soufflées, on lui offrit un cadeau pour le moins original. Il était humain, du même sang que lui, enfin, à moitié, il s'appelait Randy, et il était autiste. Un peu. Pas trop. Suffisamment pour susciter de la curiosité chez certains… et du mépris chez d'autres.
    La première altercation eut lieu dans un square, non loin de l'endroit où ils avaient emménagé, suite à l'agrandissement de leur petite famille. Comme c'était souvent le cas, tous deux étaient descendus jouer entre deux balançoires et un toboggan, tandis que Mme Taylor restait assise sur un banc à feuilleter un magasine de cuisine, son homme encore au bureau, et ce jusqu'à dix-neuf heures. Tous deux étaient alors âgés de neuf et quatre ans. C'était aux alentours de cette période que le retard mental de Randy avait réellement commencé à se manifester, et à creuser l'écart entre lui et les autres braillards de son âge.
    Ce dernier était alors affalé sur un petit tourniquet, agitant pensivement ses jambes dans l'espoir, peut-être, de parvenir à faire bouger l'engin. Quelques minutes avaient suffi à ce qu'une bande de quatre adorables petits chérubins de sept à onze ans un peu trop taquins s'approchent de lui pour commencer à le titiller. C'était en voyant finalement son frère tomber au sol après avoir été discrètement poussé par l'un d'entre eux qu'Axel avait réagi. La journée s'était terminée pour lui avec une lèvre fendue, une victoire éclatante sur la bande de joyeux lurons et pourtant un amer sentiment de frustration face à la faiblesse de son frère. Son frère, qu'il aimait tant.
    Une frustration qu'il apprit bien vite à côtoyer au quotidien, une frustration qu'il finit par dompter, et adopter, définitivement.

    C'est ainsi que se succédèrent les prises de bec avec toute une ribambelle de bambins, prises de bec se soldant le plus souvent par des victoires, plus ou moins éclatantes. Il cessa bien vite de compter le nombre de fois où son œil fut orné d'un magnifique hématome, où son nez se mit à pisser le sang au détour d'un coup de poing, où sa mâchoire manqua de se décrocher sous la frénésie des heurts. Tout ce qui lui importait n'était alors plus que d'atténuer ce goût, cette saveur désagréable qui persistait sur le bout de sa langue, tout ce qu'il souhaitait, finalement, c'était cacher, de par ses actes, la fragilité croissante de son frère.
    Il comprit bien vite qu'à défaut de faire disparaître l'agacement, il pouvait faire avec, et tenter de s'en servir, pour se sentir mieux, ne serait-ce que d'une façon éphémère.
    Et lorsqu'il connut l'échec, il se releva, avec le désir de ne plus jamais sombrer dans les abysses de la défaite.
    Ce cycle infernal se prolongea jusqu'à ce que Randy entre en primaire, dans un centre spécialisé, qui par chance se trouvait non loin de leur domicile.

    C'est ainsi qu'au fil du temps, Axel, qui ne parvenait à trouver de sens véritable au chaos qui régnait sur sa vie, rejeta la faute sur l'acte originel.
    La conception.
    Il n'avait jamais cru aux amourettes de lycéens.


    « Qu'est-ce que…
    - Karl ?!


    Shane, qui s'était péniblement relevé, tourna la tête vers Tsuhiko, qui se détachait lentement du groupe, les yeux écarquillés.
    Et la chose s'immobilisa.

    - Ne t'approche pas ! souffla-t-il à son adresse tandis que sa main tâtonnait derrière lui… en vain. Son arme était bien loin.
    - Bon sang, c'est lui ? continua l'adolescent sans même l'entendre, faisant encore un pas en avant, puis un autre.
    - Je t'ai dit de ne pas bouger !
    - Mais c'est… Karl…


    Il se stoppa, abaissant sa main qui s'était entre-temps tendue en direction de son ami, tremblante.

    L'intéressé sembla se recroqueviller, encore assis à cheval par-dessus les restes de Carlo Ramirez, qui ne ressemblait à présent plus qu'à une espèce de bouillie indéfinissable, et n'avait d'ailleurs plus grand-chose d'humain. Son corps fut parcouru de quelques soubresauts. Un grognement sourd remonta dans sa gorge.
    Il leur était impossible de voir son visage, il était de dos. Pourtant, ils ne pouvaient douter.
    Ils l'avaient reconnu, dès l'instant où il avait déboulé en trombe et avait fondu sur Ramirez.

    - Recule ! s'égosilla Shane d'une voix étranglée. C'est un contaminé !
    - Il nous a… protégés, hein ?


    Son regard d'ébène restait fixé sur la silhouette grelottante de leur ami, tandis que la confusion brouillait son esprit.
    La veille, pas un seul instant, il n'avait hésité. La veille, il avait frappé. Mais là… mais là, ne leur était-il pas venu en aide ? Ne les avait-il pas sauvés ? Et si tout n'était pas perdu ? S'il était conscient ?

    - Tsu' ! lança Elisabeth à voix basse. Reviens !
    - Tu as vu comme nous qu'il est devenu incontrôlable, ajouta Raya.
    - Mais il nous a aidés, pas vrai ?!


    Karl tressaillit.
    Mais ne se retourna pas.

    - Vous le connaissez ? interrogea Alexandra en se déportant lentement vers eux – elle demeurait, avec Shane, celle qui était le plus proche de lui, et il avait d'ailleurs dû passer entre eux deux au moment où il avait donné l'assaut.
    - C'est notre ami, répondit Axel du tac-o-tac, tout en ne cessant, lui aussi, de fixer le jeune homme.
    - C'est Karl ! renchérit Tsuhiko.


    Et ce dernier amorça de se retourner. Il pivota, légèrement, dans leur direction.
    Ils ne parvenaient toujours pas à distinguer ses yeux.

    - Ce n'est PLUS votre ami, cracha Shane en se traînant en arrière pour reculer. Tu m'entends ?!
    - Mais il nous a…
    - QU'IMPORTE CE QU'IL A FAIT, IL VA TE BOUFFER SI TU CONTINUES !



    Une amourette de lycéens ne pouvait rien donner de bon. Il en était intimement convaincu.
    Premièrement, parce qu'il en était la preuve vivante : c'était à tout juste dix-sept ans que sa génitrice s'était retrouvée à la rue avec un gosse à charge, maudissant les capotes qui craquent et le malencontreux hasard qui avait poussé sa pilule contraceptive à foirer totalement son coup, s'embarquant seule – ou presque – pour une vie de galère, une vie totalement gâchée, brisée. Ainsi, si sa vie à lui restait jusqu'alors préservée d'un éventuel destin tragique, il ne pouvait que s'en vouloir d'avoir infligé à celle qui l'avait enfanté une existence misérable. Au moins pendant un temps.
    Il l'avait privée de son futur, avant même d'être venu au monde.
    Deuxièmement, parce qu'il ne connaissait que trop bien les adolescents – et pour cause, il en était un : il savait pertinemment que les « je t'aime » que l'on s'envoyait à tort et à travers entre deux échanges buccaux baveux n'avaient de réelle signification et qu'ils n'étaient qu'une façon de contenter l'autre avec de sombres illusions. C'était mentir. Comment pouvait-on expérimenter l'amour, le vrai, à seize ans seulement ? A défaut d'être un grand amateur de romans à l'eau de rose, il était un être lucide voire terre-à-terre. Il ne se leurrait pas. A quoi bon le nier : il n'y avait rien de plus con qu'un adolescent – et ça le désolait. En aucun cas, une boule d'hormones à la libido explosive ne pouvait, selon lui, connaître de véritables sentiments à l'égard d'un congénère. Il en était intimement convaincu.
    Et il savait également qu'au final, les amourettes de lycéens se terminaient dans les larmes et dans la haine. Parce que le type s'avérait en fait être un connard fini et la dame une harpie rancunière assez peu objective, détruite par un dur retour à la réalité.
    Troisièmement, parce que les amourettes de lycéens étaient éphémères et s'oubliaient.
    Quatrièmement, parce qu'elles n'étaient, justement, que des amourettes.

    Sans les amourettes de lycéens, Axel ne se serait jamais retrouvé dans une situation aussi délicate et instable. Ca lui était amplement suffisant pour maudire ces cons qui s'envoyaient en l'air sur le faux prétexte qu'ils étaient amoureux.


    - Mais…
    - DEGAGE TOUT DE SUITE !


    Trop tard.
    La Bête se réveilla.


    Karl acheva enfin ce qu'il avait commencé. Faisant définitivement volte-face, il se leva d'un bond.
    C'est à peine s'il les regarda.
    C'est à peine s'il les entendit.
    Et pas un seul instant, il ne réfléchit.
    Il ne réfléchit pas, car il n'était plus qu'Instinct.

    Pas un seul instant, ses yeux ne croisèrent ceux de l'un de ses anciens compagnons. Il n'y eut aucun de ces dialogues muets qui s'échangent parfois par le biais des regards. Il n'y eut aucune entente. Et puisque la réalité était dure, et puisque les contes de fée n'existaient pas, il n'y eut qu'un dur retour sur Terre. Un peu comme à la fin de ces amourettes, que vivaient parfois les lycéens.
    La réalité était cruelle, et son ombre se dressait face à eux. Impénétrable et grandiose.

    Tsuhiko n'eut pas le temps de faire un pas en arrière que Karl était debout, et courrait vers lui.
    Ou presque.

    - TSUHIK…

    La voix d'Elisabeth s'érailla et son cri termina de se perdre dans sa gorge, dans un horrible sentiment d'inachevé.
    A l'instant où Karl se trouvait face au jeune nippon, il se détourna. Et il bondit, dans une autre direction.


    Ainsi, Axel avait passé sa vie entière à observer des gens ensemble, sans pour autant jamais toucher à cette chose de prime abord si fantastique que l'on nommait vie de couple. On lui avait pourtant déjà fait des propositions, et ce, dès l'école primaire. A chaque fois, il avait poliment décliné l'offre, quitte à se faire traiter de tous les noms d'oiseaux possibles et imaginables par la suite, quitte à se faire haïr – chose à la quelle il était habitué, si l'on s'en tenait au nombre d'ennemis qu'il avait pu se faire dans les parcs publics, chevauchant contre le vent face à des hordes de mômes stupides en mal de maltraitance sur autiste.
    Non. Il s'était toujours dit que l'amitié et l'amour familial lui étaient amplement suffisants. Après tout, il avait une mère, un beau-père, un demi-frère qui lui suffisaient amplement, au même titre que ses amis étaient toute sa vie. Il avait choisi, bien jeune, de laisser les histoires de cœur à plus tard, à la vie d'adulte. Quand il serait mûr et apte à trouver quelqu'un d'aussi mature que lui. Afin de bâtir un truc, comme souvent les gens en rêvaient. Et de ne pas tout faire capoter.
    Car Axel était quelqu'un de consciencieux, qui aimait bien faire, et travaillait toujours très dur à la tâche qu'il s'était fixée.


    Avec violence, Karl heurta Raya de plein fouet – celle-ci se tenait depuis le début quelques pas à l'écart du groupe, sur leur droite – et s'affala sur elle avant qu'elle n'ait eu le temps d'esquisser le moindre geste.
    Dans un gémissement de douleur, elle sentit les dents du Ant s'enfoncer dans la fine couche de chair qui recouvrait son épaule. Bien vite, un liquide chaud – qu'elle ne parvenait à voir – coula le long de son bras.
    Tétanisée, elle n'osa bouger.

    Et à partir de ce moment, tout se bouscula dans sa tête. Dans un tourbillon d'images et de sons, il se sentit partir en avant, mû par une rage indicible. C'était comme si à son tour, il était devenu totalement fou.
    Sous les cris mélangeant horreur et stupéfaction de ses camarades, il plongea en avant, dérapa sur la pierre humide, tituba, se redressa, et sauta définitivement.
    Rentrant dans le flanc de celui qui était à présent un opposant comme un autre à ses yeux, il sentit Karl céder sous son élan et tous deux roulèrent un peu plus loin. Les mâchoires contractées, il lui asséna mécaniquement un puissant coup de poing dans le ventre, et sentit avec effroi une gerbe de sang lui gicler au visage. Il ne cessa de se battre pour autant.
    Il aimait se battre.
    Il le faisait mieux que quiconque.
    Mais s'il avait de l'expérience, jamais, auparavant, il ne s'était battu contre un monstre.
    Karl ne se plia pas en deux comme on aurait pu l'attendre de lui : non, Karl avait mal depuis bien trop longtemps et ne pouvait être atteint par ce genre de coup – mais ça, lui seul le savait. Il riposta immédiatement et son pied vint s'écraser dans le torse d'Axel, qui à son tour, fut projeté en arrière. Arraché à son adversaire, il glissa plus loin. Se releva d'une façon saccadée, reprit son équilibre. Karl était déjà sur lui. Il eut à peine le temps de se déporter sur la gauche pour éviter un nouvel assaut frénétique.
    La confusion disparut. A présent, tout était clair.
    Cette scène avait déjà eu lieu, quelque part dans sa tête.
    Cela ne pouvait se passer ainsi.

    - RAMENE-TOI ESPECE DE CREVURE.

    Et Karl était toujours à terre qu'il se jetait à son tour dessus, avant de lui décocher un crochet du droit dans la pommette. De nouvelles éclaboussures rouges vinrent tapisser le sol autour d'eux. Il enchaîna sur un deuxième coup de poing.
    Que la main ferme de Karl eut vite fait de stopper avant qu'il n'atteigne sa cible. Sans aucun ménagement, il lui tordit le poignet au point de lui soutirer un cri de douleur. En cet instant, un nouveau rictus de jouissance fendit les lèvres de l'Allemand en une expression de démence absolue.
    Ainsi, il frappa.
    Rapidement, Axel sentit qu'il perdait le dessus. Le poids de Karl l'étouffait et il était sérieusement entravé dans ses mouvements – d'autant plus qu'une douleur sourde se répandait peu à peu au travers de son corps tout entier. De sa main libre, il écarta la tête de Karl qui déjà se penchait sur lui. Par un mouvement de balancier, il parvint à le repousser, et eut le temps de reculer avant que ce dernier ne soit remis sur pieds.
    Il allait perdre.
    Il allait perdre, si ça continuait ainsi.
    Il allait perdre, et faillir à sa tâche.
    Il allait perdre, et ce serait la brûlure d'un ultime échec qui marquerait la fin de son existence.
    Ses mains ripant contre le sol, il traîna sa lourde carcasse en arrière, un peu plus loin. Mais c'était absolument vain. Cela ne lui servirait à rien.
    Et comme cela s'était déjà passé, plus tôt dans leur si long périple, Karl disparut de nouveau. Assailli par quelqu'un d'autre.
    Tsuhiko s'était finalement décidé à intervenir.
    Malheureusement, cette fois-ci, il n'y avait pas grand-chose pour leur porter secours, et l'absence de chaises ou de toute autre arme potentielle lui fut fatale. Ne pouvant prétendre au statut de combattant aguerri, le jeune nippon fut bien vite mis en déroute et quelques coups suffirent à ce qu'il se retrouve affalé au sol, aux pieds de son ennemi.

    Karl les dominait sur tous les points.
    Et à présent, Karl, armé de son unique rage, se dressait au-dessus de lui, une fantastique sensation de toute-puissance bouillonnant au creux de ses côtes – il avait les rennes en main.
    Il était le maître du jeu. Il était le dernier adversaire.
    Et il ne pouvait connaître la défaite.
    Car il n'était qu'Instinct.
    Il le sentait, cet Instinct, il sentait cette fureur qui pulsait dans ses veines en écho aux lamentations de ceux qui lui faisaient face sans parvenir à le dominer. Il se savait invincible. Il ne pouvait échouer. C'était tout bonnement impossible. En cet instant, il en était sûr, et rien ne pouvait l'en faire douter. Il était parti gagnant, dès le début. Pas un instant, il n'avait envisagé d'être vaincu. Il avait eu raison, sur toute la ligne. Il n'y avait pas à réfléchir pour le concevoir : ça se ressentait, ça le prenait au plus profond de ses boyaux et ça le remuait dans tous les sens, c'était à l'origine de ses mouvements, de son être, c'était quelque chose qui vivait en symbiose avec lui. Il avait gagné.
    Et à présent qu'ils étaient tous au sol, il allait les démolir. Un à un. Sans qu'ils ne puissent riposter. Et il leur ferait mal. Mal, terriblement mal.
    Et c'en serait fini.
    C'en était déjà fini.


Dernière édition par Shade le Sam 24 Juil 2010 - 7:20, édité 1 fois
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 7:13

    Il y eut tout à coup comme un coup de canon qui se répercuta dans toute la salle au point d'en faire trembler tous les murs. Surpris l'espace d'une fraction de seconde, il entrouvrit la bouche. Un filet sombre perla au coin de ses lèvres pour finalement dégouliner jusqu'à son torse. Ses narines frémirent alors que ses paupières s'ouvraient en grand.
    Et tout aussi soudainement, il n'eut plus mal, plus mal du tout.
    Et il se sentit bien, affreusement bien.
    Karl s'écroula au sol tandis que l'avant de sa boîte crânienne s'effondrait pour ne plus laisser place qu'à un cratère fumant.
    La balle qui avait traversé sa tête continua sa course pour aller se cogner contre le mur, un peu plus loin. Lorsque ce fut fait, elle chuta pour rebondir sur le sol dans un discret tintement.
    Il s'affala par terre pour ne plus jamais bouger. Derrière sa dépouille, à quelques mètres, Elisabeth se tenait bien droite, le revolver de Shane en main. Ce dernier, qui avait tenté de se montrer utile pendant l'agitation, était à présent debout, la posture voutée et une main toujours fichée sur son épaule blessée, l'observant avec un intérêt naissant, non loin des restes de leur ami. Il se retint de pousser un sifflement admiratif, jugeant que la situation ne s'y prêtait guère. C'était sa toute dernière balle, et elle ne l'avait pas gâchée. Il était réellement impressionné.
    Alexandra, elle, n'avait pas bougé d'un poil depuis le revirement de situation. Elle était restée prostrée, chancelante, ses bras repliés sur son ventre en un rempart faussement protecteur, le teint blême. Elle avait été incapable de tout mouvement. Et à présent, elle s'en voulait.
    Rose avait esquissé un geste, elle. Mais un peu trop tard. Il lui avait fallu du temps pour se remettre du choc et elle n'avait commencé à s'avancer en direction du carnage – sans trop savoir quoi faire, mais il était indéniable qu'en cet instant, elle avait été pleine de bonne volonté – que lorsque Tsuhiko était intervenu. A peine avait-elle parcouru un mètre d'un pas tremblant que c'en était fini. Et tandis que tous se dévisageaient d'un air grave, elle se tourna vers Cindy, qui, elle, était toujours à la même place. Celle-ci se frottait l'œil d'un air contrarié.

    - Cindy ?
    - Je… je… bafouilla l'intéressée.
    - Est-ce que tu vas bien ?
    - Oui… répondit-elle en secouant vivement la tête. J'ai juste… un truc qui me gène... c'est rien.


    Et elle se détourna rapidement. Un maigre sourire étira les lèvres de Rose. Etait-elle réellement en train de pleurer ?
    Si tel était le cas, alors, c'était bon signe. Cependant…

    - RAYA !!

    La voix d'Elisabeth fendit l'air tandis que l'arme qu'elle tenait s'échappait de sa main pour retourner à terre. D'un pas pressé, elle dépassa le cadavre de Karl pour se précipiter aux côtés de la jeune fille, qui n'avait pas bougé d'un poil, et restait allongée sur le dos, le visage figé.
    L'appel suffit à réveiller tout le monde et il ne fallut qu'un instant pour qu'Axel apparaisse à son tour à son chevet, bientôt suivi de Tsuhiko, de Rose, de Shane, d'Alexandra. Cindy, qui s'était décidée à lâcher sa paupière gauche, arriva à son tour.

    - Raya, est-ce que ça va ?

    L'adolescente, après un instant supplémentaire d'immobilité totale, coula un regard en direction de son amie, avant de secouer pensivement la tête.

    - Quoi ?! bredouilla Elisabeth sans comprendre.

    Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration.
    Ce n'était que maintenant qu'elle s'en apercevait, mais l'atmosphère était glaciale et humide, ici. Sans doute était-ce dû à la profondeur à laquelle ils se trouvaient – plus bas que bas, en fait – et à leur proximité avec l'eau. Les ondes confuses qui circulaient dans la pièce brouillaient ses sens et son dos lui faisait un mal de chien – n'étant pas une athlète accomplie, elle avait du mal à accuser le choc dû à sa chute, un peu plus tôt. Elle s'adonna à une brève introspection, tâchant de faire le tri dans ses idées et d'établir une synthèse cohérente des évènements. Au-delà des chiffres qui défilaient dans sa tête, elle parvint à se pencher sur la question de la situation actuelle d'une façon parfaitement objective.
    Elle en arriva à la conclusion qu'elle était dans une belle merde, et à cette idée, une petite voix maligne dans sa tête argua que bon Dieu, c'était foutu. Elle ne put que cracher un soupir las à cette perspective. C'est à partir de cet instant que la peur vint la prendre directement aux côtes.

    - Il m'a mordue, fit-elle en levant machinalement son bras maculé de sang.

    Certes, c'était à l'épaule qu'elle avait été blessée, mais elle aurait eu du mal à la déboîter pour la leur désigner.

    - Pardon ? Euh… tu déconnes, hein ? fit Tsuhiko sur un ton hésitant.

    Elle rouvrit les yeux, tourna la tête pour se mettre à le fixer. Il lui rendit son regard, la mine déconfite.

    - Ca peut très bien être le sang qu'il t'a craché dessus. Y a pas de raison pour que…

    Elle le coupa d'un geste de la main, puis, à contrecœur, elle se redressa d'un geste brusque, et ignorant la sensation de vertige qui la gagnait, elle écarta légèrement les pans de tissu déchiré qui suintaient au-dessus de son bras.
    On pouvait alors remarquer deux choses. Premièrement, son chemisier était définitivement bousillé, et c'était triste. Deuxièmement, une plaie béante creusait la peau d'ordinaire si pâle de son épaule. Et c'était laid.
    Le verdict était sans appel.
    Il y avait eu contact.

    - Merde… grommela Tsuhiko.
    - Ouais…


    Elle hocha la tête, réprimant un frisson, et contenant comme possible ce besoin irrésistible qu'elle avait de claquer des dents.

    - Que… on fait quoi ? risqua Rose, le dos arqué, comme si elle craignait à tout moment de se prendre un coup pour avoir simplement osé prendre la parole.
    - Eh bien… commença Shane en se laissant tomber en arrière pour finalement s'assoir – à ce stade-là, il n'avait plus à se soucier de la propreté de ses vêtements, ils étaient de toute façon bons pour une décontamination intensive et un aller-simple pour l'incinérateur. Je crois qu'on n'a pas le choix.
    - Pardon ? fit Elisabeth en se tournant vers lui. Vous déconnez, j'espère ?


    Il dodelina de la tête, l'air totalement désemparé, s'efforçant de ne pas croiser son regard.

    - Bon… écoutez, fit-elle avec hargne. Vous m'avez déjà tapé sur le système avec le chien, tout à l'heure, et je dois reconnaître que si je commençais tout juste à tirer un trait sur cette histoire, vous vous remettez à chuter indéniablement dans mon estime, au point que je commence vraiment à vous voir comme une espèce de connard égoïste, insensible et atrocement borné.
    - Lisa… marmonna Raya.
    - NON JE NE VEUX PAS SAVOIR, coupa-t-elle sèchement sans même la regarder. JE RESTE SUR MA POSITION INITIALE. Il n'y a pas de raison pour que vous nous trainiez jusqu'à ce PUTAIN DE LABORATOIRE dans le but de récupérer des PUTAINS D'ECHANTILLONS CONTAMINES et que vous ne vouliez pas ramener quelqu'un. D'autant plus que dans le cas présent il s'agit d'un être humain. Un être humain qui s'avère, de surcroît, être ma meilleure amie. Nous ne savons en aucun cas dans combien de temps elle risque de… partir en couille comme Karl, là-bas – elle le désigna d'un signe du menton imprégné de dégoût – et si ça se trouve, ELLE NE PARTIRA MEME PAS EN COUILLE. Après tout, rien n'exclut qu'elle soit immunisée, ou quelque chose du genre, il y a des exceptions partout. Et puis, vous êtes INTELLIGENTE, non ? fit-elle en se tournant cette fois-ci vers Alexandra. Vous allez bien nous trouver un PUTAIN de remède, hein ? Au pire des cas, vous pouvez la cryogéniser en attendant de trouver une solution, NON ?! Mais bordel de merde arrêtez de me regarder comme si j'étais une espèce d'OVNI et agissez, pour une fois. N'êtes-vous pas censée prendre des initiatives ?! Vous êtes scientifique ! Sachez prendre des risques !! Cela pourrait faire exploser votre carrière, en plus. C'est donc tous bénef' pour v…
    - Je ne veux pas finir en rat de laboratoire, Lisa, coupa Raya sur un ton las.
    - Excuse-moi ?!


    Terminant sa ronde, elle se retourna vers son amie, sans comprendre.

    - J'ai dit que je voulais pas…
    - NON MAIS J'AI PARFAITEMENT COMPRIS, beugla-t-elle, haletante, peinant de plus en plus à contenir la colère qui montait en elle – car Elisabeth était plutôt colérique, comme fille, si on y regardait bien.
    - Y a rien à dire de plus, décréta l'autre en la regardant d'un air désolé.
    - Mais qu'est-ce que t'entends par là, hein ?!
    - Raya… fit Tsuhiko sur un ton plaintif.


    Elle serra les poings, laissant ses yeux d'émeraude courir le long des quelques dalles tavelées de rouge qui l'entouraient. Elle déglutit, difficilement. Puis, d'une voix qui se faisait bien lointaine, elle souffla :

    - J'entends par là que vous feriez mieux de mettre rapidement les voiles. Moi, je vais aller vérifier que la porte du haut est bien fermée pour éviter que quelqu'un d'autre n'entre.
    - Mais… non !
    - C'est mon choix, Elisabeth, fit-elle en se hissant sur ses pieds d'une façon saccadée. Tu n'as pas à revenir dessus.
    - Non mais tu nous fais quoi là encore ? C'est quoi ce numéro de martyr ? TU VAS PAS ABANDONNER MAINTENANT BORDEL JE TE LAISSE PAS TOUTE SEULE DANS CE TROU A CONS.
    - Elisabeth…


    Axel avait été bien pensif, et face à un terrible dilemme, Axel n'avait rien dit. Parce qu'il ne savait quoi dire, oui, parce qu'il n'avait pas envie de parler, aussi. Il n'avait plus envie de rien.
    Pendant un long moment – alors qu'il s'était avancé vers elle, avec les autres, alors qu'elle leur avait montré sa plaie, à tous -, cette incapacité totale à saisir le sens de quoi que ce soit s'était de nouveau infiltrée dans sa tête. A mesure que l'adrénaline quittait son esprit pour laisser place au désespoir, il avait de nouveau sombré. Il aurait voulu crever sur l'instant, pour ne pas avoir à vivre quelque chose comme ça. Cependant c'était à croire que la vie en avait vraiment après lui. Car à aucun moment, il ne sentit son cœur s'arrêter, et à aucun moment non plus, un anévrisme n'eut la bonne idée de se la jouer cow-boy explosif, dans les tréfonds de sa caboche.
    C'est à l'instant où Elisabeth partit dans un monologue irrité que la raison lui revint.
    Et ainsi, il se surprit à prendre des résolutions vite, très vite. Tout à coup, toute trace d'hésitation disparut de son esprit. Ce dernier devint plus limpide que l'eau du ruisseau, plus clair que n'importe quel astre, et il sut ce qu'il avait à faire. Parce que c'était en quelque sorte son devoir. Principalement, parce qu'il le désirait ardemment.

    - On te laissera pas seule, décida-t-il.
    - Ah, TU VOIS ?! Je suis pas la seule à le penser ! Si tu montes pas, personne ne monte ! éclata Elisabeth sur un ton victorieux. Tu n'as en aucun cas le droit de décider, c'est COL-LEC-TIF.
    - Si, vous allez monter, fit-il.
    - Hein ?


    Il releva la tête vers elle. Elle eut un faible mouvement de recul en constatant à quel point son regard pouvait être… déterminé ?

    - Vous allez monter, répéta-t-il calmement. Moi, je reste avec elle.
    - Non mais tu es…
    - … TOTALEMENT CON OU QUOI ?! brailla Tsuhiko en le fixant d'un air effaré.


    Car Tsuhiko ne comprenait, en aucun cas. Et à son tour, Tsuhiko commençait à être relativement énervé.
    Car voilà que ça recommençait.
    Il leur avait déjà fait le coup, une première fois, alors qu'ils étaient dans la cage d'escaliers qui leur avait permis d'accéder au rez-de-chaussée de leur hôtel. Cet évènement passé, il avait tâché de ne pas faire preuve de trop de rancune, et, se résignant à l'idée que la symbiose entre son esprit et celui de son ami ne pourrait sans doute jamais être parfaite, il avait décrété que certaines choses ne pouvaient être comprises, même quand elles étaient relatives à Axel Taylord.
    Néanmoins, Tsuhiko n'aimait pas quand les mauvaises choses se répétaient.
    Arrivé à ce stade, il avait l'impression désagréable que la boucle était bouclée, et qu'ils repartaient pour un tour. Et s'il aimait bien les carrousels, Tsuhiko n'appréciait, en aucun cas, de tourner en rond. Ca lui donnait le sentiment d'être capable de se mordre la queue, à tout moment.

    - Zen, Tsu', sourit son ami. C'est bon.
    - Mais non c'est pas bon ! Merde, t'as pété une coche, c'est ça ?! Mais tu vas arrêter de te la jouer héros au grand cœur bordel de… on n'est pas dans un film, quoi ! Y a aucune raison pour qu'on ait une fin dramatique !
    - Le happy ending te branche tant que ça ? Y a pas le choix de toute façon.
    - Axe ? fit Raya en le dévisageant d'un air incrédule.


    Il hocha la tête avant de désigner, lui aussi, son épaule, et le bandage de fortune, à moitié de travers, qui l'enserrait.

    - T'as pas été mordu, que je sache, remarqua Tsuhiko sur un air triomphal.
    - Il m'a limite gerbé dessus, répondit-il avec un nouveau sourire. Et a manqué de m'arracher mon pansement.
    - Où souhaites-tu en venir ? continua Raya.
    - Je veux dire qu'il y a de fortes chances pour que des… trucs dégueulasses qui étaient dans sa bouche aient été en contact avec mon vilain bobo et qu'en conséquence, il y a également de fortes chances pour que je sois contaminé.
    - Mais… tu déconnes ! balbutia Tsuhiko sans cesser de fixer son épaule.
    - Nah… j'aimerais bien.
    - Mais…
    - Tu radotes, Tsu'.


    Et il accompagna sa phrase d'une tape amicale sur l'épaule de son ami.

    - Tu es… sûr de toi ? demanda Shane d'un air navré.
    - Yeah, grand chef, fit-il en levant sa main droite, ses deux indexes levés en un signe victorieux. A cent pour cent.
    - Il se peut très bien que tu sois parfaitement saint, remarqua Alexandra en sortant de son mutisme. La probabilité est faible, mais…
    - Y a pas de raison pour qu'elle reste et pas moi.


    Elle baissa de nouveau les yeux, et hocha faiblement la tête.

    - D'accord.
    - Et alors ? commença Elisabeth.
    - Et alors quoi, Lisa ?
    - Et alors… c'est fini ?!


    Elle se redressa brutalement, recula légèrement.

    - Vous vous foutez de nous, hein ? Je veux dire… ça peut pas se terminer comme ça, merde ! Regardez ça, ordonna-t-elle en désignant le sous-marin miniature et rondouillard de la main. On est tout proches ! Ca peut pas se terminer comme ça… c'est… c'est pas juste ! termina-t-elle en un sanglot affolé.

    Il aurait voulu lui dire que la vie n'était pas juste, car c'était le cas. Il n'en fut pas capable. C'était trop dur, même pour lui. Il se contenta alors de lâcher sur un ton songeur :

    - Euh… ouais…
    - C'est tout ce que tu trouves à me répondre, Axe ?!
    - Elisabeth… fit Tsuhiko en se relevant.
    - Quoi ?! Tu vas me dire de me calmer, c'est ça ? Mais comment je pourrais ?! Tu te rends compte de la situation ?
    - Bien sûr que je m'en rends compte.


    Elle se figea, tétanisée. Il levait vers elle un regard rougi par les larmes.

    - Mais qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ?
    - Je sais pas, moi !
    - C'est comme ça, on n'y peut rien, Lisa-chan. Y a certaines choses qu'on peut pas contrôler.
    - Je crois… qu'on devrait partir, grimaça Rose en se relevant à son tour.


    Elle grelotta sous le regard furieux qu'Elisabeth lui décocha.

    - C'est leur choix, fit-elle en se balançant d'un pied sur l'autre. A présent, nous devrions nous en aller. Je ne pense pas que nous devrions nous attarder ici… Elisabeth.
    - MAIS PUTAIN ! hurla-t-elle avant de faire volte-face pour s'éloigner d'un pas claquant jusqu'à la porte qui les avait conduits ici.
    - LISA ! tonna Tsuhiko en se lançant à sa poursuite.


    Elle s'arrêta, le battant de métal tout juste franchi. Elle s'arrêta, dans l'ombre, pour pleurer tout son saoul. Elle s'arrêta, et il la rejoignit.

    - Bon… marmonna Axel en se levant avant de tendre sa main vers Raya. Debout, peut-être ?

    Elle leva les yeux vers lui puis, après un court temps mort, s'en saisit pour se mettre à son tour sur pieds.

    - Quelle merde, grogna Shane en se passant pensivement la main sur le front.
    - Je… je crois que je vais déverrouiller la machine, fit Alexandra. A moins que Ramirez ne l'ait déjà fait.


    Et sans un mot de plus, elle s'éloigna d'eux en silence.

    - Vous pensez avoir une chance de faire décoller cet engin ? dit Axel à l'adresse de Shane. Il a l'air un peu dépassé.
    - Oh… t'en fais pas pour ça, va. Ces bestioles-là sont d'une qualité autre que les breloques qu'on vend à la populace dans le cadre de la société de consommation, fit-il en lui adressant un sourire crispé. Elles peuvent durer des siècles.
    - Waah… et elle est là depuis combien de temps ?
    - Des siècles.


    Il fronça les sourcils, perplexe. Mais ne répondit rien.

    - Il y a de la place pour tout le monde ? interrogea Cindy qui avait du mal à se faire à l'idée qu'ils pourraient tenir à six dans une telle bicoque.
    - On se serrera, répondit-il. Ah…


    Il avisa un sac de sport noir, posé à côté de la cabine de contrôle où s'affairait Alexandra. Il ne l'avait pas remarqué jusque là.

    - Je crois que Ramirez nous a laissé quelques bricoles.

    A son tour, il les quitta pour se diriger vers la sacoche, sous leurs regards interrogateurs. Ils l'observèrent attentivement tandis qu'il faisait glisser la fermeture éclair et plongeait sa main dans les entrailles de la besace… pour en ressortir une jolie liasse de billets.

    - Fallait s'y attendre, je crois, supposa Raya.
    - On peut pas dire qu'il fasse dans l'original, acquiesça Rose.
    - Ouais…
    - Vous croyez qu'on peut en prendre un peu ? continua Cindy dont les yeux se mettaient soudainement à briller de mille feux.
    - T'es pas déjà pétée de thune ?! demanda Axel en se tournant vers elle.
    - Mmmhh… ça doit vouloir dire que cet argent me revient de droit, non ?
    - Harpie !
    - Absolument pas, s'offusqua-t-elle.
    - Siiii…
    - Mais non !
    - Mais siiii… !
    - Vous comptez vous embarquer là-dedans pour longtemps ? demanda Raya, la neutralité totale de son ton revenue.
    - Euh… siiii ! fit Axel avec un hochement de tête satisfait.
    - Ok… dans ce cas, je vous laisse.
    - Tu vas où ?
    - J'aurai pas le loisir de prendre le vaisseau du capitaine Némo, répondit-elle en se dirigeant vers le navire. Alors je vais quand même voir à quoi il ressemble de l'intérieur avant que tout le monde ne parte. En évitant de tout contaminer à bord…
    - Ah… mais attends-moi, je veux le voir moi aussi ! cria-t-il en se précipitant à sa suite.


    Peut-être même qu'il était pourvu de WC, espérait-il en son for intérieur. L'écoutille supérieure était déverrouillée. Il s'engouffra à sa suite dans l'appareil, après avoir rapidement escaladé l'échelle un brin glissante qui permettait d'y accéder.

    Rose et Cindy se dévisagèrent sans un mot.
    Et alors que l'une d'entre elles allait enfin briser le petit silence qui s'était installé au sein de leur assemblée réduite, il y eut un cliquetis, un bruit d'engrenages qui entrent en marche, et derrière le vaisseau, les deux gigantesques portes se séparèrent dans un jet de vapeur brûlante.
    Lentement, elles s'écartèrent l'une de l'autre, grinçant de façon sinistre. Elles laissèrent place à un sas. A deux autres portes. De là où elles étaient, elles parvinrent à apercevoir un seul et unique gros bouton blanc, casé juste sur leur droite, et abrité par une petite cage de plexiglas dont l'une des parois était certainement coulissante.
    La liberté leur tendait les bras.

    - C'est bon, normalement, annonça Alexandra, une expression de fierté illuminant son visage. Enfin…

    Elle abaissa un ultime levier. Il y eut de nouveau le déclic qui caractérisait les mécanismes qu'on déclenche, et la plateforme sur laquelle était fixé l'appareil glissa en direction de la salle nouvellement débloquée. En un crachotement de moteurs, il se retrouva prêt au démarrage. En piste, pour le décollage.

    - On y va dès que tout le monde est prêt.

    Elle les rejoignit toutes deux, bientôt imitée par Shane, qui gardait son bagage nouvellement acquis suspendu à son épaule – celle qui était en état de le supporter. L'autre continuait de dégouliner, mais étrangement, il n'avait plus l'air de trop s'en soucier. Rose ne put que soupirer d'admiration.
    Un mouvement en provenance du sous-marin leur indiqua que Raya et Axel le quittaient, visiblement ravis.

    - Y a une quantité incroyable de boutons là-dedans ! s'exclama-t-il en sautant à terre, après avoir manqué de glisser sur l'un des barreaux de l'escabeau que Raya avait maculé de sang lors de son ascension première.
    - Vous devriez être à l'aise, ajouta Raya. Y a de l'espace.
    - Oh… cool ! fit distraitement Cindy.


    Car si elle n'en montrait rien, elle était tout aussi dérangée qu'eux à l'idée de laisser derrière elle deux membres de leur fier équipage. Deux membres, à qui elle avait fini, bien malgré elle, par s'attacher. Malgré tout.

    - On a refermé la porte du haut, annonça Tsuhiko en revenant vers eux aux côtés d'Elisabeth. Si quelque chose arrive, ça devrait s'entendre… j'espère qu'y aura pas de problèmes. Au pire, y a encore celle-là, fit-il en montrant la seconde porte d'où il venait d'un signe de menton. Porte qui était également close, à présent.
    - Pas de problème, fit Axel.


    Il jeta un coup d'œil discret en direction d'Elisabeth. Celle-ci semblait aller mieux. Ou, au moins, à défaut de sauter partout en sifflotant gaiement, elle ne pleurait plus et avait l'air d'être calmée. Ses yeux demeuraient bouffis et rougis, ce qui devenait un peu trop fréquent à son goût. Il eut une moue contrariée.

    - Alors en selle, déclara Shane avec une conviction toute relative.
    - Mmmmhh… bougonna Elisabeth.
    - Aaah, Lisa, Lisa, Lisa… soupira Tsuhiko. Pourquoi es-tu… Lisa ?


    Sa voix manqua de dérailler sur la fin, et il sut, à ce moment-là, que le temps de l'humour dérisoire était véritablement terminé. Son cœur se tordit de douleur, au plus profond de sa poitrine.

    - Ouais, bon, ça va, pas besoin de se la jouer mélodrame, fit Axel en s'efforçant de conserver une attitude enjouée. On va pas non plus s'éterniser.
    - Voui…
    - ALORS SALUT HEIN.


    Sous le regard stupéfait de son ami, il se serra contre lui dans ce qui se voulait être à la base une accolade virile – ce fut un semi-échec.
    Les paupières fermement closes, il déglutit tant bien que mal, ravalant les sanglots qui montaient dans sa gorge. A son tour, Tsuhiko l'étreignit.

    - Salut, Triple Axel, chuchota-t-il faiblement.
    - A la revoyure, Pétale de Rose. Je viendrais hanter tes nuits… pour de folles parties face à Tu-sais-qui.
    - Monsieur Z n'a plus qu'à bien se tenir…
    - On va lui foutre la branlée du siècle, tu vas voir.


    Axel se décida enfin à lâcher prise, à contrecœur. Presque instantanément, Tsuhiko en fit de même.
    Il se tourna alors vers Elisabeth.

    - Petite Lisa…
    - Espèce de con, va.


    Et sans rien dire de plus, elle s'agrippa à son cou pour le serrer contre elle.

    - Je te jure que tu me le paieras.
    - J'y compte bien.
    - T'as une dette, tu sais, hein ?
    - Ouais…
    - T'as intérêt à bien t'occuper d'elle, connard !


    Il hocha la tête avec un sourire peiné. Elisabeth le lâcha pour ensuite faire face à Raya.

    - Toi, tu le surveilles. Et n'hésite pas à le bouffer s'il devient trop lourd.

    Son amie acquiesça, une expression de voulant rassurante peinte sur son visage.

    - T'inquiète.

    Et de nouveau, Elisabeth s'avança pour la serrer contre elle, quitte à mettre de l'hémoglobine plein son gilet.

    - Je sais que tu détestes ça, mais t'as pas le droit de râler.
    - Je n'en avais pas l'intention, répondit la jeune brune.


    Elles se séparèrent, et tandis que Raya saluait Tsuhiko, Axel, qui avait déjà fait le tour de l'assemblée, se tourna vers Shane.

    - Adios, Grand Chef, fit-il en portant sa main à sa tempe dans un salut marine.
    - A plus, gamin, répondit l'autre, la mine amusée. »


    Après quelques dernières paroles inutiles, tous se quittèrent, et ce, définitivement.

    Le groupe, Alexandra en tête, se dirigea en direction du sas. Ils embarquèrent un à un, après un dernier regard en direction des deux adolescents. C'est Shane qui ferma la marche. Après avoir une dernière fois salué Axel et Raya d'un signe de tête, il referma derrière lui l'écoutille. Avant que l'issue ne soit hermétiquement close, ils crurent percevoir la voix de Cindy, qui, de prime abord, avait l'air de se plaindre du confort offert par le vaisseau. La dernière chose qu'ils entendirent de leurs amis fut la répartie cinglante d'Elisabeth qui, ils le supposèrent, la remettait à sa place en lui intimant l'ordre de la fermer, une fois de plus.
    Quelques instants plus tard, le moteur crachouilla quelques volutes de fumée noire. Le Dernier Voyage – car c'était apparemment son nom, s'ils se fiaient aux deux mots écrits en lettres blanches et rongés par l'humidité qui ornaient la partie frontale de la coque – fut parcouru d'une brusque secousse, et l'écoutille se rouvrit.
    Alexandra redescendit du navire, et se dirigea vers le seul bouton qui garnissait l'écluse. A son tour, elle se tourna une ultime fois vers eux puis, après avoir ouvrit la boîte de plexiglas, elle enfonça vigoureusement l'interrupteur. Il y eut une sirène d'alarme, un gyrophare s'illumina, et tandis qu'une voix synthétique – ce devait certainement être un joli brin de robot, si l'on se fiait à l'intonation sensuelle dont elle était dotée – entamait un décompte d'une minute trente, les portes qui conduisaient à la salle amorcèrent de se refermer.
    Alexandra, qui courrait jusqu'au navire, disparut derrière elles.
    Ils furent alors plongés dans un profond silence, et se dévisagèrent longuement.

    La minute trente devait s'être écoulée depuis longtemps lorsqu'Axel se décida à briser la glace.

    « Tu veux pas t'assoir deux minutes ?

    Elle le fixa d'un air surpris, puis hocha la tête. L'air satisfait, il bifurqua pour se diriger vers l'un des murs, veillant à passer aussi loin que possible du cadavre de Karl, qui continuait de répandre ses sucs un peu partout par terre, dans un coin. La paroi atteinte, il s'adossa contre elle puis se laissa glisser jusqu'au sol. Elle en fit de même, et tous deux se retrouvèrent affalés, l'un à côté de l'autre.

    Non, Axel n'avait jamais eu beaucoup d'estime pour les amourettes de lycéens. Elles rendaient les protagonistes stupides et les poussaient à accomplir des actions inconsidérées et au-delà de tout bon sens.
    C'était d'ailleurs pour ça que tandis que tous l'entouraient, elle, l'air grave, il avait discrètement défait son bandage, sans pour autant le retirer totalement. Il s'était contenté de le déchirer partiellement et de le déplacer, de sorte à ce que le rendu donne l'impression qu'on avait tenté de le lui retirer par la force. Le résultat avait été saisissant.
    Ah ça non, Axel ne les avait jamais aimées, ces aventures d'adolescents.
    Cela ne l'avait pourtant pas empêché de s'enticher sérieusement de la jeune Raya, ce monstre étrange et pourtant fascinant qui terrorisait tant les autres enfants de son âge, à l'époque où tous n'étaient qu'une joyeuse bande de bambins gueulards. Le jour même où il avait fait sa connaissance.
    Mais, en toute honnêteté, son humanité ne l'autorisait-elle pas à s'accorder les sentiments les plus inconsidérés, comme elle le faisait pour tous les autres ?

    - Je crois que je me serais allongée et que j'aurais réfléchi très longtemps, déclara-t-elle soudainement.

    Arquant un sourcil, il tourna la tête vers elle, lui adressant une expression faciale qui signifiait clairement qu'il n'avait pas compris ce dont elle parlait. Elle lui sourit.

    - Ce que j'aurais fait, si j'étais remontée. Je t'avais pas répondu.
    - Oh…


    Rabattant ses genoux contre sa poitrine, il regarda droit devant lui, posant son menton dessus.

    - C'est pas mal non plus, comme idée.
    - Un peu passif, non ?
    - Hah…


    Il eut un faible ricanement.

    - Je trouve que ça te correspond bien.
    - Je dois me sentir offensée ?
    - Eh non ! fit-il en se redressant. C'est très bien d'être passif !
    - Mouais… répondit-elle en pinçant les lèvres.
    - Mais si, mais si, j'te jure !
    - Si tu le dis…


    A son tour, elle calla sa tête entre ses deux genoux, les enserrant de ses bras. Elle jeta un regard dégoûté au sang caillé qui recouvrait ses mains. Elle n'avait presque plus mal.

    - Axel ?
    - Voui ?
    - Merci d'être resté, dit-elle avec un nouveau sourire.


    Et, sentant un brusque afflux sanguin monter à son visage pour venir rougir ses joues, il secoua vivement la tête, quitte à s'en tordre le cou.

    - Pas de quoi, c'est normal. De toute façon, j'avais pas le choix.
    - Oh, vraiment ?


    Il écarquilla les yeux, sentant un brusque malaise lui nouer les tripes. Coulant un regard gêné vers elle, il constata avec effarement qu'une moue malicieuse s'était peinte sur son visage. Dans un rendu dont l'esthétique lui faisait chavirer les idées.

    - Merde, souffla-t-il, horrifié.

    Elle se contenta de se frotter le nez, l'air satisfaite.

    - Eh, dis ? se risqua-t-il après un autre moment de gêne.
    - Oui ?
    - Je suis ton héros, hein ?


    Elle eut l'air surprise, mais finit par acquiescer.

    - Tu me fais un bisou pour me récompenser de mon courage, de ma bravoure, et tout, et tout ?

    Elle eut un soupir affligé.

    - T'es vraiment un gros gamin.
    - Je… sais…


    Visiblement déçu, il se détourna de nouveau pour fixer le point où, un certain temps plus tôt, se trouvait encore le Dernier Voyage, et ses promesses d'un avenir radieux.
    Et il continua d'observer ce grand vide, jusqu'à ce qu'un poids d'origine inconnue vienne se poser sur son épaule. Plongé dans une torpeur sans nom, il tourna légèrement son visage dans sa direction pour voir de quoi il s'agissait.
    Elle s'était rapprochée de lui, et à présent, elle avait posé sa tête sur son épaule. Là, juste au creux de son cou.

    C'est alors qu'un sourire béat étira en grand ses lèvres.
    Et il fut satisfait.

    - Dis, Raya, tu crois qu'y a des toilettes, dans les parages ? »



    Trois.
    Ils avaient perdu, au total, trois amis dans leur périple. Voire même plus, si l'on comptait tous ces camarades, tous ces gens qui avaient partagé leur vie, durant un temps.
    Trois.
    C'était beaucoup trop.

    L'intérieur du Dernier Voyage était majoritairement rempli de boutons et de leviers en tous genres : les boîtes de commande s'y succédaient et il était clair qu'ils étaient un peu trop nombreux pour y être à l'aise, contrairement à l'impression première de Raya, mais ils conservaient malgré tout suffisamment d'espace pour que leur petite entreprise ne sombre pas dans la promiscuité. Sans doute que le plus difficile à assumer était qu'ils auraient largement pu monter à deux, voire trois de plus.
    Cindy et Rose, inséparables, s'étaient recroquevillées dans un coin. Assises en position fœtale, elles songeaient, toutes deux, à ce qu'elles avaient accompli, ce qu'elles avaient laissé derrière elles, à leur chance, d'être ici. Et si elles n'étaient pas les personnes les plus proches d'Axel, de Raya, de Karl, c'était l'âme en deuil qu'elles montaient vers de nouveaux cieux. Se laissant apaiser par le vrombissement régulier des machines. Ne craignant même plus qu'un dernier évènement tragique vienne interrompre leur route pour menacer de nouveau leurs vies. A ce stade-là, tout ceci leur apparaissait comme dépassé. Tout n'était plus que destin. Et si ce même destin auquel l'on se remettait tellement souvent choisissait qu'il était temps pour leur échappée belle de prendre fin, alors, elles accueilleraient ce choix sans résistance, si près du but fussent-elles. Parce qu'on ne pouvait combattre la destinée.
    Parce qu'elles étaient lasses de tout.
    Elisabeth, elle aussi, s'était affalée contre une paroi de métal. A présent, roulée en boule, la tête callée contre un sac de sport plein de billets – qui s'avérait être un oreiller d'exception -, elle fixait sans le voir un plafond entièrement noir. Elle se demandait si Karl était bien, là où il était – en admettant qu'il ait été quelque part et capable de ressentir quoi que ce soit -, et si tout se passait bien, en bas. Elle se refusait à imaginer ce qui pourrait se passer à Nausicaa, à présent. Elle ne tâcha même pas de se dire qu'ils pourraient sortir pour aller se dégotter un coin un peu plus confortable qu'une cave sous-terraine et ex-hangar à sous-marin pour attendre… que le temps passe. Dans un profond soupir, elle ferma les yeux.
    Tsuhiko s'était assis sur une grosse caisse sombre, dont les arêtes serties de fer luisaient sous le halo des tableaux de bords. Il ne put s'empêcher de faire le rapprochement entre tous ces cadrans clignotants et leur vision première de Nausicaa. Quelques jours auparavant. Il se frotta les yeux d'un revers de manche, ne pouvant retenir une larme, qui roula lentement le long de sa joue. Se figea et tremblota à son menton pour finalement s'abattre sur le sol, dans l'ignorance la plus totale. Un sanglot lui arracha un hoquet étouffé. Alors, enfin, il se laissa aller.
    Et il pleura.

    « On devrait bientôt arriver à la surface, annonça Shane – dont l'épaule était finalement bandée avec les moyens du bord d'une façon assez grossière mais visiblement suffisante à prévenir toute perte de sang superflue - qui quittait la zone principale de contrôle pour venir s'assoir non loin d'Elisabeth.

    Celle-ci leva vers lui un regard embué par le chagrin.

    Le bouton enfoncé, les portes se refermant, Alexandra avait rapidement regagné le navire pour en clore de nouveau l'écoutille – le mécanisme était tel qu'il avait fallu la fermer une première fois pour pouvoir démarrer l'appareil, au départ – et s'était postée aux commandes. Ils avaient entendu cette horrible voix synthétique leur faire le décompte des secondes qui passaient, lentement, puis presque disparaître, atténuée par l'eau qui montait, faisant trembler la carcasse blindée de leur dernière chance. Après un temps qui leur avait paru interminable, les alarmes stridentes s'étaient éteintes, et n'était alors plus resté que le ronflement de leur moteur. Elle avait abaissé un levier, et le sol avait tremblé. Un grincement sourd leur avait indiqué que les portes qui donnaient sur la mer s'étaient écartées.
    Et alors, la machine s'était mise en marche, et c'en avait été fini.
    Les tremblements s'étaient calmés et tout était devenu stable.

    - Qu'est-ce qui va arriver, maintenant ? demanda Elisabeth.
    - Eh bien…


    Shane se gratta pensivement la tête.

    - Nous allons regagner la plateforme faisant la liaison entre les ferries et le Grand Ascenseur. A partir de là, nous prendrons l'un des bateaux pour regagner la côte.
    - Vous savez piloter ces trucs ?
    - Non… répondit-il. Mais on trouvera bien. A la base, on ne sait pas non plus piloter ce sous-marin.
    - Oh…
    - Je ne sais pas si ça doit nous rassurer, fit remarquer Cindy.
    - Vous en faites pas, ricana-t-il. Ca va aller, je vous le garantis.
    - Comment connaissiez-vous l'existence de cette machine ? demanda Tsuhiko en se redressant pour le regarder.
    - Eric m'en avait parlé, dit Alexandra en venant se poser à côté de son frère.
    - Vous ne devriez pas rester au volant ? demanda Rose.
    - Ca va, plus besoin, répondit-elle en secouant la tête. Normalement.
    - Okay…
    - Qui est Eric ? demanda Cindy.


    Alexandra leva les yeux vers elle.

    - Un… très bon ami. Celui que vous avez vu au Kingdom Institute. Non… pas celui avec le radiateur, fit-elle en haussant les épaules.
    - Ah… d'accord, se renfrogna-t-elle.
    - Il savait écouter, conclut Alexandra tandis qu'une brusque secousse manquait de la faire tomber sur le côté.


    Elle se leva rapidement et retourna s'affairer aux commandes. Ils la suivirent du regard.

    - Tout va bien ? demanda Tsuhiko.
    - On est en haut.


    Tous se turent. Et personne n'osa faire le moindre geste.
    Tsuhiko et Elisabeth s'échangèrent un regard, au même titre que Cindy et Rose, à l'autre bout du navire. Finalement, Shane se leva, et Alexandra le rejoignit.

    - Bon… eh bien, nous y voilà. »

    Ils se dirigèrent l'un à la suite de l'autre jusqu'à l'endroit où se trouvait une petite échelle menant à l'écoutille. Alexandra passa la première. Après quelques secondes où elle s'affaira à déverrouiller les manettes, la porte s'ouvrit. Une brusque bourrasque s'engouffra dans l'appareil, le faisant dangereusement osciller. Quelques papiers s'envolèrent. Shane revint en arrière, jusqu'au tableau de bord.
    Après cela, suite aux indications d'Alexandra, qui gardait la tête à l'air, il manœuvra comme il le pouvait le Dernier Voyage jusqu'à la station de ferry, dont la plateforme la plus basse ne se trouvait qu'à une vingtaine de mètres de l'endroit où ils avaient émergé.
    Bien vite, Elisabeth constata que la zone circulaire sous l'ouverture était parsemée de fines gouttelettes translucides, qui luisaient d'un éclat clair, par endroits – le ciel. Une nouvelle secousse leur indiqua qu'ils touchaient au but.
    Shane pressa un bouton, sans doute destiné à les maintenir en mode stationnaire – car à partir de là, ils furent beaucoup moins secoués – et finit par revenir vers eux. Il tendit la main vers le vieux sac, se saisissant, de l'autre, de la chemise en carton d'Alexandra. Lorsqu'il se baissa, des reflets lumineux luisirent à la surface de la coque sombre de son arme, de nouveau à sa place, à sa ceinture.
    Elisabeth se leva, bientôt imitée par ses camarades. Ils se dirigèrent alors vers la sortie. Shane fermait la marche.

    En file indienne, ils se saisirent des barreaux glacés – et à présent humides – pour grimper, grimper, vers la lumière. Au sommet, Alexandra les attendait, assise sur l'excroissance métallique qui dépassait du bateau pour les aider à se tenir droits, une fois l'air libre atteint, et à ne pas tomber. A côté d'elle, une autre échelle : celle-ci, bien plus haute, permettait de monter jusqu'à la station. Cindy passait la première, suivie de Rose, d'Elisabeth, de Tsuhiko. Venaient ensuite Alexandra et son frère.
    Celui-ci referma l'écoutille au moment de la quitter. Le vaisseau ne bougea pas d'un poil.

    Dieu, comme c'était bon de sentir de nouveau l'air frais sur son visage. Ils humèrent avec délice l'embrun salé de la mer, bercés par le roulis des vagues, le cri des quelques mouettes et goélands qui osaient s'aventurer jusqu'ici, revenant sans doute d'une fantastique partie de pêche, là où les problèmes n'existaient pas. Dans le domaine du silence.
    Le vent sifflait à leurs oreilles, collait leurs cheveux, les aveuglait. Dérapant par moments, ils escaladèrent la colonne froide, les mains transies par l'humidité et l'atmosphère délicieusement glaciale qui régnait.
    Ils arrivèrent en haut.
    Un à un.

    La plateforme était déserte, il n'y avait pas âme qui vive : ils ne furent pas surpris. Un long moment, ils contemplèrent cette surface dépourvue de vie, morte, fantôme. Un bateau attendait, sur le côté. Il tanguait au rythme effréné des vagues, mais jamais, ne basculait. Un albatros les dépassa dans un piaillement strident. D'un même geste, ils levèrent la tête sur son passage, et s'approchèrent du rebord pour le regarder disparaître dans le lointain.
    Le ciel était noir, et la mer était déchaînée, démontée. L'écume tourbillonnait sous leurs pieds, comme enragée, colérique, mue par une danse sauvage dont seule elle avait le secret. Là-bas, à l'horizon, un éclair zébra le ciel. Quelques secondes suffirent à ce que le roulement de tonnerre qui l'accompagnait vienne s'engouffrer dans leurs oreilles. Longtemps, longtemps, ils contemplèrent le spectacle magnifique d'une nature indomptable et déchaînée, d'une nature libre, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Rapidement, ils furent trempés jusqu'à la moelle, mais jamais ils ne se détournèrent.
    Glacés jusqu'au sang, ils regardèrent, encore et encore. Ils ne purent se lasser de ce tableau magnifique qui se peignait sous leurs yeux.
    Et enfin, ils sourirent.

    On ne voyait pas le soleil.
    Ce jour-là, il pleuvait à flots, dans le ciel qui surplombait Nausicaa.
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 7:14


      Epilogue.


    S
    on chapeau taillé dans le lin fièrement posé sur sa tête, Rose Strawberry trottinait, ses jolies lèvres sucrées étirées en un élégant sourire d'où émanait une étrange impression de satisfaction. Le soleil illuminant de mille feux sa courte robe blanche, elle allait sur la place, son petit sac calé sous son épaule, ses fines sandales claquant avec conviction sur les dalles claires qui s'incrustaient dans le sol. Dépassant une large fontaine où lions et chevaux de bronze s'affrontaient à coups de jets d'eau, elle esquiva avec grâce un jeune skateur en apprentissage, et ne lui adressa pas même un regard lorsqu'il s'étala de tout son long, quelques mètres plus loin, après avoir splendidement raté son heelflip. Non, aujourd'hui, Rose avait la tête ailleurs, et n'avait pas envie de râler contre ces abrutis qui fonçaient inconsciemment dans les gens.
    Car Rose était amoureuse.
    Jetant un ultime regard au ciel teinté d'azur qui s'étendait au-dessus de sa tête, elle s'engouffra dans une fine ruelle, entre deux hautes baraques couleur pastel dont les courts volets sombres fendaient la brise en silence.
    Parvenant à se caser entre un vieil homme et deux gosses, elle s'incorpora aux files indiennes qui circulaient et, veillant à ne pas se prendre les pieds dans les pierres qui tapissaient le terrain, laissa son esprit vagabonder au milieu des senteurs épicées et des remous de conversations étrangères qu'elle ne prit pas la peine d'écouter. Fermant les yeux, elle gambada, un long moment.
    Enfin, à la jonction de deux rues, au pied de l'Eglise, elle prit à gauche.
    C'était une magnifique journée, pensa-t-elle, tandis qu'elle tournait de nouveau, à l'embranchement suivant.


    « Comment ça, un ciné ?

    Une grimace peu convaincue fichée sur le visage, elle déballa pensivement la tablette de chocolat qu'elle venait tout juste de sortir du frigo – du Milka, avec des grains de riz soufflés dedans, tout ce qu'elle aimait. Avec un soupir exaspéré, elle écouta distraitement la voix qui grésillait, en provenance directe de son téléphone.

    - Bah ouais, on sort jamais, quoi !
    - Tsu'… t'es pas un peu occupé en ce moment ?
    - Bah… non, tu l'es, toi ?
    - Non.
    - Mais alors pourquoi tu veux pas venir ?


    Un sourire amusé étirant ses lèvres, elle leva les yeux au ciel – au plafond aurait été plus correct -, terminant de dénuder sa friandise, et mordit dedans avec hargne.

    - Euh… Lisa ? T'es toujours là ?
    - Mouais, mouais, articula-t-elle tout en continuant de mâchouiller pensivement.
    - Et arrête un peu de manger tu vas finir ENOOOORME si tu continues !
    - Tu sais parfaitement que c'est impossible, Tsu'.
    - Ah ouais, qu'est-ce que t'en sais ?!
    - Je n'ai jamais dépassé les cinquante kilos.
    - Mais…


    Un soufflement exaspéré, de l'autre côté de la ligne.

    - Ouais, bon. Alors demain à quatorze heures ?!
    - Je t'ai déjà dit que non !
    - Non, t'avais rien répondu tout à l'heure !


    Elle serra les dents, et, dans la pénombre de son appartement, regretta qu'il ne soit pas en face de lui, histoire de lui en coller une bonne, comme elle prenait tant plaisir à le faire, de temps à autres, lorsque besoin était.

    - Hum… ouais… okay, si tu veux, grommela-t-elle après une nouvelle bouchée.
    - SERIEUX ?!
    - Tu comptes m'obliger à me répéter ?
    - YEAH. Je savais que tu ne résisterais pas à ce charme cosmique qui auréole mon être au quotidien. Tu verras, c'est génial ! C'est un film avec des…


    La voix s'éteignit, tout à coup. Surprise, elle attendit quelques secondes, avant de se décider à briser le blanc dérangeant qui s'était abattu sur leur conversation.

    - Des quoi ? demanda-t-elle.
    - Euh… des zombies.
    - Ah…


    Ses yeux se posèrent sur ses doigts, tâchés de chocolat. Après une brève hésitation, elle se décida à porter son index à sa bouche et le suçota. Le grésillement réapparut.

    - Dis, Lisa…
    - Ouais ?
    - Si Axel et Raya font des gosses, tu crois qu'ils seront d'accord pour en appeler un Tsuhiko le Magnifique, à ma gloire ?
    - Bah… honnêtement, j'ai plus l'impression qu'Axel a tendance à se rapprocher de Karl… on a jamais su qui était mâle et qui était femelle.
    - OH MON DIEU.


    Elle eut un nouveau sourire tandis qu'un souffle amusé s'échappait de ses narines, puis tourna la tête.
    Sur une commode, à l'autre bout du salon, juste à côté du climatiseur qui ronronnait gaiement depuis au moins deux bonnes heures, trois poissons rouges – des Ryukins, également surnommés de façon amicale Pluppy 2, 3 et 4 – nageaient paresseusement dans un grand aquarium rectangulaire, passant de temps à autre entre deux brins d'algues synthétiques, gobant, recrachant des cailloux, si l'envie leur en prenait. Ils avaient l'air plutôt heureux – dans la mesure où il était possible de mesurer ce genre de chose aux expressions faciales qu'ils lui balançaient de temps en temps, quand elle se postait devant eux pour les observer mener leurs petites vies paisibles -, et cela suffisait à la satisfaire.

    - Tu les as bien nourris aujourd'hui ?
    - Mais oui, mais oui, siffla-t-elle.
    - Okay. Je compte sur toi hein.
    - T'en fais pas…


    Il y eut un déclic, et la climatisation se stoppa. D'un bond, elle rejoignit la table basse, non loin du fauteuil où elle était avachie, et appuya sur une petite télécommande couleur d'ivoire. Le ventilateur se remit en route.
    Tsuhiko était peut-être un peu trop préoccupé par le bien-être de ces poissons, songeait-elle. Après tout, ils étaient à elle.
    Même s'il était vrai que c'était lui qui les lui avait offerts, peu de temps après qu'elle ait accepté – non sans regrets – de lui accorder une promenade au bord de la plage. Elle commençait d'ailleurs à penser qu'il se faisait trop insistant. Peut-être ralentirait-elle un peu la cadence, par la suite. Cette histoire de film de zombies ne lui augurait rien qui vaille. Dieu seul savait ce que les adolescents étaient capables de faire quand les salles étaient noires.

    - Tu ne devrais pas commencer à réviser, par hasard ? demanda-t-elle en regagnant sa place, emballage à moitié plein en main.
    - Qui, moi ?
    - Devine.
    - Oh… bah, je devais aller à la bibliothèque avec Rose et Cindy mais la Blonde étant malade, le projet à avorté.
    - Tu pouvais pas juste y aller avec Rose ?
    - Elle a dit qu'elle avait autre chose à faire.
    - Oh, je vois, fit-elle en achevant de dévorer la première moitié de sa tablette.
    - En même temps… aha… le bac, les doigts dans le nez quoi, tu me connais, ricana-t-il.


    Elle n'eut aucun mal à visualiser le sourire prétentieux qui devait alors s'étirer sur sa face, en cet instant-même.

    - Tu t'es pris huit et neuf sur vingt en français, l'année dernière.
    - Tsé, le français, tu m'as pris pour un L ou quoi ?
    - Pourquoi pas… murmura-t-elle en repoussant le chocolat son accoudoir.
    - J'aime ce sentiment de confiance en l'autre qui se dégage de tes paroles.
    - Je sais. Bon. Salut.
    - Eh quoi ?! »


    Sans ajouter un mot de plus – et sachant pertinemment que ça le ferait enrager de se faire couper en plein élan de la sorte -, elle appuya sur un bouton de son combiné, lui raccrochant au nez. Une expression de béatitude défigea ses traits.
    Plus qu'heureuse, elle se calla profondément dans son siège et attrapa la télécommande qui attendait, juste à côté du reste de chocolat. Hésitante, elle la fit longtemps tourner dans ses mains. Puis finalement, se ravisa.
    Se remettant debout, elle gagna la commode, profitant de l'agréable sensation de fraîcheur qui régnait dans cette partie-là de la pièce. Elle attrapa l'un des bocaux qui y trônaient et l'agita frénétiquement au-dessus de l'aquarium. De fines pellicules brunes s'en échappèrent pour aller se déposer à la surface de l'eau, occasionnant quelques discrets remous. Immédiatement, Axel – le plus gros d'entre tous – sortit de son morceau de vase et se rua comme un forcené sur la nourriture ainsi apportée. Plus lentement, Karl et Raya remontèrent à leur tour.
    Elle leur donnait peut-être trop à manger.
    Reposant le récipient à côté d'elle, elle se mit à genoux, et croisant ses bras devant elle, sur le meuble, posa son menton sur ses mains. Alors, comme elle le faisait si souvent, depuis bien longtemps, elle se perdit à les contempler.
    Elle n'entendit même pas le climatiseur, lorsqu'il cessa de nouveau de fonctionner.


    Dépité, il rejeta son portable derrière lui, le laissant rebondir sur son lit dans un « flop » discret. Exténué, il se laissa basculer pour s'étaler à son tour sur le matelas – partiellement recouvert de draps, mais la majorité trainait par terre avec la plus grosse partie de ses affaires. Songeur, il s'adonna longuement à la contemplation de l'ampoule éteinte qui pendait à son plafond. Il ferma les yeux.
    La saison s'annonçait comme particulièrement chaude. Voilà qu'il était obligé de garder les volets de sa chambre fermés pour éviter que celle-ci ne se transforme en sauna – l'effet agréable en moins. A croire que le temps ne cesserait jamais de se détraquer. Un mois plus tôt, il avait neigé, sur la Méditerranée. Il avait l'impression que le monde n'était plus qu'une girouette incontrôlable.
    Après une nouvelle minute de méditation, enfin, il tourna la tête en direction de son bureau. Prit une profonde inspiration, et se redressa. Rejoignit sa chaise pour se vautrer dessus. Il écarta ses cahiers d'exercice d'un revers de main – ceux-ci rejoignirent son petit monde à lui en allant heurter le parquet de plein fouet – et se saisit de son clavier, qu'il amena à lui. Une simple pression sur l'une des touches suffit à faire disparaître son écran de veille – un simple fond noir, c'était, selon lui, amplement suffisant. Une lumière pâle éclaira son visage, et il tapota pensivement sur sa souris, descendant jusqu'à sa barre de tâche. Double-cliqua.
    Un logo s'afficha, suivi d'une page au fond bleuté. Un haut rectangle blanc – représentatif d'une page vierge, à n'en pas douter – suivit. Il plaça son curseur dessus, cala sa tête dans la paume de sa main droite. Se mordilla la lèvre. Et enfin, s'attela à la tâche.
    Sentant une brusque montée d'inspiration affluer dans tout son corps, il commença à taper.

    « Je m'appelle Tsuhiko, et j'ai perdu mes amis. »

    Fronçant les sourcils, il adressa un regard horrifié à son écran, et s'empressa d'effacer le tout. Un échec cuisant. C'était beaucoup plus dur qu'il ne se l'était imaginé. Attrapant d'un geste vif un crayon non loin de lui, il le porta à la bouche pour le mordiller avec rage. C'était déjà mieux.
    Et les minutes s'écoulèrent.

    Un long moment plus tard, il faisait une petite pause, et quittait sa chambre pour se rendre dans la cuisine, où l'attendait un frigo plein à craquer. Dans la pénombre qui régnait derrière lui, l'ordinateur continuait à tourner. L'écran ne cessait de briller.
    Et la page était toujours blanche, ou presque. Deux phrases la surmontaient.
    Un début. Un commencement.

    « Aujourd'hui, il faisait beau – comme toujours. Aujourd'hui, c'était sous un soleil de pixels et de plomb que le monde d'en bas grouillait. »


    Il y eut un tintement soudain, suivi du raclement lent caractéristique des pantoufles qu'on traine sur du carrelage.

    « C'est bon ! annonça-t-elle d'une voix enjouée.
    - Tu es vraiment obligée de faire chauffer ton thé au micro-ondes ? demanda-t-il, l'air peu convaincu.


    Elle réapparut dans le salon après quelques instants dans son grand salon, deux gros mugs colorés – l'un orange, l'autre bleu, et tous deux ornés de photos à l'effigie de personnages Disney comme on en trouvait souvent dans les stations service, en ville – et fumants en main.

    - Viens m'aider, c'est chaud ! fit-elle en lui tendant l'un d'entre eux – le bleu.
    - Quelle incapable, ironisa-t-il en se levant.


    En quelques grandes enjambées, il traversa la distance qui le séparait d'elle et attrapa la tasse qu'elle lui tendait.

    - Ah put…
    - Je t'ai dit que c'était chaud, remarqua-t-elle en gagnant l'élégant sofa qui lui était assigné.
    - Mmmmmh mhhhhh, fit-il en posant rapidement son bagage sur la petite table en face de lui avant de secouer les mains.
    - Pour ton information, je ne vois aucune différence entre le thé sortant d'une théière et celui chauffé au micro-ondes, dit-elle. Si ce n'est qu'il y a moins de vaisselle à faire après.


    Il roula des yeux avant de lui adresser un sourire.

    - Grosse flemmarde.
    - Je te… commença-t-elle avant de se stopper.
    - Tu m'emmerdes, ouais.
    - Voilà, acquiesça-t-elle en portant le mug à ses lèvres avant d'en avaler une fine gorgée.
    - Tu as le droit d'être grossière, tu sais. C'est pas interdit, lui fit-il remarquer tandis qu'il en faisait de même avec son propre thé, une fois le sachet d'infusion retiré et déposé sur un sous-verre en face de lui.
    - Dis, quand c'est que tu m'amènes Elie à la maison ?


    Il manqua de s'étouffer, avalant de travers, et partit dans une profonde quinte de toux. D'une façon saccadée, il reposa sa tasse sur la table, manquant de peu de renverser de son contenu un peu partout sur le parquet.

    - E… Elie ? articula-t-il entre deux grandes goulées d'air.
    - Mais oui, tu sais, sourit-elle avec malice. Elie.
    - Mais pourquoi tu voudrais que je l'amène ?! s'offensa-t-il en la regardant d'un air outré.
    - Tssss… Shane, voyons…
    - Mais… quoi ?!
    - Tu rougis, mon petit.
    - Mais non, absolument pas !
    - Siiiii…
    - Non !
    - Siiii…
    - Mais non !!
    - Mais si, dit-elle en avalant encore un peu de son thé.
    - C'est juste une stagiaire ! fit-il en s'épongeant machinalement le front.
    - Mmmh mmmh, marmonna-t-elle à son tour en hochant la tête, ne cessant de le fixer, son sourire en coin toujours en place.
    - Arrête de me regarder comme ça !


    Elle ricana légèrement. Il se remonta dans son siège.

    - Arrête je te dis. Si tu continues, je te parle de ce type là… Jake.
    - Jake qui ? dit-elle en haussant un sourcil interrogateur.
    - Oh, ne fais pas l'innocente. Tu sais, Jake. Il te dévorait du regard à la conférence que tu as donné, la dernière fois.
    - Lundy ?
    - Voilà, Jake Lundy, répondit-il en hochant la tête et en rattrapant son mug.
    - Mais voyons, c'est un collègue !
    - Mouais… C'est ce qu'on dit !


    Ce fut à son tour d'avoir un léger rire. Elle se mordit la lèvre, indignée.

    - C'est ton droit, Alex'. T'es humaine, toi aussi. Je sais que ça peut te faire bizarre, annoncé comme ça, mais si si, je te le jure.

    Elle haussa les épaules.

    - Shane ?
    - Yes ?
    - Je t'emmerde. »



    Mme Rosbel était inquiète, ce matin. Ce n'était pourtant pas dans ses habitudes. Disons que c'était quelque chose de nouveau, pour elle.
    Techniquement parlant, Marie Rosbel n'avait réellement commencé à s'inquiéter que lorsque sa fille – Cindy, une adorable gamine qu'elle s'était pourtant efforcée d'élever de façon stricte afin d'éviter au possible qu'elle ne finisse comme toutes ces débauchées qui tapinaient à tous les coins de rue – était partie, l'année précédente, pour un voyage scolaire, dans les tréfonds de Nausicaa, la ville des abysses lumineuses, comme on l'appelait à l'époque. Cette sortie en elle-même ne l'avait d'abord pas alarmée : c'était, au contraire, un moyen pour sa fille de voir un peu du monde extérieur, et des merveilles de la vie. Un problème s'était cependant bien vite posé lorsque le vendredi suivant son départ, les gros titres des journaux et magasines d'information – voire même people – du monde entier avaient fait étalage de faits hautement dramatiques. Ce jour-là, et dans ceux qui suivirent, Marie Rosbel fut absolument démolie. Démolie, à l'idée de perdre sa seule et unique fille, qu'elle aimait – n'en déplaise aux apparences qu'elle se bornait à donner – plus que tout.
    C'était lorsqu'elle avait perdu tout espoir de revoir sa tendre progéniture vivante qu'un miracle s'était produit. Un coup de fil, un soir. Elle était saine, et sauve. En bonne santé, oui. Et elle n'était pas seule.
    Cet appel avait sans aucun doute changé sa vie à jamais. Jetant au cachot ses idées de distance protectrice frôlant l'indifférence feinte, elle se jura, en se précipitant jusqu'à son placard pour se saisir d'une veste, le téléphone à peine reposé, même pas raccroché, que jamais plus elle ne serait une mère indigne. Qu'elle ferait des efforts.
    Elle tint parole.
    Et sa fille – couverture sur les épaules et gobelet en main, assise dans une petite salle d'attente sur une chaise de plastique gris au milieu des autres survivants, comme dans les films, oui – avait d'ailleurs paru extrêmement surprises lorsqu'elle avait accouru vers elle, en la revoyant enfin, pour la serrer dans ses bras. Tout avait alors changé, tout s'était bousculé.
    Les sorties entre mère et fille s'étaient multipliées : au café du coin, au centre commercial, pour faire les magasins. Parallèlement à ça, le monde s'était ému, et révolté. Une jeune scientifique de talent, seul ancien employé du renommé Kingdom Institute revenue d'entre les morts, avait connu une ascension fulgurante, rappelé aux esprits des évènements tragiques, apporté des réponses, clarifié les choses ; elle avait fait bien des vagues. A présent, cette femme était une pointure admirée de tous, et elle évoluait dans son Arkansas natal – c'était un retour aux sources, comme elle s'était plu à l'annoncer dans l'une de ses nombreuses interviews pour un magasine à succès -, à la tête de son propre centre de recherches, un établissement qui veillait cette fois-ci à ne pas sombrer dans la fraude et l'irrespect de l'éthique. Un bâtiment qui avait même révolutionné le monde de l'expérimentation en parvenant à mettre au point un prototype parfait de cobaye biologique, économique, écologique et authentique. Un prototype dépourvu de conscience et de vie qui s'était bien vite fait exporter à travers le monde et avait permis aux défenseurs de la cause animale de sourire, un peu plus, lorsque le dernier cobaye chien – une femelle lévrier afghan du rebaptisée Faith pour l'occasion – avait été relaxé et adopté par un vieux couple résidant dans le New Hampshire, cinq mois plus tôt. Des informations qu'elle tenait, le frère de cette femme – un fédéral, quelque chose du genre -, également réchappé de la ville – aujourd'hui, Nausicaa était une ville de l'ombre, érigée au rang de tabou international, et condamnée à demeurée à l'écart de toute forme de civilisation à jamais, au moins dans l'ordre du possible, et en supposant que d'éventuelles magouilles politiques n'en viennent pas à pousser les gens à se pencher de nouveau sur son dossier -, avait par la suite reçu une belle promotion. Comme quoi ces évènements avaient profité à quelques gens, au moins.
    Et puis, cette femme, Blue, avait également trouvé un vaccin contre la Ralliah. Un vaccin efficace. Globalement, on pouvait dire que le monde se portait bien mieux, maintenant.
    A présent, Cindy – qui semblait avoir gagné en maturité avec le temps, et c'était plutôt rassurant – était en Terminale. Et elle était supposée réviser pour son examen final. Supposée, oui.
    Elle avait eu le malheur de tomber malade, une semaine plus tôt. Leur médecin avait pronostiqué une bonne grippe – même si c'était plutôt étrange, au vu de la saison. A présent, elle avait des doutes. Ce mal était assez mystérieux.
    Et c'était pour ça qu'elle s'inquiétait.

    Le micro-ondes émit un son caractéristique, et s'éteignit. Elle se dirigea vers celui-ci, en ouvrit la porte, et retira de sa gueule un bol de soupe – selon elle, rien n'était mieux qu'un bon bouillon, quand on avait de la fièvre… quelle que soit la saison. Posant une grosse cuillère dans le récipient, elle touilla un instant, puis posa sa préparation sur un plateau, à côté des boîtes de médicaments et du verre d'eau qui y étaient déjà installés. Elle souleva le tout, fit volte-face, gravit les escaliers. Elle s'arrêta un instant, persuadée d'avoir entendu un son plutôt étrange, assez semblable à ces grognements qu'avaient les chiens qui gardaient les maisons, un peu partout dans les pâtés de maison avoisinants. Elle tendit l'oreille, mais ne perçut plus rien. Elle acheva de se rendre à l'étage, et traversa le couloir, pour s'arrêter devant une porte.

    « Cindy ? C'est moi ! » fit-elle avant d'abaisser la poignée avec son coude.

    Elle entra dans la chambre.


    Tout avait commencé dans la nuit, avec de premières nausées, des sueurs froides. N'ayant jamais expérimenté cette chose abjecte que l'on nommait « maladie grippale », elle avait alors supposé que c'était tout à fait normal – après tout, le Docteur Duflos avait dit que c'était ça, il n'y avait pas de raison, c'était un homme compétent – quoi qu'assez difficile à vivre, et s'était contentée de rester allongée dans son lit, se faisant violence pour ne pas se lever et courir comme une démente jusqu'aux toilettes les plus proches, sachant pertinemment que de toute façon, n'ayant rien mangé depuis des jours, elle n'avait absolument rien à dégueuler. Ainsi, elle avait tenu bon.
    Et puis, il y avait eu ces crampes. Et puis, les maux de tête s'étaient intensifiés. Et puis… et puis…

    Un son, difforme, immonde.
    Elle releva brusquement la tête, dans un geste saccadé. Elle était à présent accroupie au sol, ses draps éparpillés autour d'elle, et partiellement couverts d'une étrange substance translucide qui n'était pas sans faire penser à de la salive – elle n'aurait pu en attester, elle n'avait pas la tête à ça.
    Dans un mugissement horrifié, elle porta ses mains à son crâne, fermant les yeux tandis qu'une ultime larme perlait au coin de ses paupières. Si seulement elle avait pu faire… disparaître…
    Un frémissement. Elle fit volte-face, l'écume aux lèvres, et darda ses yeux injectés de sang sur la porte, dont la poignée semblait comme s'abaisser au ralenti.
    Et elle sentait ses jambes engourdies qui cessaient de flageoler pour se raffermir, et elle sentait, au-delà des spasmes qui martelaient ses cuisses, une force nouvelle et sauvage s'infiltrer dans ses membres, et elle ne pouvait supporter d'avantage cette abominable migraine qui battait à ses tempes – une migraine des deux côtés, était-ce seulement possible ? C'était comme si sa tête entière allait exploser ou se fendre en deux, comme si elle menaçait de se déglinguer, d'un moment à l'autre -, et elle avait cet horrible goût de fer qui lui brûlait la gorge, et la sueur dégoulinait de son visage à une vitesse affolante, et ça la piquait de partout, de partout, et elle n'en pouvait plus.
    Cindy ne parvenait à comprendre. Comment l'aurait-elle pu ?
    Elle souffrait comme elle n'avait encore jamais souffert, elle souffrait, et ça la rendait folle.
    Elle souffrait et demandait vengeance. Si son esprit était assez embrumé – elle ne parvenait pas à réfléchir, et il n'y avait rien de plus irritant -, une idée s'imposait cependant à elle : ce n'était en aucun cas quelque chose de juste. De quel droit aurait-elle dû être ainsi consumée de l'intérieur par une douleur indicible, qu'avait-elle fait ? Pourquoi est-ce qu'elle avait cette horrible impression que les autres, eux, ne pouvaient vivre ça ? Elle allait leur montrer !
    Et son œil, son œil, gauche, c'était invivable, pourquoi son œil, pourquoi lui infligeait-il une telle souffrance ? Elle avait beau le frotter, le mal n'en était que plus profond, en rien, il ne s'atténuait, et à mesure que les secondes s'écoulaient, elle avait le mauvais pressentiment que cela n'irait jamais en s'arrangeant, que jamais, cela ne disparaîtrait, et elle ne devenait plus qu'une créature furieuse et démoniaque, et elle n'était plus elle, oh, non, elle n'était plus Cindy, elle n'était plus personne.
    Elle n'était plus qu'Instinct.
    La porte s'ouvrit, doucement. Elle se redressa, la tête, les bras ballants. Son corps entier était le plus ardent de tous les brasiers.
    Quelqu'un, face à elle. Elle ne voyait pas son visage, elle ne le pouvait plus. De nouveau, la voix s'éleva et lui vrilla les tympans, sans qu'elle ne parvienne à comprendre. C'en était trop. Voilà qu'on prenait à présent un malin plaisir à la torturer sans raison.

    Elle n'en tint plus.
    Et, toutes griffes dehors, elle bondit.
    Elle bondit, comme jamais elle n'avait bondit. Elle bondit avec une puissance et une vitesse affolantes, elle bondit avec violence, avec cette vélocité et cette brutalité qui caractérisaient l'Instinct.
    Cindy voulait faire souffrir, comme elle, elle souffrait.
    Selon elle, ce n'était qu'un juste retour des choses.

    Car s'il était une chose dont Cindy était absolument sûre et certaine, c'était qu'elle avait mal.
    Oh, oui, Cindy avait mal.
    Terriblement mal.



Fin ~
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Mira
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 19:31

    Karl. J'en étais sûre xD

    Joli timing, juste avant que je ne parte en vacances
    Alors, allons y. J'ai adoré le dernier chapitre, vraiment. Notamment la fin du dernier chapitre, c'est injuste, et dégueulasse, et mon âme de grande justicière idéaliste revient à la charge, mais c'est... grandiose. Ça donne envie de déchirer les feuilles (enfin, disons plutôt de balancer l'écran par terre...) et c'est qui est superbe. Normalement, je suis moins émotive, mais quand j'apprécie, c'est... à fond. Enfin bref.
    Au passage, je ne fais en général pas attentions aux fautes ou aux incohérences, maladresses et j'en passe (Impossible de m'arrêter quand je suis à fond dans l'histoire), mais j'ai noté ça à la fin de ce chapitre, justement :

    Citation :
    Glacés jusqu'au sang

    "Glacés jusqu'aux os", plutôt, non ? Bon, ensuite, pour ce que j'en sais.

    L'épilogue m'a fait plaisir aussi, c'est agréable à lire. J'ai bondis quand j'ai lu ça :

    Citation :
    "- Bah… honnêtement, j'ai plus l'impression qu'Axel a tendance à se rapprocher de Karl… on a jamais su qui était mâle et qui était femelle."

    XD M'a fallu un moment pour comprendre. J'ai aussi bien aimé la fin de l'épilogue, au passage. Quant au prologue, j'avoue que je ne savais pas trop quoi en penser avant d'en arriver à une partie bien précise de l'épilogue.
    En fait, ce que j'ai apprécié tout le long du texte, c'est que c'est aucunement prévisible. Dans la plupart des bouquins que je lis, je devine la fin, parfois même en détail, dès la moitié. Là, au début du chapitre, je savais pas trop comment ça allait se finir, et effectivement, je ne m'attendais pas vraiment à cette fin, celle qui a remué mon âme de justicière idéaliste. Ça à le mérite de tenir en haleine jusqu'à la fin, et ça, c'est bien What a Face

    En tout cas, je soutiens une édition et une publication en masse. Je pense que c'est possible... J'ai, tout personnellement, pris beaucoup de plaisir à lire ça, et je ne pense pas être la seule. Du coup, si jamais un jour tu y parviens (Et j'espère bien que ce sera le cas), je saurais avec quoi remplir un peu plus ma bibliothèque ^^
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 24 Juil 2010 - 20:32

    Wah... merci pour ce long commentaire, surtout quand on voit son contenu *^*

    Je suis vraiment contente que ça t'ai plu - pour glacé jusqu'au sang... aux os marche aussi, j'ai un gros doute tout à coup ._.
    Vraiment - aussi - heureuse de voir que ça t'ait tenue en haleine à ce point =) [ pour ce genre de chose, j'ai du mal à juger... vu que je sais ce qui va se passer ].
    Ma super fin qui tue tout aura porté ses fruits ^^

    Bon. J'espère également pouvoir en tirer quelque chose, deux ans et demi passés à l'écrire, faudrait que ça aboutisse.

    En tout cas, je compte encore squatter la partie écriture pendant longtemps - bouhouhou. Bon, j'entre en prépa cette année donc ça sera hard de prendre du temps pour ça, mais je sais déjà ce qui viendra ensuite.
    Et on y retrouvera quelques têtes bien connues =)
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 3 Sep 2010 - 23:02

Ah, ce n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde What a Face Je t'attendrais donc dans la partie Écriture aussi longtemps qu'il le faudra (Car, il faut bien l'avouer, les textes se font de plus en plus rares par ici, et ceux que j'apprécie encore plus). En tout cas, tu viens d'aiguiller ma curiosité, j'ai hâte de voir ce que tu fera par la suite ^^

Et puis, ça n'a rien à voir, mais bonne chance et bon courage pour ta prépa'.
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Sam 4 Sep 2010 - 10:10

    Merci ^^

    La correction est terminée. Pour l'instant, mon père lit x3
    Je doute d'avoir le temps de sitôt pour me remettre à écrire un truc sérieux, d'autant plus que cette fois-ci faudra que je fasse quelques recherches... mais je garde mon projet en tête !
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Hax
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MessageSujet: Re: Black. [ Histoire complète ] Ven 5 Nov 2010 - 18:03

    Yosh.

    Mon père tardant à me lire - je me passerai de commentaire là-dessus -, dans l'optique où certaines groupies acharnées - on se passera de commentaire là-dessus - regretteraient amèrement le temps où des nouveautés étaient postées ici... voici le premier chapitre de Black, arrangé.

    En version non balisée parce que pas le temps et flemme. Donc ni italique, ni gras... juste le texte : D

    ---

    Chapitre 1 : Prélude à un soleil noir.


    Il est des histoires que l’on croirait sortant d’un film tant elles peuvent sembler folles. De la romance inattendue entre deux êtres que tout paraît opposer au quiproquo anodin entraînant ses protagonistes dans une folle aventure, ces histoires que l’on pourrait qualifier de « niaises » ou « absurdes » subsistent néanmoins. C’est ainsi que parfois, la vie décide de mettre en travers de notre chemin des épreuves que dont l’on se dispenserait bien.
    Mais il faut voir le bon côté des choses.
    On ne peut qu’en ressortir grandi.

    Six heures. Première complainte.

    Il grogna, un peu, tandis que le radioréveil qui trônait sur la table de nuit postée à ses côtés partait dans un opéra rayonnant. Tsuhiko aimait bien grogner, de temps en temps, pour signifier aux autres – même s’ils n’étaient que machines – qu’il était mécontent. Il avait toujours trouvé ça amusant et, dans le fond, assez remarquable. C’était tout de même impressionnant de voir à quel point un simple grondement sourd pouvait se montrer expressif, parfois même, plus que les mots. Ca donnait aux gens ces allures de sauvages qui charmaient si bien les filles.
    Une réponse encore plus stridente en provenance de sa gauche lui indiqua que l’engin semblait fermement décidé à lui rappeler qu’il était temps pour lui de s’arracher aux pourtant si doux bras de Morphée. Fourrant un peu plus sa tête dans son oreiller, il comprit bien vite qu’il était en réalité inutile d’opposer toute résistance : soyons honnêtes, il était foutu. Fouillant le duvet plumeux de ses doigts, il émit encore quelques gémissements plaintifs, se contorsionna dans tous les sens, n’arriva à rien. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il jura pour la première fois.
    S’extirpant violemment de son refuge, il se retourna pour abattre sa main sur l’appareil, qui, visiblement contenté par ce que beaucoup auraient considéré comme du mauvais traitement, cessa immédiatement de brailler pour s’en retourner dans une léthargie lourde de silence. La brume qui voilait son regard commençant à se dissiper, Tsuhiko mâchonna pensivement quelque chose qui n’existait pas avant de se décider à partir pour une folle aventure.
    Il sauta de son lit, atterrit avec classe sur le plancher qui le bordait, attendit que les points lumineux qui succédaient toujours à la mise sur pieds brutale cessent de moucheter son regard, puis bifurqua pour se diriger vers la porte de sa chambre, légèrement entrouverte.
    C’est la mort dans l’âme que l’adolescent quitta son antre et abandonna définitivement ses rêves pour la matinée, avant de se rendre dans la cuisine pour avaler ce qui serait sans nul doute « un petit déjeuner d’anthologie. » Quitte à le regretter par la suite.

    La routine était palpable, épaisse : il ne s’en formalisa pas et engloutit avec entrain tous les mets – principalement confectionnés sur la base de riz et d’omelette – que lui présenta sa mère, elle aussi debout, depuis un moment. C’est lorsqu’il fut sûr que son estomac était suffisamment plein pour tenir une matinée toute entière qu’il prit enfin la direction de la salle de bain, histoire de prendre une douche, oui, de se décrasser, et surtout, de se réveiller pour de bon.

    En une heure, tout fut bouclé : bagages, toilette, même l’entrain y était. Il se plaça alors devant la glace qui surplombait une petite commode, au milieu du couloir principal de son appartement. Ajustant pensivement l’une de ses mèches rebelles – ce qui, il le reconnaissait, demeurait un atout de taille lorsqu’il s’agissait de soutirer aux frêles femelles qu’il côtoyait parfois les réponses de quelques devoirs mathématiques un peu trop barbants à son goût, car les filles aimaient les mauvais garçons, c’était indiscutable -, il finit par darder ses beaux yeux noirs sur un petit boîtier en bois de cerisier, callé contre le mur. La touche finale à sa panoplie clinquante. Un sourire satisfait fiché sur ses lèvres, il l’ouvrit pour en extirper une croix plutôt discrète, plutôt jolie, une croix parfaite, selon lui. Et il l’attacha à son cou.

    Les japonais à la mode semblaient beaucoup affectionner les crucifix, sans pour autant que cela ne soit dû à un quelconque fanatisme religieux. C’était tout du moins une constatation qu’il s’était donné la peine de faire, après avoir jeté quelques coups d’œil furtifs sur des sites internet dédiés à la culture jeune nippone, quelques mois plus tôt. Hélas, seules quelques photographies grappillées dans les tréfonds de la Toile pouvaient l’en persuader.
    Tsuhiko Yamanaka, dix-sept ans, toutes ses dents, n’avait jamais vu Tokyo, ni quoi que ce soit s’y apparentant, et parfois, il le regrettait un peu – quoi que sa vie ici lui convenait parfaitement et qu’en plus, sa qualité de citoyen français lui permettait de suivre des études tranquilles sans pression sociale ni envies de suicide passagères. Il était né ici, dans le sud-est de la France, exactement six ans après que ses parents aient décidé de s’installer dans l’hexagone, mus par un soudain désir de pot-au-feu et d’autres petits farcis provençaux – l’amour de la nourriture, et ses dérives affolantes. A présent, cette barrière entre la culture nippone et lui, il la défonçait tant bien que mal à grands renforts de coiffures excentriques et de vêtements loufoques. Quoi que. Aujourd’hui, il s’en lassait un peu.
    Et hélas, ça se voyait.

    Amorçant un demi-tour, il se stoppa net, jeta un dernier regard à son reflet, et une fois de plus ne put que soupirer devant sa grande beauté. Tsuhiko Yamanaka était narcissique, et c’était tout en son honneur, car qui aurait pu rester stoïque face à quelqu’un pourvu d’un physique comme le sien ? Grand, mince, les traits fins, le regard un tantinet rêveur, il en était sur: il était l’homme parfait. Et son statut de presque-sapin de Noël, tous accessoires confondus, ne pouvait qu’aller en la faveur d’une telle idée.

    Cela faisait près d’une demi-heure qu’elle attendait sur le trottoir. Elisabeth Leroy – un nom d’exception - avait toujours eu tendance à être en avance, voire même trop. Cette jeune fille à l’allure masculine, par ailleurs souvent critiquée par les fashion-victims de l’établissement à cause de sa fâcheuse tendance à la violence gratuite, était dans la même classe que Tsuhiko - classe qui, soit dit en passant, partait aujourd’hui pour un voyage scolaire. Emmitouflée dans son manteau, un léger nuage de vapeur se formant devant sa bouche, elle poireautait dignement comme à son habitude, ses longs cheveux bouclés retombant nonchalamment sur ses épaules en deux cascades dorées. Se demandant comment diable il pouvait faire aussi froid par une matinée de printemps, elle s’obstinait à donner des coups de pied dans un morceau de plastique qui émergeait au milieu du béton, les mains fourrées dans ses poches.

    « T’es toujours en avance.

    Elle fut sortie de sa rêverie par la voix de Tsuhiko, qui s’était discrètement glissé à ses côtés sans qu’elle ne s’en aperçoive. Ce dernier affichait un sourire malicieux qui ne lui disait rien de bon : sceptique, elle le dévisagea un long moment, les sourcils froncés dans l’attente d’une éventuelle explication à cet air plus que ravi, avant de se décider à lui répondre, avec toute cette grâce qui la caractérisait tant :

    - Ta gueule.
    - Oh oh, ravi de te voir moi aussi, répliqua-t-il sur ce ton charmeur qui parvenait généralement à faire craquer toutes les demoiselles, mais pas son amie - et ce pour son plus grand désarroi.
    - Me parle pas comme ça, tu sais que ça marche pas sur moi.
    - Ah, toujours aussi agréable. Allons allons, qu’est-ce qui t’arrive pour que tu sois d’aussi mauvaise humeur ?
    - Rien. J’aime pas me lever tôt, c’est tout.
    - C’est de notoriété publique que tu n’es pas du matin.

    Il ne put retenir un bâillement.

    - Et moi non plus d’ailleurs.

    Voyant qu’elle ne répondait pas, il reprit, plein d’entrain.

    - Alors sinon, t’es prête pour le grand voyage ?
    - Grand voyage mon œil. On ne fait qu’aller à Nausicaa.
    - Nausicaa, Nausicaaaaaaa ! Nous voilààà !
    - Ferme-la !
    - Oh, tu es vilaine, Lisa. Nausicaa tout de même !
    - Ouais. Bah on est plus seuls, fit-elle en désignant une zone située derrière lui d’un signe de menton. Va donc voir les nouveaux débarqués et fiche-moi la paix.
    - Désolé mais je n’ai absolument pas envie de t’abandonner là à ton triste sort. Je reste ! »

    Elisabeth soupira. Comment Diable faisait-il pour être aussi actif dès le matin ? Et en plus elle allait sans doute avoir à supporter sa compagnie toute la journée. C’était une optique qui ne pouvait que l’alarmer. Certes, c’était son ami. Certes, il était mignon. Certes, elle l’appréciait – et pour cause, justement, ils étaient potes depuis une éternité. Certes, il était vivable. Mais certes aussi, il adorait l’enquiquiner, et s’il lui était facile de le supporter au quotidien en période scolaire, ici, c’était pour une semaine complète de vie commune qu’ils s’embarquaient. Or, cela incluait également le petit-déjeuner.
    Et ça, ça lui faisait peur. Extrêmement peur.

    C’est dans un silence de mort qu’ils furent rejoints par ce qui constituait le reste du noyau dur de leur bande. En première ligne, une fille brune, posant ses yeux couleur d’émeraude un peu partout autour d’eux, regardant qui était déjà là – et elle avait de quoi faire, la quasi-totalité de leur classe était à présent regroupée sur le trottoir, un peu partout autour d’eux. Elle était suivie de près par deux autres garçons : l’un, d’une taille légèrement inférieure à la moyenne, avait les cheveux châtains et les yeux marron, un type banal, somme toute ; l’autre, plus grand, arborait une fière teinture d’un rouge vif – cependant, les racines de ses mèches ne trompaient personne : à la base, ses cheveux étaient aussi sombres que ceux de celle qu’il accompagnait - et deux jolies mirettes noires qui saillaient parfaitement à son teint clair. Leurs tenues étaient sobres, urbaines, entre jeans et sweats grisonnants, rien de particulièrement élégant. En la présence d’un certain japonais, ils participaient à la conception d’un fabuleux paradoxe vestimentaire, en petite assemblée. Et c’était beau.

    « Salut à vous les gens ! entonna le faux-rouquin sur un ton guilleret.
    - Gueule pas, Axel, grogna Elisabeth en frissonnant. Raya, Karl, termina-t-elle en leur adressant un signe de tête.
    - ‘Low, répondit la jeune fille sur un ton morne.
    - Salut, ajouta Karl, dont la conviction était tout aussi peu éclatante.
    - Mes amis, vous êtes aussi joyeux que ce triste zombie qui me tenait compagnie en attendant votre venue ! s’exclama Tsuhiko en donnant une tape dans le dos d’Axel, son fier acolyte et partenaire de vannes vaseuses favori.
    - Ta gueule.
    - Lisa, voyons, un peu de tenue tout de même. Une fille ne devrait pas tenir ce genre de propos !
    - Tsu… soupira Raya en allant rejoindre son amie.
    - Vous faites la paire toutes les deux, aussi déprimantes l’une que l’autre. Sinon Karl, quoi de beau au pays de la choucroute ? enchaîna le jeune nippon en se tournant vers le troisième individu, dans l’espoir que ce dernier égaye un peu leur matinée.
    - Bah… rien.
    - Tu déconnes ?
    - Rien d’inhabituel. Disputes parentales. Lassitude. Le pied.
    - T’inquiète… dans quelques mois ils divorcent et tout s’arrangera, affirma Axel. J’ai connu ça, moi aussi.
    - Tes parents sont toujours ensemble que je sache, lui fit remarquer son ami.
    - Teuh… CONTREDIS PAS OKAY ?! »

    Quelques éclats de voix autour d’eux vinrent interrompre leur ébauche de conversation : on les appelait. Se saisissant un à un de leurs sacs – le plus étrange était de constater que le plus fourni était sans appel celui de Tsuhiko, tandis que les filles, elles, traînaient derrière elles des valises relativement lâches -, ils rejoignirent l’attroupement qui s’était formé autour de leurs professeurs, qui déjà, recensaient les présents. C’est ce moment-là que choisit leur bus pour arriver, tressautant joyeusement à l’idée de les emmener dans des contrées plus vertes, pour de folles escapades scolaires, et plein d’autres choses que tout élève normalement constitué se devait de trouver particulièrement réjouissantes.

    Ils montèrent tous dans l’autocar une fois leurs bagages déposés dans la soute, et après une dernière inspection générale, ils partirent. Elisabeth ne put que maudire l’hypothétique entité qui régissait sa petite existence lorsque Tsuhiko s’empressa sournoisement de se coller sur le siège voisin du sien. Derrière eux se trouvaient Karl et Axel ; Raya, elle, avait choisi de s’installer dans la rangée de droite juste à côté d’eux. La troupe s’était placée vers l’arrière du car dans le but d’esquiver le fan club – dont le crédo devait sûrement être quelque chose comme « clichés, pleurs et presque malaises vagaux » - de Tsuhiko qui tentait toujours de s’imposer auprès d’eux, ou au moins, d’être assez proche pour pouvoir grappiller quelques paroles et potins voire même s’implanter de force dans leurs conversations. Hélas pour elles, les groupies en puissance durent ce jour-là essuyer un cuisant échec, car toutes les places autour d’eux étaient déjà prises et ainsi ils demeuraient hors d’atteinte de ce que Raya surnommait affectueusement « La menace pétasse. » Ils partirent donc tous pour Nausicaa, impatients d’atteindre la fameuse ville dont on leur avait tant fait l’éloge au cours des dernières semaines. Et vu la façon dont on les avait bassinés avec le sujet, ils espéraient ne pas être déçus, une fois arrivés.

    Nausicaa faisait partie des nombreuses cités sous-marines qui avaient été créées un peu partout dans le monde à partir de 2012. Une grande avancée technologique qui avait révolutionné le système humain.
    Mais de toutes ces villes ancrées au plus profond de l’eau, Nausicaa était la plus connue. Positionnée au milieu de la mer méditerranée, elle abritait une multitude de chercheurs dont la routine consistait à plancher sur des sujets aussi divers que variés – médecine, industrie, technologie de pointe, sociologie. On racontait notamment que l’un des groupes majeurs de la société moderne qui y logeaient était sur le point de trouver le remède à une maladie apparue il y a peu mais qui faisait déjà des ravages : la Ralliah.
    Le virus de la Ralliah avait d’abord été découvert chez les singes, notamment les babouins, gorilles et autres bonobos. On s’était néanmoins bien vite aperçus que d’autres espèces animales pouvaient s’avérer en être porteuses, comme les oiseaux et les bovidés. Et un jour, des cas humains avaient été recensés, dans un petit village en autarcie perdu au fin fond du Texas, un faubourg qui avait eu le malheur de tourner toute son économie vers l’élevage bovin. Tout d’abord peu nombreux, les hommes et les femmes atteints de la Ralliah, « Mort rouge » comme on l’appelait parfois, avaient atteint un nombre de plus en plus conséquent. Et puis le pallier symbolique d’un individu sur dix de contaminé avait été franchi. A partir de là, ça avait été la débandade.
    Les symptômes de cette maladie ressemblaient tout d’abord à ceux d’un banal rhume : maux de gorge, toux, fatigue, écoulements nasaux malvenus. Et puis petit à petit, sans que le mal ne s’atténue, le sujet commençait à avoir de la fièvre et sa température montait à une allure vertigineuse, les malades les plus atteints faisant parfois des crises de folie assez dangereuses, leur comportement ressemblant alors plus à celui d’un animal enragé qu’à celui d’un personnage intègre et discipliné dans la douleur. Après un calvaire de durée variable, enfin, les cellules de leur cerveau avaient la bonne idée de s’autodétruire. Dans tout les cas, la personne se voyait conduite à une mort certaine, et dramatiquement irrémédiable.
    Mais heureusement pour nos amis, la France n’était pas encore trop touchée - et cela tenait plutôt du miracle, car à l’heure actuelle tous les pays alentours étaient infestés de cas tous aussi morbides les uns que les autres. Personne cependant n’avait encore découvert comment le virus se transmettait. Toujours est-il qu’il fallait trouver une solution, et vite.

    Mais au vu des évènements actuels, pour la classe de Première S A du lycée des Rosiers – un établissement dont on vantait les mérites et construit récemment dans le but d’une scolarisation meilleure exigée par un rectorat surendetté -, l’heure n’était pas à la réflexion, et encore moins à l’atterrement. Pour l’instant, tous étaient surtout occupés à regarder distraitement la mer qui s’étendait à perte de vue autour d’eux, cherchant des yeux des baleines, ne les trouvant jamais. La seule façon de pénétrer dans la cité sous-marine étant de prendre un gigantesque ascenseur descendant directement dans les profondeurs abyssales, leur bus – fièrement dirigé par Bary, un homme plutôt gras, la quarantaine, et conducteur chevronné adepte de musique country - se trouvait actuellement à bord d’un ferry les conduisant à la station B-31, plate-forme flottante d’où l’on pouvait descendre pour Nausicaa. Cela faisait à présent environ 3 heures qu’ils avaient délaissé la terre ferme pour naviguer à un bon rythme, et chez certain, le mal de mer était à deux doigts de déclencher un rejet massif de nourriture semi-digérée – c’était donc un instant critique, et déjà, les sacs plastiques volaient. Il ne leur restait plus que quinze minutes à tenir, aussi les élèves, qui avaient bien entendu quitté le véhicule afin de profiter de l’air marin et du bombardement UV que se plaisait à leur offrir un soleil radieux, devaient à présent retourner à l’intérieur.

    « Nous y sommes bientôt ! Nous y sommes bientôt !! clamait Axel.
    - Nausicaa, nous voilà !!! lança Tsuhiko à sa suite.

    Raya et Elisabeth s’échangèrent un regard exaspéré. Ces deux-là, avec leur entrain et leur dynamisme naturel, formaient vraiment un duo de joyeux lurons. Un peu trop d’ailleurs, au goût des deux jeunes filles, qui étaient de loin beaucoup plus tempérées qu’eux.

    - Tu causes vraiment pas beaucoup aujourd’hui, Karl… finit par dire Raya.
    - Ben… Disons que je sais pas… J’ai un étrange sentiment, répondit ce dernier avec un haussement d’épaules.
    - T’as du mal en bateau ? avança Elisabeth d’un air peu convaincu. Y a des sacs dans le bus.
    - Allons tu sais, que pourrait-il se passer ? Les murs protecteurs englobant la ville sont connus pour leur solidité ! Du titane je te dis, du titane ! affirma Tsuhiko en attrapant le jeune homme par le bras – et en le secouant comme un prunier.
    - Et comment ! Transparent pour que l’on puisse admirer la faune et la flore sous-marines, dur comme du granit, la sécurité est assurée ! renchérit Axel, qui tenait également à montrer qu’il avait bien potassé son sujet.
    - Peut être… J’en sais rien… Euh… Mouais.
    - T’as le trac ? Non, je sais ! Tu t’es trouvée une petite copine ? Ou alors tu comptes lui déclarer ta flamme ? Allez, qui c’est ? Avoue !
    - Ta gueule, Axel.
    - Oooh, Lisa-chan, tu n’es pas très gentille avec ce pauvre Axel. Serait-ce toi, la conquête de notre petit soldat préféré ?
    - Tsuhiko… grommela la jeune fille aux cheveux d’or.
    - Lalalalalaaaaaaaaa… Il l’aime, elle l’aime, la vie est belle !

    Et les deux compères partirent dans une ronde musicale et sautillante, gueulant à tue-tête à qui voulait l’entendre, que bientôt, un PACS serait célébré. Raya se rapprocha d’Elisabeth et de Karl, qui ruminaient dans leur coin.

    - Ah ces deux-là…
    - Quels abrutis ! rugit Elisabeth, qui, si elle était habitué aux délires quotidiens des intéressés, ne pouvait s’empêcher de fulminer à chaque fois qu’ils décidaient de la titiller d’un peu trop près.
    - Certes. Mais ne t’en fais pas, Karl. Le seul risque qu’on encoure à venir ici, c’est de virer schizophrène à force de trop les fréquenter. »

    Et elle les désigna du pouce tandis qu’ils étaient occupés à tenter de coller un chewing-gum sur la robe de l’une des innombrables supportrices du grand « Tsuhiko-sama ». Celle-ci, insouciante, regardait la mer d’un air rêveur.

    Ils retournèrent tous s’asseoir dans le bus, et, comme si elle n’avait attendu que ça pour se profiler à l’horizon, la station fut enfin en vue. Suite à l’excitation montante de Tsuhiko, Elisabeth s’était discrètement glissée à côté de son amie. Certes le jeune homme avait bien protesté, mais des cris répétés et perçants l’interrompit avant qu’il n’ait le temps d’en venir aux mains.

    « AAAAH ! MAIS QUI A MIS UN CHEWING-GUM SUR MA ROBE ??!!

    Eclats de rire de la part des deux coupables, qui se calmèrent néanmoins sous le regard assassin que leur lança Mrs. Santiag, leur professeur d’Italien.

    - Cindy Rosbel ! Je vous prie de vous calmer un peu ! Et ça vaut aussi pour vous deux là-bas !

    Silence total. Compatissant à leur douleur, le ferry arriva enfin à bon port, et le bus redémarra.

    - Bien, c’est mieux ainsi ! Observez avec attention le paysage, nous allons descendre pour Nausicaa ! »

    Acclamations des élèves, qui pénétrèrent enfin dans le Grand Ascenseur, Grand Ascenseur qui entama finalement sa descente, les entraînant avec lui dans l’immensité bleue où se trouvait, à quelques kilomètres de profondeur, la célèbre ville sous-marine. Et comme des gamins, tous chantaient en cœur, parce qu’après tout, Nausicaa, pour eux, c’était un peu un rêve de gosses qui se réalisait.
    Optimistes, ils sentaient l’excitation leur nouer les tripes, et laissaient avec plaisir – même pour les plus introvertis – un large sourire fendre leurs lèvres.
    Le soleil disparut sous les flots.
    C’était une bien belle journée qui débutait à peine.


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Black. [ Histoire complète ]

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